PROBLÊME DE LA MORALE APPLIQUÉE. CONCLUSION DES DEUX PREMIERS LIVRES
Le problème de la pratique de la morale et de la possibilité de ses applications, car c'est de celui-là qu'il va être question pour nous dans la suite, a été résolu par la religion comme on vient de le voir, ou pour mieux dire il a été tranché, ou enfin, je peux maintenant l'affirnieï* en dépit du préjugé régnant, la morale a été rejetée et remplacée par des devoirs passionnément conçus, d'une tout autre nature. Mais le problème n'existe pas moins pour cela, et les moralistes, en paraissant de leur côté ne le pas voir, pourcontinuer impassiblement depuis des siècles à étudier les devoirs et à présenter à l'homme des modèles inimitables, ne réussissent à le dissimuler à leurs propres yeux que grâce à un certain empire de l'habitude, d'où résulte l'obturation des consciences.
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Je dis qu'ils se le dissimulent, quoiqu'ils semblent l'avouer sans cesse en parlant de la faiblesse humaine. Mais c'est précisément le problème de cette faiblesse qui devrait les tirer de leur sommeil dogmatique et leur faire sentir la nécessité d'étudier les rapports de la morale avec l'histoire et de chercher si l'histoire entière est à condamner, ou la morale à changer, ou s'il reste un troisième parti.
Les hommes se sont accoutumés à s'entendre prescrire des obligations et à se les prescrire eux-mêmes, j'entends des plus strictes, et à n'en tenir pas compte dans leur conduite, même dans leurs jugements. S'il n'en était pas ainsi, savoir dans l'hypothèse où il y aurait un moindre écart entre les principes reçus et les applications, celles-ci étant d'ailleurs à peu près ce que nous les voyons, et les plus hautes notions morales se trouvant encore tout à fait sourdes dans la conscience au lieu d'y être à demi oblitérées seulement; et si les écrits et les discours des moralistes paraissaient tout d'un coup au milieu de Inhumanité comme doctrines sérieuses et qui n'entendent pas rester lettre morte, il y aurait dans les esprits une révolution comparable à celles que les fondateurs de religions ont toujours produites, et on verrait commencer des luttes analogues. Il est vrai que les hommes de religion ont un mérite qui a presque toujours manqué aux hommes de philof^ophie, celui de se préoccuper vivement des misères humaines, des misères morales.
C'est un grand fait, auquel on ne réfléchit pas assez en dehors des religions, que l'homme est né pour avoir des idées morales et semble né aussi pour ne les point pratiquer généralement parlant et dans son ordre social. C'est un fait, que nulle sanction n'est assez efficace pour obtenir de lui ce que la raison pure n'obtient pas pour le règlement de sa conduite vis-à-vis de lui-même et d'autrui. L'homme pèche et se corrompt, fait ainsi pécher et se corrompre les autres. Les hommes corrompus corrompent la société, qui en retour corrompt les hommes. Quand le milieu est une fois fait, il existe
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une morale pratique, s'il est permid de la nommer ainsi, une coutume qui commande la fraude et la violence, et qu'on s'efforce de concilier avec les vrais devoirs auxquels on ne veut pas obéir et qu'on ne peut pas toujours méconnaître. Des sophistes abaissent l'éthique au niveau des faits; des philosophes l'édifient péniblement dans la pensée pure et n'agissent pas sur les passions; des prêtres renverseraient à la fois la passion naturelle et le devoir au nom du ciel, si leur propre corruption ne venait les rendre infidèles à la pensée dont ils procèdent; des politiques flottent incertains et font pencher tantôt dans un sens et tantôt dans l'autre, presque toujours injustement, la balance des idées et des faits. Dans cette situation, dans le milieu social ainsi constitué, est-il encore possible à l'agent moral d'être moral, ou, si cela ne lui est plus possible, quelle sera désormais sa règle et que veut de lui la raison qui ne peut se vouloir elle-même toute entière ?
La corruption dont je parle ici n'est pas la chute d'une vie heureuse, et d'une société parfaite avec l'exercice de toutes les vertus, dans les abîmes du mal moral. Je ne fais point d'hypothèses, et celle-là serait bien peu probable. Je pose un grand fait généralisé et vu dans ses conséquences : ce fait, que l'homme a par sa nature un idéal en lui-même, une notion de ce qu'il doit être et de ce qu'il doit faire y opposée à la connaissance de ce qu'il est par ses œuvres; et peu importe d'ailleurs que la notion soit fondée ou non sur des possibilités réelles, extrinsèques. Mais l'idéal, quel qu'il soit, qu'il porte en sa conscience, il n'y conforme pas sa vie. C'est assez pour qu'on puisse le considérer partout et toujours comme dégradé en lui-même et dans les sociétés qu'il forme. Dégradé, il l'est en effet à ses propres yeux, même peu clairvoyants, et il Test devant cette raison et cette morale que son travail de réflexion formule, et qui lui offrent le tableau de sa nature à l'état d'accomplissement et de pureté.
Dans cet ordre des choses réelles et historiques, inférieures à la conscience, la justice perd son carac-
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tère rationnel ingénu. D*égalitaire et de contractuelle, de librement catorthique qu'elle est par essence, elle <ievient, d'une part, distributive , et de l'autre coercitive, répressive : distribution, contrainte, deux choses fondamentalement contraires au juste, dès quelles supposent, l'une un distributeur privilégié, l'autre la violation du devoir pur. La grâce et la colère, les récompenses et les peines remplacent en grande partie les échanges -de biens physiques et moraux. Et ce sont là pourtant <le visibles nécessités, si l'on ne veut point que l'injustice de l'un triomphe jusqu'au bout de Ja justice de l'autre, et que celui-ci soit réduit à donner sa tunique après avoir été dépouillé de son manteau. IJ s'établit ainsi, jusqu'au fond des relations qu'on ne renonce pas à nommer de justice, une espèce de droit de la guerre, bien différent du droit pur qui ne suppose que la paix «t qui l'exige.
Sous ces conditions répugnantes à la raison et néanmoins imposées, les devoirs envers soi-même subissent à leur tour de terribles altérations, car à moins de renoncer à la société des hommes, qui est une obligation pour l'homme, ou de rendre ce qu'on se doit à soi entièrement indépendant de ce qu'on doit à autrui et de ce que les autres estiment universellement qu'on leur -doit, et cela ne se peut, il est clair que les règles strictes -de la morale se trouvent souvent inapplicables. Les lois de la solidarité conduisent l'agent raisonnable à participer de plein gré à des actes contre la raison, dans une mesure ou dans une autre, sans parler des causes qui tendent à vicier son propre jugement et qui n'y réussissent que trop communément.
11 ne faut pas s'étonner si dans un tel état de choses, et alors que la conscience existe toujours quoique violée, et proteste, fût-ce contre elle-même, on voit naître des systèmes religieux ou politiques qui, en vue de prévenir de plus grands écarts, intronisent des maîtres dans le ciel et sur la terre, substituent leurs commandements à la raison et fondent les sociétés sur l'obéissance, et non point sur l'idée d'une république