‹ Science de la moraleChapitre 90 sur 147 · DE LA SANCTION MYTHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

DE LA SANCTION MYTHOLOGIQUE

La mythologie dontje veux parler est essentiellement la croyance en l'Homme-Dieu, homme que le sacrifice divinise, ou Dieu que Tamour incarne et sacrifie. Cette foi promet à la morale une sanction nouvelle, dont le concept, ébauché par d'autres religions, s'élève dans le bouddhisme et le christianisme au point de perfection. Il ne s'agit plus seulement de révélation, de législation, ni d'un souverain juge préposé aux œuvres humaines. Nous avons les exemples de l'homme parfait, la morale pratique du Dieu. Le bouddhisme nous propose l'idéal réalisé par son fondateur, afin de nous apprendre comment se peut dépouiller la vie de chacun de nous et s'obtenir la béatitude du renoncement à l'existence et à ses formes changeantes. La même religion nous montre, dans les espaces infinis, des êtres parfaitement épurés et heureux qui descendront volontairement à revêtir la forme humaine, quand Theure sera venue. Le christianisme offre à son tour un modèle du sacrifice de l'homme et du Dieu, et respectant le principe de l'existence, nous apporte la réconciliation de la vie avec le bien par le sacrifice même, et, pour plus de sécurité, l'assurance d'être sauvés par la foi, ce que nous ne pourrions avec le faible secours des vertus dont le péché nous a laissés capables.

La morale à laquelle cette sanction s'applique n'est point celle des devoirs envers soi, conçus rationnellement, et de la justice. C'est la morale du dévouement absolu, si nous avons la force de la suivre. Sinon, c'est la foi dans le sacrifice ; c'est ensuite la pratique d'un

culte de plus en plus étroit et spécialisé : rien qui se rapporte aux lois de l'éthique et aux œuvres réelles, hormis les préceptes, mais communs ou de la sagesse de tous les temps, que ne relève aucun appel énergique à la conscience du droit et à l'obligation du devoir. De tels préceptes ne sont point particulièrement liés à la morale chrétienne, qui se dit nouvelle et a trait tout entière au renoncement et au sacrifice. Ils lui sont plutôt contraires, quand on les considère dans leur fondement et dans leurs exigences, et la religion dans son esprit véritable. Une histoire de l'éthique peut seule développer les vices des doctrines ascétiques et mystiques et montrer quelles altérations, quelles déviations résultent, pour Is^ morale, des notions du mal et du salut formulées par le christianisme. Ce qui importe maintenant à mon j)lan^ c'estde remarquer conformément aux observations des chapitres précédents, que les sanctions propres au bouddhisme et au christianisme ont ce caractère de convenir à un ordre moral troublé, d'être incompatibles avec l'ordre normal de la raison et de la vie, enfin de se présenter comme des sortes de remèdes demandés exclusivement à la passion pour les passions humaines déchaînées.

Cette loi qui régit l'œuvre morale des grandes religions dans l'histoire se constate à la fois dans la sphère des devoirs envers soi-même et dans celle de la justice. Là, ne pouvant obtenir la règle et la modération de l'âme, un sérieux exercice des vertus de prudence et de tempérance, on soumet ses passions à l'empire de l'amour et de la haine convenablement dirigés, on attaque le mal dans sa matière, c'est-à-dire dans la vie et dans la nature même, et on entreprend de se faire haïr ce que naturellement on aime, et aimer ce qu'on hait. Ici on se reconnaît impuissant à faire régner la raison sur le monde, aussi bien que tantôt sur sa propre conscience, et on désespère de la justice dans l'humanité; on se condamne alors à subir l'injustice avec résignation, on renonce à des biens que l'on croit vain <le penser pouvoir obtenir sans Dieu, on s'enferme dans

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le cercle d'une perfection individuelle et mystique et on tire son salut de sa seule soumission, sans essayer de faire triompher le droit sur les méchants. Tel est du moins Tidéal, quoique perdu de vue bien souvent, et* non moins difficile à approcher que tout autre pour un nombre d'hommes tant soit peu considérable. Ilestclair qu'une morale ainsi fondée sur l'existence du mal, encore plus que sur la notion du bien, cesserait d'être possible ou même imaginable, aussitôt que la justice d'un homme serait censée devoir répondre en général à la justice d'un autre. Du même coup les mythes qui donnent un corps à l'enseignement religieux perdraient en grandre partie leur raison d'être. C'est dire que la morale mythologique et ses sanctions n'ont aucune valeur de théorie pure, puisque les lois de l'éthique, telles que je les ai exposées^ supposent l'existence d'un agent raisonnable et moral en relation avec d'autres également moraux. Mais ce n'est pas dire qu'il ne subsiste pas un grand problème.

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