CHAPITRE LI
Une difficulté qui a dérouté presque toujours les théoriciens et engendré plus de sophismes de conduite et de jugement qu'aucune autre, est celle qui met en opposition la pureté de la conscience en ellemême et Texcellence plus ou moins probable des fins que se propose l'agent passionnel. L'imperturbable moraliste a beau faire valoir l'incertitude constante des motifs empruntés au monde externe et de la prévision des événements, comparativement aux grands principes du respect de la liberté et de la généralisation des maximes, et à leur caractère fixe et obligatoire, il n'est pas possible à l'agent, placé dans un ordre moral trou'blé, de ne se point préoccuper des conséquences des actes plus que de leur nature intrinsèque, et de ne point préférer l'h^téronomie de la raison, même flottante, à une autonomie rigoureuse qui lui semble grosse de périls et de catastrophes.
Cette opposition cesse d'exister dans l'hypothèse de la paix. En efi'et, du moment que les relations humaines sont supposées se fonder sur la fidélité de chacun à ces mêmes préceptes qui paraissent impraticables quand on les imagine observés par un homme et violés par presque tous, le bonheur moral, suite de la raison universellement obéie, réalise la première et la plus importante des fins que l'humanité puisse se proposer,
et la seule qui dépende pleinement d'elle. Il devient visible que les autres fins sont moins assurées, et qu'en tout cas la meilleure condition du travail à faire pour les obtenir est d'avoir atteint d'abord la première et de ne s'en jamais départir. La pétition de fait qui réclame raccord entre la pureté de la conscience et l'utilité effective des fins se trouverait satisfaite, sitôt qu'on aurait reconnu que les fins ne sont bonnes, profitables et certaines que si la conscience est pure, et que la conscience n'est pure qu'en pratiquant les préceptes comme s'il n'y avait pas d'autre fin que de les pratiquer; reconnu, dis-je, non pas en théorie seulement^ ce que l'on peut dès maintenant, mais par l'expérience de la félicité qui appartiendrait infailliblement à un état de choses où chaque personne serait fidèle à son autonomie.
La même hypothèse résout encore l'opposition de la passion et de la raison, d'ailleurs étroitement liée à la précédente. La raison constamment passionnée, la passion constamment raisonnable, unies l'une à l'autre selon les principes que j'ai exposés en traitant des mobiles de l'agent moral, ne pourraient enlrer dans aucun conflit, puisque, en vertu de la théorie qui les assemble et que je suppose appliquée, l'une serait la loi de l'agent, l'autre la matière de sa loi, l'une la règle et le jugement, avec des principes fixes et clairs, l'autre l'objet et le moteur exclusivement admis sous contrôle et pour être dirigés. C'est donc encore une pétition de fait accordée à la morale.
Une dernière opposition, la plus générale de toutes, disparaîtrait à son tour, supposé l'état de paix entre les hommes. Je veux parler du libre arbitre en tant qu'opposé aux déterminations qui naissent des motifs d'agir. Celle-ci peut sembler d'une nature différente des autres. Elle n'en diff'ère pourtant point et n'a pas plus de réalité qu'elles en raison et en théorie, soit que nous admettions la vérité du libre arbitre, ou celle de la
nécessité de tous les actes. Mais continuons à regarder la liberté comme une apparence inévitable, un jugement pratique nécessaire. Nous avouerons qu'au défaut d'un titre réel et fondé sur la nature, le conflit des motifs et de la liberté possède une existence historique «t joue un rôle immense dans les phénomènes moraux, puisque les hommes opposent continuellement à ce -qu'ils font ce qu'ils pourraient ou devraient faire, selon leur propre jugement. Elle est donc comparable aux autres que la science morale pure n'avoue point et qui se font place dans les faits, telles que de la passion avec la raison, ou de la pureté de la conscience avec . la bonté des fins extérieures.
