‹ Science de la moraleChapitre 89 sur 147 · DE LA SANCTION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

DE LA SANCTION RELIGIEUSE

La sanction que je viens d'examiner n'est pas étrangère aux religions, mais convient surtout aux théologies qui se développent dans leur sein ou aux doctrines qui rivalisent avec elles. Il y a trois formes de la sanction propre que la religion prétend apporter à la morale : la forme déiste, suivant laquelle la notion de rémunération devient positive et claire ; la forme de législation révélée, d'où les préceptes tirent une autorité externe

infaillible; la forme mythologique, enfin, qui réunit les précédentes en y joignant le symbole de THomme-Dieu, la légende de ses exemples el la croyance en son œuvre de rédemption. Occupons-nous d'abord des deux premières.

L'autorité externe, outre qu'elle n'est jamais qu'un objet de foi pour l'homme, est, en cette qualité d'externe pure, une illusion qu'il se fait, car il doit, pour la poser, substituer à sa conscience, juge en dernier ressort et agent moral unique, les dictées que cette même conscience lui apporte sous une autre forme. La révélation prophétique ou divine, qui semble donner un corps aux vérités morales, a besoin d'être elle-même acceptée moralement. Nulle législation, d'où que la source en paraisse venir, ne peut être obligatoire et porter sa sanction avec soi qu'aux yeux de ceux qui sont déjà capables d'en poser les principes, de la comprendre et par conséquent de l'édifier, la trouvant bonne. Ainsi la sanction religieuse à cet égard n'est en rien plus certaine que la raison morale toute pure et que la conscience réduite à son for intérieur. Il est bien vrai que la doctrine de la révélation et de la législation d'en haut, fait dépendre la vérité de l'enseignement de celle du fait acquis de ce même enseignement, dont l'auteur est infaillible ; mais elle avoue parfois aussi que la vérité reconnue prouverait mieux le fait que le fait prétendu ne prouve la vérité. Et si elle ne l'avoue point, elle rencontre une cause de faiblesse dans la nécessité où elle est de démontrer des faits dits historiques, dénués de toutes les conditions de réalité que la critique historique exige.

Un autre grave défaut de la sanction législative suprême tient encore à l'illusion qui la pose hors de la conscience. L'homme prête son œuvre à Dieu et dès lors se démet de la responsabilité de conceptions qu'il ne croit plus siennes. Celles-ci s'immobilisent et communiquent leur fixité à des lois et à des coutumes qui dès ce moment prétendent dominer et diriger la conscience et cessent de l'accepter pour juge. Or la con-

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science peut bien conserver sa liberté et sa pureté lorsqu'elle s'engage vis-à-vis d'elle-même, mais elle perd infailliblement Tune et l'autre dès qu'elle ne s'engage ainsi qu'insciemment et croyant abdiquer en faveur de quelque chose de plus haut qu'elle.

Quant à la sanction des peines et des récompenses^ elle devient, non pas plus simple aux yeux du philosophe, mais moins générale et moins sûre, en môme temps que plus sensible à l'imagination vulgaire, en prenant la forme d'une rétribution accordée par une personne que nous avons le droit d'appeler particulière, en dépit des attributs infinis dont on la charge. Il faut avouer aussi qu'un certain abaissement de vues accompagne cette forme religieuse de la rémunération, comparativement au concept de Tordre naturel et universel des fins morales et physiques dont les moyens nous sont inconnus. Ce serait aller trop loin cependant que d'accuser la morale de déroger quand elle accueille^ sans la demander, la sanction tirée de la croyance à une rétribution, même positive. Il faut que ceux dont le désintéressement se scandalise de l'espérance du bonheur promis selon d'autres à la pratique de la vertu, se fassent une bien pauvre idée de la nature des biens que l'homme peut désirer, plutôt encore comme l'accompagnement légitime, et je dirai logique, que comme le prix de l'élat de moralité où il s'est élevé. Rendons aux théologiens cette justice qu'ils n'ont pas toujours tracé un indigne tableau des récompenses et des peines futures. Mais ce qu'ils n'ont pas fait, ils l'ont du moins laissé faire aux prédicateurs. La platitude des notions courantes au sujet du ciel et de l'enfer a été la cause du décri où sont tombés auprès des âmes nobles les dogmes de la rémunération directe et du dernier jugement. La basse crainte ayant pris, dans l'enseignement courant des églises, la place de la crainte philosophique de déchoir, et de voir se dérouler les suites de la déchéance, il est arrivé que les philosophes ont pu trouver de la vertu à ne rien craindre et à ne rien espérer. La crainte et l'espérance sont en effet les moindres

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âlO DES SANCTIONS DE LA MORALE

des sanctions, et n'ont presque plus rien de moral, quand elles se rapportent à l'intérêt proprement dit et à la puissance d'un souverain qui disposerait des choses à sa volonté.

Je me bornerai à signaler deux vices, attachés bien souvent à la thèse des peines et récompenses édictées par un juge suprême. C'est d'abord que les promesses de rémunération tendent à se rapporter à l'accomplissement de certains rites ou à la fidélité à des pratiques dont l'importance morale est insaisissable, et que nulle conscience libre n'imaginerait. C'est ensuite que le désir de résoudre le problème du mal engendre des systèmes théologiques en vertu desquels l'idée naturelle de justice est faussée et le principe de la rétribution souveraine changé en une loi arbitraire et inique.

Au reste, on me comprendrait mal, en pensant que je veux proscrire ici les formes religieuses des sanctions de la morale, et que j'attribue à la science, ou aux croyances fondées en raison, le droit d'exclure des croyances plus particulières. Je prétends seulement dégager, du milieu de chaque forme positive qu'une religion donne à la sanction tirée de l'origine ou des fins de la personne dans le monde, l'idée d'une sanction plus nécessaire et universelle, qui y est toujours enveloppée et supposée, et qui en fait toute la valeur rationnelle. Si les religions voulaient opérer ce dégagement pour leur compte, elles gagneraient la possession d'une doctrine philosophique solide qui serait un grand bien pour elles. La morale leur serait connue dans son vrai fondement, et elles la respecteraient. Elles pourraient par là se mieux défendre des illusions qu'elles mêlent à leurs théories de la révélation, et des vices plus graves encore dont les idées qu'elles se font de la rémunération sont ordinairement accompagnées. Il leur resterait un domaine propre suffisamment étendu. Un progrès immense résulterait de l'accord ainsi établi par la critique entre les hommes dont les croyances sont diverses, et dont la raison est une. La raison dégagée constituerait la

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