HYPOTHÈSE DE LA PAIX. PÉTITIONS DE FAIT ACCORDÉES
La paix est, par essence, un état des relations humaines oii chacun estimerait non seulement devoir à autrui, en général, tout ce qu'il estimerait lui être dû à lui-même, mais encore où chacun apprécierait, dans les cas particuliers, tout ce qu'il doit et tout ce qui lui est dû, exactement comme les autres apprécieraient ce qu'il leur doit et ce qu'ils lui doivent, et où chacun travaillerait de toutes ses forces à remplir ses engagements tacites ou formels, sans que nul doutât jamais de la bonne volonté qu'un autre y apporterait. Dans cette hypothèse, il n'existerait ni plaintes ni sujets de plainte, ni débats, ni luttes ni occasions de rupture des associés, ni fraude, ni violence, fût-ce en imagination seulement. Dans toute autre, la paix ne serait pas dans les cœurs et ne pourrait pas rester longtemps dans les actes.
12 âO CONFLIT DE L HISTOIRE ET DE LA MORALE
La paix est donc, pour reprendre ici des termes déjà employés, une constante balance du crédit et du débit de chacun sur son propre livre et sur le livre d^autrui, une égalité du travail qui doit et de celui qu'il est fondé à attendre, ou de son devoir avoué et de son droit reconnu. La paix est, de cela seul, non pas seulement un accord des consciences entre elles, mais aussi de chaque conscience avec elle-même et une rectitude de supputation morale, car en supposant la parfaite entente des agents moraux on suppose nécessairement la moralité pratique de l'un quelconque d'entre eux.
De là résulte une satisfaction implicite de ce que j'appellerai les pétitions défait de la morale, considérée pratiquement. En effet, la science de la morale est fondée sur l'hypothèse d'agents raisonnables et que la raison soumet à l'observation de la loi morale. L'autonomie des raisons personnelles est le dernier mot de cette \oïf et tous en la suivant tendent à des fins pareilles. La pleine communauté d^une association où tous travailleraient également pour chacun et chacun pour tous, ce principe ailleurs si injuste, n'apporte aucun empêchement à la justice et à la liberté dans l'hypothèse. L'établissement de la propriété et de la responsabilité, système social opposé à l'autre (V. chap. xxv), fonctionne avec la même perfection. Dans le premier cas, la justice des consciences empêche tout abus; dans le second, elle s'attache à réparer les effets de l'impuissance ou de Terreur des personnes dans leur sphère d'action propre et responsable, et ne saurait les leur imputer à crime. Il n'y a de maux possibles que ceux qui proviennent, non de l'agent moral, mais de la nature humaine et des fatalités extérieures. Si la justice de l'un pouvait correspondre à l'injustice de l'autre dans les relations mutuelles, s'il fallait reconnaître des droits et des devoirs qui impliqueraient la lutte des agents, le droit de défense personnelle, par exemple, les conditions de la science pure n'étant pas satisfaites, une opposition se prononcerait entre le fait et la loi.