ALTÉRATIONS DES VERTUS DANS L'ÉTAT DE GUERRE. LA PRUDENCE
Si la morale transportée dans les conditions réelles de Thumanité n'est point la morale en son intégrité première, c'est que Fusage de la raison et toutes les vertus qui s'ensuivent ont été transformées pour s'appliquer à des relations humaines inévitables et différentes de l'état de paix en vue duquel les définitions ont été faites. Les vertus de la sphère élémentaire et les devoirs envers soi ne sont pas les moins atteints, et peut-être le sont-ils plus que les autres ; il nous sera facile de nous rendre compte de ce phénomène. JV'est-ce môme qu'une transformation, les vertus sontelles encore des vertus ? Il faut examiner cette question.
La sagesse ou prudence, vertu déduite dans Tordre idéal et abstrait, et cela d'abord dans l'hypothèse de l'agent raisonnable isolé, puis portée sans contradiction ilans la sphère de la justice en supposant l'observation de la loi morale par les agents en rapport avec le premier, la prudence résulte de trois éléments : i® la comparaison et l'expérience des biens comme sujets à conflit ; 1À^ l'idée du meilleur, c'est-à-dire en somme du bon, selon la conscience ; 3** la croyance à la liberté ; c'est une connaissance et une coordination pratique des biens par l'œuvre de la réflexion, afin d'atteindre ou de poursuivre du moins la fin supérieure en toutes choses. Or s'il arrive que Tagent, au lieu de supposer justice et prudence chez autrui, est tenu de prévoir le mal, d'y parer d'avance, de faire ou d'éviter ceci ou cela, non parce que la sagesse le veut simplement et directement, mais parce qu'une opération extérieure et probablement subversive est prête à en tirer tel ou tel parti ; s'il faut compter avec le mal qui s'engendre du bien même et avec le bien qui s'engendre du mal même, si l'expé*
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rience doit presque toujours prendre dans le jugement le rôle qui appartient à la raison et si la raison se trouve impropre à la prévoyance, si enfin la méfiance et un certain égoïsme deviennent les traits dominants de la vertu, comment reconnaître encore celle-ci sous ce déguisement vulgaire et cette forme indigne ?
Les préceptes de la morale pure interdisent à l'agent de se départir jamais du respect dû à autrui, de ^ire jamais servir autrui d'instrument pour des fins, soit étrangères soit propres à la personne de ce dernier. Mais qu'arriverait-il de la pratique de la loi, si le second agent ne peut être amené que par voie de contrainte extérieure à s'acquitter à son tour de ce qu'il doit au premier ? La morale maintiendra-t-elle une obligation particulière intacte, là où les conditions communes de l'établissement du devoir ont cessé d'exister ?
Les préceptes de la morale pure interdisent à l'agent d'avoir égard aux conséquences objectives de ses actes et de sacrifier jamais l'autonomie de la raison à des considérations externes (chap. xvii et suiv.). Mais quand pour appliquer rigoureusement cette morale que l'on appliquerait seul, si tant est qu'on put rappliquer dans l'ordre solidaire des choses, il faudrait abandonner tous les sentiments qui sont faits pour l'accompagner même dans l'ordre rationnel, renoncer à tous les mobiles humains qui n'en sont pas moins naturellement inséparables (chap. xxviii et suiv.), s'exposer soi-même et exposer autrui aux dangers les plus certains, il est clair qu'on demanderait à la force morale un élan, une indépendance et un genre de sacrifices dont il est •douteux que jamais elle ait été capable dans un homme.
C'est visiblement le droit de défense personnelle généralisé qui vient altérer la vertu de prudence, lui communiquer une forme presque méconnaissable aux yeux du moraliste et dispenser l'agent de la fidélité aux obligations rationnelles dans une certaine mesure. J'entends surtout ce droit étendu à toutes les formes d'une contrainte légitime imposée à autrui, puis appli-
abo LEB DROITS INDIVIDUELS LES BLUS OÉNéRAUX
que à la sphère des intérêts liés et voisins. La première des obligations ou principe pratique suprême (chap. xvii) manque son application aussitôt que le respect cesse d'être possible, et le respect ne saurait être entier chez Tagent lorsque la dignité n'est pas entière dans la personne qu'il a |>our objet. L'obligation formulée parla généralisation des maximes (chap. xviii) est à son tour un critère du jugement moral dont l'emploi diflférera légitimement quand il sera transporté de Tordre de la justice pure à celui de la justice défensive, coercitive, répressive, distributive, car je puis vouloir en conscience que des mesures de défense et de contrainte soient érigées en lois générales, si elles sont nécessaires; et la défense de Têtre raisonnable ne peut pas n'être pas mêlée de prévention ni attendre, pour les repousser, les agressions ouvertes que le temps perdu rendra peut-être irrésistibles ; et enfin la coordination des biens dont nous chargeons notre prudence ne sera point, quoi que nous fassions, dans l'état de guerre, ce qu'elle devait être dans l'état de paix.
