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DU BEAU ET DU LAID. RAPPORT DE L'ESTHÉTIQUE A LA MORALE

Parmi les éléments que le jugement du beau met en œuvre, il en est qui ne peuvent être remplacés par des termes contraires sans que la représentation, objet d'un désir ou attachement quelconque de notre part en dehors

I. Lettres sur Véducation esthétique de Vhomme, traduites par M. F. Zurcher dans le journal La science sociale, 1867*8.

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<ie l'intérêt, ne nous cause inversement du dégoût ou de la répulsion. Ce sont surtout les éléments intellectuels d'ordre et d'agencement des parties et cette correspondance exacte des moyens avec la fin, cette perfection d'œuvre que nous voulons trouver dans tout ce que réalise un être raisonnable et dans les choses <]uelles qu'elles soient que nous envisageons instinctivement comme si elles avaient un auteur. Lorsque ces éléments se trouvent défectueux, la laideur remplace à nos yeux la beauté. Aussi, sont-ce là des éléments formels de l'art, indépendants de sa matière. Quand on n'en considère pas d'autres, la distinction du beau et <iu laid s'opère, sinon toujours et tout à fait sans peine, au moins de manière à conduire la critique à des résultats concordants chez les peuples qui appliquent la raison à l'art. Ce n'est là, toutefois, qu'une des conditions à remplir dans l'objet esthétique. Il reste à savoir comment peuvent encore se classer, en tant que belles ou laides, des œuvres de la nature ou de l'art qui satisfont également aux conditions intellectuelles réclamées d'une composition quelconque.

Les éléments passionnels que l'art ou la nature mettent en jeu dans la représentation du beau doivent à leur tour ne rien contenir de manifestement nuisible à l'agent esthétique, ou qui répugne aux lois de sa conservation et de son développement. Tout doit y être inoffensif et respectueux, afin que rien de défavorable, rien de contraire au bien n'y prenne naissance ; et si les notions morales interviennent avec les passions, il faut qu'elles ne soient jamais sérieusement altérées ou viciées, de manière à ce que cet agent, qui est agent moral aussi, reste fidèle à sa nature. Mais ce qui touche ici le plus la question, c'est que des phénomènes, soit matériellement nuisibles à l'être raisonnable, soit de perversion morale, ne pourraient être suscités dans la conscience représentative du beau sans que celle-ci perdit son caractère et que la passion désintéressée qui lui est propre tendit à devenir une passion vive et agissante.

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Mais la distinction du beau et du laid sur ce nouveau fondement, la distinction morale n'est pas simple et facile comme la précédente. Il s'agit de la représentation pure et désintéressée, et il est constant que beaucoup de pensées et de spectacles y sont supportables,, si ce n'est plaisants, qui répugneraient et paraîtraient décidément nuisibles ou fâcheux, par conséquent incompatibles avec le beau, si la réalité s'y trouvait en cause. La limite extrême où la représentation peut aller,, surtout avec une mise en œuvre excellente, sans trou* bler ou oflfenser l'acteur ou spectateur esthétique, est eflfectivement très reculée, et c'est une propriété de Tartiste en toutes choses de la porter le plus loin possible. Le jugement moral est seul apte à rendre raison de la limite.

Ce n'est pas tout. Le domaine du beau s'étend légitimement dans celui du vrai, moral ou non moral, et se l'assimile en quelque sorte par le mérite de la représentation en elle-même, par le fruit qui s'en retire et qui consiste dans la connaissance d'un certain ordre et d'une certaine perfection dans leur genre dont tous les phénomènes, même subversifs, sont susceptibles, par la satisfaction de sentir et de réfléchir les choses, les hommes et soi-même comme ils sont et se conduisent» enfin, et ceci est capital, par la loi de la purgation des passions. Cette loi indiquée par Aristote est une des découvertes les plus profondes que nous lui devons et mérite d'être un objet d'analyse pour les modernes.

