‹ Science de la moraleChapitre 94 sur 147 · HYPOTHÈSE DE LA PAIX. PÉTITIONS DE FAIT ACCORDÉES · texte numérisé non relu

HYPOTHÈSE DE LA PAIX. PÉTITIONS DE FAIT ACCORDÉES

ha pétition de fait ne serait pas accordée à la morale et deviendrait de la part du moraliste (du moraliste réclamant de rindividu pratiquement l'observation de la loi morale pure) une pétition de principe. Mais si lea consciences des hommes sont justes et concordantes, il n'y a plus à se demander ce que devient la morale chez l'agent moral dont la justice est mise en relation avec l'injustice d'autrui au lieu de Tôtre avec la justice» Une autre opposition qui s'évanouît avec la première, et qui d'ailleurs s'en distingue à peine, est celle que la pratique met en évidence dans l'histoire entre la liberté et l'autorité. Il faut entendre ici par l'autorité, comme qu'elle soit représentée, Tétat général des consciences en tant qu'elles sont juges des faits de l'ordre moral, et par liberté, en un sens très large, les volontés ou actes d'une personne qui suit ses propres inspirations. Aucun conflit entre cette autorité et ces volontés ne serait possible puisque la première se forme de l'ensemble des autres, qu'on suppose d'accord. Il est donc clair que toute constitution matérielle d'autorité serait inutile, en ce sens que les agents moraux se passeraient de pouvoirs contraignants. L'accord des consciences morales n'implique pas, il est vrai, celui des jugements en matière de faits et de moyens, mais tend à le produire, et cela daùs une forte mesure probablement. L'ignorance inévitable en beaucoup de points et les dispositions variables des hommes à suppléer par ce qu'ils croient à ce qu'ils ne savent pas resteraient les seules causes de divergences, touchant les moyens d'atteindre les grandes fins communes, et pourraient exiger l'emploi d'une méthode ou d'une autre pour déterminer les décisions et le consentement général, en un mot l'organisation d'un gouvernement ; mais quelle que fût celle qu'on adopterait, la parfaite bonne volonté de chacun la rendrait efficace et sûre, sinon pour le résultat matériel en vue, car je n'admets aucune infaillibilité, au moins pour la continuation de l'entente universelle et la conservation de la paix.

Il ne faut pousser l'hypothèse que jusqu'au degré où

elle est nécessaire pour la morale. Il serait chimérique de supposer des consciences infaillibles, autant que de demander un monde, une nature où tout serait consentant aux vues de l'homme. Mais ce n'est pas une chimère, ou c'en est une de toute autre sorte d'imaginer, au lieu d'un état des phénomènes moraux où nulle conscience n'est en paix avec elle-même, ni avec aucune autre, une société d'êtres raisonnables qui suivraient la raison, c'est-à-dire la règle de leurs propres natures. Dans cette société, la constante droiture de chacun, supposée par tous, rendrait les réalités égales aux attentes, empêcherait que l'erreur de l'un fût jamais imputée à faute par l'autre ; enfin, la certitude des intentions mutuelles ferait encore sortir la paix des conditions matérielles les plus fâcheuses et de tous les écarts du jugement individuel sur les points qui n'intéressent pas la moralité.

L'accomplissement de la justice ouvrirait la carrière au mérite pur et par suite au sacrifice (chap. xxxviii), mais à un sacrifice qui ne participerait désormais en rien de la douleur morale. Ce mérite ayant pour mobile l'amour de l'humanité, c'est-à-dire la plus élevée des passions, exciterait en autrui, de la part de chacun, une passion pareille, provoquerait ainsi une mutuelle attente et, par là, tendrait à se confondre avec la justice, et, la surpassant toujours, établirait le règne du beau par-dessus le règne du bien. Ces jeux de la passion dont s'alimentent les formes les plus nobles de l'art, poésie, musique et plastique, et dont l'essence exige un désintéressement difficile à obtenir pleinement au milieu du désordre moral, atteindraient leur suprême idéal, quand les éléments de trouble et de douleur qui s'y rencontrent ne seraient plus que des souvenirs ou de pures spéculations sur les possibles du cœur humain. Les religions, alors toutes faites d'adorations et d'espérances, regarderaient ellesmêmes comme de mauvais rêves les mythes dans lesquels on imaginait le mal racheté par le mal, la peine

et la mort détruites dans leur affirmation même et la vie du bourreau régénérée dans le sacrifice de la victime.

Il est vrai qu'il faudrait que le mal n*eût jamais existé dans Thumanité, que l'injustice n'eût pas régné, ou qu'étant vaincue enfin, elle n'eût pas laissé des traces indélébiles.

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