L'altération de la vertu par la défense est bien sensible dans les actes vertueux du genre de la libéralité, de la confiance et de la générosité, car ils tirent leur caractère et leur mérite principal du fait que l'agent s'expose et se découvre jusqu'à un certain point en les pratiquant, et toutefois nous n'exigeons pas qu'ils soient poussés trop loin ; nous leur posons même certaines limites, passé lesquelles nous sommes disposésàtrouver qu'ils se changent en vices, quelque nobles ou purs qu'en puissent être les mobiles passionnels. Or si les choses sont ainsi dans notre pensée, c'est que nous savons que les actes généreux, confiants et désintéressés n'ont pas toujours coutume de provoquer de la part d'autrui des actes semblables en échange ; c'est que nous accordons à chacun le droit de se garder et garantir, au lieu de se trop engager dans le commerce des bienfaits ; bien plus, nous lui demandons de faire valoir ce droit contre tous, dans notre propre intérêt, et pour
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n'être pas amenés nous-mêmes à intervenir en nousex> posant à sa suite. Sans doute il y a cercle vicieux à vouloir attendre, pour observer les vertus dans leur pureté, que les autres les observent, et à les subordonner à des calculs de probabilités et d^ futurs contingents^ alors qu'on se flalte de ne pas mériter qu*autrui prenne contre vous les mêmes précautions. Et cependant si de tels calculs sont en général fondée, et ils le sont, comment ne serait-on pas pour le moins excusable en refusant d'échapper seul à ce cercle vicieux où tous sont pris à la fois et enchaînés les uns par les autres ? L'exemple qui a le plus communément servi de thème aux discussions sur l'absolu moral est tiré de la vertu de véracité. L'homme doit la vérité à Thomme, sans exception ni hésitation : il n'est pas de principe plus clair en morale rationnelle, ou qui se rattache plus directement à l'obligation sous toutes les formes, de même qu'au concept élémentaire d'une société d'êtres raisonnables. Cependant si nous posons la question autrement : un agent doit-il la vérité à un autre agent qui à son tour pense ne la point devoir au premier ? La doitil obligatoirement, dans tous les cas, à celui dont les actes antérieurs constatent la disposition habituelle au mensonge, à celui qu'il sait pratiquement s'être affranchi des devoirs généraux de la justice ? La doit-il, dans un cas particulier, à celui qui ne recherche la vérité que pour la faire servir à commettre l'injustice ? Il s'en faut alors que la question paraisse aussi simple. Les obligations cessent de s'appliquer en toute rigtteur^ parce qu'elles supposent au fond la qualité sérieuse et effective d'agents raisonnables à ceux entre lesquels elles établissent la loi d'une société de justice. Dans l'hypothèse extrême et fausse où une partie des hommes seraient actuellement assimilables à des bêtes, il faut bien avouer que vis-à-vis de ceux-là les vertus propres aux relations humaines ne seraient point de mise ; comment donc nier que ces mêmes vertus s'altèrent nécessairement en quelque mesure, dans l'hypothèse moyenne et véritable suivant laquelle on doit attendre ',de beau-
coup d'hommes et dans beaucoup de rencontres des actes moins semblables à des actes d^hommes qu'à des actes de bètes, plus dangereux seulement ?
Les règles absolues de Kant valent absolument en morale, c'est-à-dire sont fondées sur les données abstraites et idéales de la nature humaine. Elles nous font ainsi connaître la loi; mais en morale appliquée, nous ne saurions faire porter pleinement la loi où manquent les conditions etoù les données sont faussées. Si nous le prétendions en dépit des faits, sachons que nous imposerions à l'agent moral, sous couleur de justice, en réalité le sacrifice ; la raison en est facile à comprendre; et, d'un autre côté, nous condamnerions indistinctement les actes de sacrifice par lesquels une victime volontaire attire le mal sur sa tête et préserve <i*autres innocents en trompant l'injustice. II est vrai -que si les hommes admirent et justifient à bon droit certains de ces dévouements, ils ne font preuve aussi que <ie faiblesse et d'imprudence en louant la plupart des mensonges pieux, soit même héroïques dont la vie, le théâtre et les romans abondent, et ne craignant pas -d'étendre leur approbation relâchée à des cas où la vérité est incontestablement due. En cela la morale vulgaire est pernicieuse, ce que la règle de Kant ne saurait jamais être en aucun cas réel. Mais enfin l'abus ne saurait en rien condamner l'usage. Le droit de la guerre s'impose partout où la guerre elle-même existe, et ce droit est essentiellement la défense généralisée, avec son -cortège de conséquences. La règle du juste n'est pas celle des faits, aussi simplement qu'elle est celle de la pure conscience, lorsqu'il ne dépend pas de la pure conscience de déterminer les actes d'autrui, desquels elle peut bien idéalement, mais non réellement et actuellement, être indépendante.
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