Elle consiste en somme dans ce fait général, que la passion pour ainsi dire imaginée, feinte, imitée, comme disait Aristote, à l'état désintéressé, comme nous disons, ou telle enfin que la musique, la poésie et le théâtre peuvent la communiquer, encore que d'ellemêtoèelle puisse n'être pas satisfaisante et irréprochable en morale, a cependant la vertu de purger la passion : je dis cette fois la passion réelle. Et j'entends ce mot purger dans le double sens qu'il permet : épuration des éléments passionnels, qui ne sont pas mauvais de soi et

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indépendamment de toute application ; évacuation de la partie peccante des affections ou de leur exercice. La passion, de cela seul qu'elle est vraiment désintéressée^ et il faut la supposer telle, se réduit en grande partie à sa forme, qui est bonne, et par conséquent s'épure. Dans sa matière, qui est l'homme en général, car l'agent esthétique envisage Thomme en général dans l'homme, fût-ce en lui-même et dans sa propre conscience passionnée, la passion s'épure encore. Vis-à-vis d'autrui, le même caractère de désintéressement amène la substitution de la sympathie et de l'indulgence, ou encore de l'indignation et d'une juste antipathie aux affections violentes et déraisonnables de l'amour, de la colère et de la haine qui se déploieraient en présence d'objets réels. Or, l'épuration, sous toutes ces faces, a pour conséquence une certaine élimination du mal de la passion, puisque la raison, la réflexion, la généralisation tendent à se mettre au lieu des jugements particuliers et partiaux, et de l'égoïsme et des sentiments spontanés et aveugles ; et que les forces passionnelles disponibles de l'agent sont éclairées, dirigées, exercées dans une voie favorable, détournées, ainsi, autant qu'il est possible, des usages mauvais que comporterait la na* ture. On peut dire que l'agent esthétique est, d'une part, mis à l'œuvre comme agent passionnel, dans la sphère purement représentative, et, de Tautre, préparé à faire un emploi moins intéressé de la passion dans la sphère réelle. Par ce double motif, sa passion est exercée et satisfaite comme bonne, évacuée comme mauvaise, autant du moins que Tart est efRcace. Aucune autre théorie n'arrive à expliquer comment les mêmes actes et les mêmes affections qui avilissent dans la réalité élèvent et ennoblissent par leurs images et disons même par la participation idéale qu'on y prend. Ou ils s'épurent alors, en effet, ou ils sont éliminés, comme réels, par le fait même de Vtmitaiion et de ses conséquences ; ou enfin, s'ils paraissent décidément trop odieux, une réaction survient qui suscite les passions contraires jusque-là endormies, et cela toujours à l'état esthétique.

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Jusqu'à quel point la pratique de l'art satisfait aux conditions qui légitiment une représentation quelconque, c'est-à-dire qui Tembellissent, l'artiste ou le critique peuvent l'apprécier dans les cas particuliers. Cette 8orte.de casuistique appartient à l'art par le sentiment, et à la morale par la raison. Le rôle de l'esthétique, considérée à la manière d'une science, et quelque avancée qu'on la supposât, resterait ici secondaire en devenant possible; ou plutôt l'esthétique même ne peut guère se comprendre à cet égard que comme donnant des applications à l'éthique, puisque ce n'est définitivement qu'au nom de la morale qu'on peut bannir de la beauté et de l'art les représentations jugées propres à exciter les passions sans les purger, à vicier la connaissance de l'ordre naturel ou humain et non à la développer. Il est vrai de dire que les représentations, dans ce cas, cesseraient souvent d'être esthétiques en même temps que d'être morales, et que la grande condition du désintéressement y ferait défaut, selon toute apparence. Mais c'est encore l'éthique qui possède les éléments nécessaires pour apprécier ce dernier point «n théorie.

On voit que la distinction morale du beau et du laid dans l'art (et par suite dans la nature en tant qu'assimilable à l'art) dépend de ce que la passion que la représentation comporte est ou n'est pas purgée, en même temps qu'excitée ou rappelée et imitée chez le spectateur. Il y a toujours beauté obtenue là où la passion est purgée. Là où elle ne l'est point, il y a laideur plus ou moins accusée, ou bien encore absence d'impression esthétique. Si des notions morales, plus généralement des notions portant sur le vrai ou le faux sont mises directement en cause, c'est toujours la nature de la passion éveillée par la représentation qui en détermine le caractère esthétique. L'impression du faux n'est compatible en aucun genre avec celle de la beauté, à moins que l'œuvre même qui la produit ne la corrige d'une manière plus ou moins latente, et par là, au fond, ne Télimine.

