‹ Science de la moraleChapitre 87 sur 147 · DE LA SANCTION MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

DE LA SANCTION MÉTAPHYSIQUE

Je ne veux point parler de nouveau de la sanction qui se tire du concept delà perfection individuelle, et peut ensuite s'étendre à la perfection générale, envisagée du moins dans la société des hommes et en tant que dépendante du travail de chacun. Cette sanction, qu'on pourrait nommer philosophique, est entièrement rationnelle et n'emploie d'autres notions que celles d'une nature humaine et d'un idéal moral pleinement accessibles à la conscience. Mais je veux caractériser maintenant, pour la rejeter, une sanction métaphysique, une doctrine illusoire en son objet, immorale en ses conséquences où beaucoup de philosophes ont placé le terme dernier de leurs spéculations et de la vie de l'âme.

Ici la nature du monde remplace celle de l'être raison-

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nable et moral, et Ton suppose sous ce nom de monde, ou sous le nom de Dieu, l'existence d'un tout unique dont Tordre toujours et nécessairement parfait embrasse les faits moraux comme les phénomènes physiques, et ne reconnaît partout, jusque dans les apparences individuelles les plus accusées, autre chose que des éléments inévitables et indissolubles de sa propre essence. Dans cette hypothèse, il est clair que tous les préceptes possibles de la morale doivent se réduire à un seul, qui «st de se tenir à sa place dans l'ordre universel, c'est-àdire de s'y tenir de bonne volonté, puisqu'il serait impossible d'ailleurs de n'y pas être.

Comme cet ordre est visiblement fondé sur le sacrifice des individus au tout, le précepte est une loi de sacrifice volontaire. Accepter, aimer, bénir les choses comme elles sont, en les rapportant au tout où elles ont leur nécessité d'être; renoncer par conséquent à soi-même, renoncer au monde en tout ce qu'il présente de particulier; renoncer du point de vue de chaque chose et de chaque personne, à tout ce que cette chose ou personne pourrait ou devrait êlre, semble-t-il, en faveur de ce qu'elle est ou sera ou peut réellement être à regard de l'ensemble, ce parfait sacrifice est le fond de beaucoup de systèmes de métaphysique et de morale, qui souvent semblent dififérer les uns des autres et qui se déguisent parfois, même à leurs propres adhérents, grâce à un certain usage des mots Dieu et liberté.

Et comme ces idées d'ordre universel absolu et de dévouement individuel absolu ont pour effet d'élever celui qui les forme, et qui accepte le sacrifice, à une hauteur où rien ne lui manque du côté de l'amour et de la volonté, si ce n'est du côté de la connaissance, pour s'identifier lui-même avec le tout auquel il se donne, il pense se diviniser. Il est membre de l'unité, il est donc l'unité même, qui n'a pas à proprement parler démembres, et dans laquelle se confond tout ce qui ne se fait point Tillusion de se distinguer. Cette divinisation est la sanction de la morale ainsi entendue.

On invoque la raison pour ce genre de doctrines.

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Cependant la raison ne peut jamais raisonnablement aboutir à la passion du sacrifice, car le renoncement à la conscience est le renoncement aux seuls motifs et aux seuls mobiles capables de nous faire chercher les lois de la vie morale. Le philosophe qui abandonne les droits de la conscience personnelle, en faveur d'on ne sait quel désir et quelle contemplation^ répudie ce qui seul peut donner du prix et de la réalité à l'objet de son désir. L'amour sans réserve ne saurait se justifier rationnellement, puisque la raison est la règle et le tempérament des passions; et le don de soi à rinconnu est incompatible avec la composition normale d'une sphère de la moralité. Enfin le sacrifice de l'individuel à l'universel n'est point une base sur laquelle puissent s'élever la justice et la loi des relations humaines. De là naissent plutôt les systèmes qui prétendent tirer le bien général du mépris des biens particuliers et de la violation des droits. Si le penseur qui se place à ce point de vue ne jette pas l'anathème au monde pour se retirer tout entier dans la contemplation de Vun et de Vimmuab/e, il embrassera le mal avec le bien et voudra justifier Tun par l'autre.

Au fond, ces doctrines ne sont pas rationnelles, et c'est la passion qui les conduit et les inspire. L'amour est le mobile, avoué ou non, auquel elles en appellent* Or l'amour n'exclut pas le contraire de l'amour, puisqu'il n'est la règle en aucune chose et que Y esprit souffle où il veut, en matière de passions. L'amour invoqué sous le nom déraison, pour motiver le sacrifice de soi^ motive ensuite le sacrifice d'autrui, involontaire etforcé, pour la réalisation d'un plan prétendu de bien commun, ou peut-être de félicité transcendante. Dès que l'individu, sa conscience, sa raison et son droit ne sont point posés comme la plus générale des lois de l'ordre moral un système qu'on se fait, doit infailliblement aboutir à l'arrangement arbitraire de la société, puis de l'univers, au gré du philosophe ou du prêtre et de leurs passions, et il n'existe plus de garantie pour la justice. Il est naturel, en effet, que l'amour ne pouvant de lui-même con-

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