‹ Science de la moraleChapitre 85 sur 147 · SANCTIONS NATURELLES ET RATIONNELLES I · texte numérisé non relu

SANCTIONS NATURELLES ET RATIONNELLES I

server nos devoirs envers nous-mêmes que celui de la justice et des règles ou préceptes réductibles à la loi fondamentale, mais dont la violation entraîne des maux particuliers prévoyables. Ajoutons l'intérêt agrandi qui se lie à la considération générale des devoirs comme mutuels ou matière d'échange, le bien collectif, qui nécessairement touche chacun, n'étant possible qu'autant que chacun se conforme au bien en sa personne.

Ces sanctions n'ont aucune vertu obligatoire, on l'a vu(ci-dessus,chap.xxxi); elles sont néanmoins réelles et efficaces. Elles ont des promesses et des menaces, des biens à rendre pour le bien et des maux pour le mal, et comme il est impossible à la vertu de n'en pas tenir compte, tout en se déterminant par d'autres motifs, ce serait aller contre la nature des choses que d'exiger d'elle de n'attendre point de rémunération. Elle est d'autant plus fondée à en vouloir une qu'elle l'est ici en droit, et qu'il ne s'agit pas de ces mérites et de ces sacrifices portés au delà du devoir, et qui changeraient de caractère s'ils se faisaient en vue d'un échange, mais bien de ces devoirs stricts qui sont au fond des espèces de contrats.

La question m'amène à une distinction subtile, en première apparence, mais des plus importantes quand on l'approfondit. Nommons, en effet, rémunération le retour dû et rendu entre les agents raisonnables pour les actes de devoir et de vertu. Ce retour, cette rémunération ou devoir rendu pour un devoir ne sont pas des récompenses, puisqu'il n'en est point dû à la justice. D'une autre part, on a vu qu'un des éléments du mérite, c'està-dire du bien porté par l'agent au delà du juste, est la notion de la récompense méritée par cette sorte d'effort •et de sacrifice. Ici la récompense n'est point rémunération et chose due, et cependant l'esprit conçoit naturellement la convenance d'une libre compensation à établir et d'une égalité des apports des agents dans l'œuvre du bien, égalité qui dépendra cette fois de leurs bons sentiments gratuits et non de la reconnaissance de leurs dettes. Le retour caractéristique de la récom^

pense est donc celui auquel pensait peut-être le poète qui énonçait une maxime d'amour vrai plutôt que de justice, et encore moins de psychologie expérimentale, en disant que V amour ne permet à nul être aimé de ne pas rendre t amour.

On peut, d'après cela, considérer la sanction naturelle de la loi morale comme double en quelque manière. Elle se rapporte à la raison quand elle promet à Tagent, s'il est juste, l'échange des biens de la justice, auxquels il a intérêt; et aux passions, quand elle lui fait espérer le retour des sentiments mêmes qui le portent à donner à autrui sans les mesurer les biens qui sont de sa dépendance. L'intérêt n'est pas moindre pour lui dans ce dernier cas : c'est toujours son bonheur qui se trouve en jeu.

Une autre sanction est attachée au concept idéal, mais que nous voyons se réaliser partiellement sans cesse sous nos yeux, dans un sens ou dans l'autre, au concept, dis-je, du perfectionnement de la nature individuelle ou de son abaissement. La perfection n'est pas seulement relative à la conscience et à la raison. A ceux des éléments de perfection que la morale a pour fins,, dans les devoirs envers soi et dans la justice, des lois naturelles enjoignent d'autres qui intéressent l'ensemble de la vie de l'intelligence et des passions, et ensuite le corps même à cause des rapports de l'organisme avec l'entendement et la moralité. L'expérience constate une dépendance telle entre le bien moral et le bien physique, entre le beau ou le laid exprimés matériellement et le beau ou le laid de Tordre des passions et des idées, et on voit si bien les organes se modifier, se modeler selon leurs fonctions habituelles, qu'il n'est pas douteux que la vie humaine prolongée, si elle pouvait l'être assez, et l'abandon, de plus en plus instinctif, de certains hommes à tous les vices, la domination acquise de certains autres sur leurs facultés tournées au bien, ne nous montrassent à la longue des monstres d'un côté, des hommes véritables de l'autre. De là une sanction qui ne peut manquer de toucher quiconque regarde la perfeo-

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tien de sa propre nature en général comme désirable et sa dégradation comme à craindre. Cette perfection n'a d'ailleurs rien de transcendant; on ta définit simplement par la paix de Tàme, la sauté, la beauté en ce qui dépend de nous, et par le plaisir sans trouble des passons conciliées avec la justice et le travail; on la réduit à Tunité par le sentiment d'une détermination totale de la nature humaine rendue conforme à la raison autant que la volonté en est capable.

Si la rémunération ainsi accordée à la vertu est renfermée dans les limites de la vie présente, aussi bien que restreinte par les conditions que font à chacun la nature et la société, dès sa naissance, elle ne laisse pas d'être considérable, en regard surtout des punitions infaillibles* attachées au vice. Mais si elle va, si seulement elle peut aller au delà de cette vie, son importance monte à la hauteur d'une loi universelle dont la simple possibilité n'est pas indigne d'être un mobile pour les âmes les plus désintéressées.

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