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La théorie résout sans peine une question souvent débattue et qui tient de près aux précédentes. L'art est-il purement formel, ou est-il matériel aussi, et l'artiste comme tel peut-il et doit-il se proposer un but ? L'art réside essentiellement dans la forme, et, sous ce point de vue, l'artiste ne doit point se proposer d'autre fin que de produire la représentation désintéressée quelle qu'en soit la matière. La beauté appartient à l'œuvre, dès que la satisfaction esthétique est obtenue. Mais l'artiste est de plus un agent moral, car il est un homme et toutes les puissances de l'homme lui sont données. A ce titre, il peut et doit naturellement, outre la forme de la représentation et de l'œuvre, se proposer un but ultérieur et cette fois moral, qu'elles lui permettent d'atteindre. Ce but ne doit pas être trop particulier, ni déterminé trop didactiquement, sans quoi le désintéressement et ce que Schiller nomme le jeu disparaîtraient, pour l'artiste d'abord, ensuite pour ceux à qui l'œuvre est destinée, et les premières conditions de l'art seraient manquées. Il s'ensuit de là que le but moral doit être senti plutôt que pensé, ou n'être pensé qu'implicitement avant l'exécution, et avec précision qu'après, par l'auteur, auditeur ou spectateur alors devenu critique. Remarquons en passant qu'une raison analogue interdit à l'artiste tout empiétement systématique de son art sur des arts d'une autre nature, en vue d'atteindre aux effets propres de ceux-ci. Tout travail de ce genre a pour elGFet de substituer la recherche au sentiment et de détruire l'inspiration : l'inspiration, c'est-à-dire cet état de l'artiste où les fins, soit rationnelles, soit morales qui l'attirent, subsistent à l'état latent et l'entraînent, sans qu'il se détache jamais de la contemplation désintéressée du beau.

Si l'artiste est soumis à cette loi de ne pouvoir ni comme tel ni durant l'œuvre, mais seulement en qualité d'agent moral et de critique, se proposer un but rationnellement conçu, à plus forte raison ne peut-il point viser à une fin immorale, que l'éthique et l'art réprouvent à la fois. C'est donc à double titre qu'il doit se

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préoccuper, s'il en est besoin, des conditions de vérité et de moralité auxquelles sont assujetties la représentation esthétique des choses et le mouvement esthétique des passions. Mais le véritable artiste se confie à rharmonie naturelle des fonctions du beau, du bon et du vrai dans Thomme. La maxime de l'art pour Fart^ s'il rapplique étant homme complet lui-même, raisonnable et moral, ne peut le conduire qu^à des œuvres morales.

Des fins qui semblent grandes, justes, excellentes de soi, auxquelles cèdent les artistes médiocres et se laissent parfois tenter les bons, ne peuvent être ainsi subordonnées pour Tart que parce qu'il a lui-même une fin supérieure ; et c'est précisément le désintéressement, la connaissance et la passion purement esthétiques, la contemplation. Si le désintéressement devait avoir pour résultat le renoncement, le mépris de la vie active, de sesattraits et de ses biens, il serait immoral, c'est-à-dire condamné par le sentiment et la notion du devoir envers soi et de l'obligation envers autrui, de la justice. Alors l'éthique, en résolvant par la reconnaissance des droits et des devoirs humains la question jadis si agitée de la vie active et de la vie contemplative, réprouverait l'art ; et il faut bien avouer qu'un certain excès de la vie artistique, certains abus des goûts et des jouissances esthétiques mènent à un égoïsme auquel la maxime citée ci-dessus sert d'enseigne et qui ne diffère pas moralement, quoique intellectuellement plus élevé, de celui qui se satisfait par un abandon total aux plaisirs vulgaires.

Mais le désintéressement de l'art est tout autre chose, en tant qu'il nous élève au-dessus de nos passions actuelles, de nos petits et même de nos grands intérêts, mais souvent incomplets ou aveugles, pour nous faire un moment supérieurs à ce que nous sommes et nous rendre à notre intacte nature. L'art en cela nous fait même sympathiser avec la vie humaine tout entière, loin de nous porter à l'égoïsme, et généralisant nos sentiments et nos passions, nous forçant, pour ainsi

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