L'opposition historique cesserait d'exister historiquement, quand par hypothèse les hommes agiraient constamment de la manière qu'ils croient pouvoir et devoir agir moralement et ne seraient plus mis jamais en demeure d'opposer le devoir faire au faire, de louer ou blâmer, chez eux-mêmes ou chez autrui, aucun acte envisagé sous le point de vue du juste. La liberté pourrait encore avoir son jeu sensible et diversement interprété, en dehors de la morale, dans le domaine de la pure spontanéité, des accidents, s'il y en a, des propositions portant sur des sujets mal connus. Mais, réelle ou non dans le fond, son apparence serait bannie de Tordre principal des relations humaines. L'accord pourrait à la rigueur s'établir entre ceux qui se croiraient déterminés par les lois impersonnelles de la raison, et prêteraient, comme Leibniz ou Kant, à cette nécessité morale le nom de liberté; et ceux qui, se tenant pour encore plus autonomes que cela, se diraient les auteurs mêmes de la raison en eux, les acteurs du bien, alors que le choix du mal leur serait cependant toujours loisible, suivant eux. Du moins aucun fait de perversion ne viendrait donner de l'intérêt et de la vie à ce débat tout théorique, en apportant aux partisans du libre arbitre, je ne dis pas une preuve de leur opinion, car l'expérience n'en saurait fournir, mais un vif stimulant de spéculation et de controverse. Comment Science de la morale, 1. i5
226 CONFLIT DE l'uISTOIRE ET DE LA MORALE
expliquer cette sorte d'évanouissement d'une questioi^ ardue, qui perdrait aux yeu\ de tous toute importance sur le terrain de l'éthique et passerait en entier danscelui des croyances les plus facultatives?
Très aisément, selon la théorie de la liberté, e» tenant compte de la loi de l'habitude. Si en effet la liberté a un fondement réel, il n^est pas moins vrai que les déterminations mentales, d'abord libres^ tendent à se nécessiter par une répétition suffisamment prolongée; les motifs délibérés et voulus, en devenant habituels et habituellement suivis d'actes conformes, sont progressivement assimilables aux fonctions de l'instinct et aux lois de la nature ; enfin le libre arbitre s'absorbe dans la vertu accomplie, comme à l'extrême opposé il se perd dans le vice tourné en brutalité pure. La nécessité morale est donc pour ainsi dire le but de la liberté, quoique ce but ne puisse jamais être atteint^ tant que l'homme conservera la connaissance des possibles, la réflexion de ses actes et la conscience de son pouvoir.
Suivant la théorie contraire, la nécessité amèi^e le bien et le mal à leurs places et en leurs temps, comme les moments d'un seul et même développement où tout est solidaire. La liberté n'est alors que le jeu du phénomène des oppositions dans la conscience d'un agent,^ une apparence que ces oppositions rendent inévitable et dont on a seulement le tort d'arguer dans le jugement théorique. Si elles tombaient, si elles s'éloignaient du domaine moral, ce qui arriverait dans l'hypothèse où chaque agent obéirait à des lois rationnelles qui sont les mêmes pour tous, la liberté ou son apparence s'évanouirait comme dans l'hypothèse précédente, et les deux doctrines se concilieraient dans la pratique en ne gardant l'une et l'autre qu'un intérêt spéculatif ou peut-être religieux.
Quoi qu'il en soit des deux hypothèses, entre lesquelles je n'hésite point, mais sans croire que la morale soit absolument tenue d'accepter la première et de réprouver la seconde, pourvu qu'on lui laisse la faculté
de s'appuyer sur la loi des inévitables apparences (Vchap. II et xxxix), on voit que rétablissement pratique d'une nécessité morale parmi les hommes est la forme même de la paix, telle que je Tai définie. C'est le bonheur en tant que dépendant de la conscience, abstraction faite des conditions dont elle ne dispose point; c'est la société parfaite dans la famille, dans la cité et dans la religion même, celle-ci fût-elle multiple et divisée, puisqu'elle serait l'œuvre de la conscience, accomplie sous le respect de la conscience d'autrui; c'est la vie sanctifiée par la soumission à l'ordre insondable <lu monde, en tout ce qui ne contrarie point l'existence et le développement de l'humanité sur la terre ; c'est enfin le paradis, sinon comme l'imagination se le représente en disposant des lois de Tunivers, au moins tel que nos propres forces pourraient le conquérir. Cet idéal qui doit paraître bien absolu n'est pourtant que la morale^ une simple observation, mais fidèle et constante, d'une loi que nous avouons. Et ce n'est que la paix, que nous nous flattons quelquefois de pouvoir posséder sans peine ! Mais nous ne la possédons pas, et la morale est frappée d'impuissance chez chacun, par le fait qu'elle ne règne pas sur tous. Les pétitions de fait sont niées à la morale appliquée et deviennent des pétitions de prin-cipe dans le passage de la théorie à la pratique. Nous n'avons point la paix, nous avons la guerre, et c'est à un droit de la guerre qu'il faut demander en partie les bases d'une éthique concrète, la raison de lois exigibles et de préceptes praticables qui tiennent compte de l'expérience et de l'histoire, en laissant ouverts, en ouvrant de plus en plus, s'il se peut, les chemins de la paix et de la morale.