OBSERVATIONS PRELIMINAIRES
La religion des Hindous attire généralement l'attention des savants qui s'occupent de l'Inde et des voyageurs qui, après en avoir parcouru les belles provinces, communiquent au public les fruits de leurs recherches. Il n'en est pas ainsi du culte musulman dans l'Inde, qui fut néanmoins pendant plusieurs siècles la religion du gouvernement d'une très-grande partie de la presqu'île en deçà du Gange soumise au sceptre du Mogol, et qui est encore aujourd'hui professé par plusieurs souverains et par vingt-cinq millions d'habitants de cette vaste con-
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trée, où il fait journellement des progrès. Les savants en ont peu parlé ; aussi ignore-t-on généralement quel y est précisément l'état de cettte religion, quelles en sont les particularités. Ce manque de données positives se fait surtout sentir à ceux qui veulent lire les ouvrages hindoustanis et persans écrits dans l'Inde, et déchiffrer les inscriptions des monuments musulmans de cette belle partie du monde. On y trouve ëh effet des allusions fréquentes à des usages religieux qu'aucun auteur n'a décrits, à des personnages qu'aucune biographie n'a fait connaître. D'Herbelot et les écrivains qu'il a mis à contribution pour sa Bibliothèque orientale ne servent de rien; il faut recourir à d'autres sources. Pour remplir en partie la lacune que je signale, j'ai entrepris le travail que je soumets aujourd'hui aux amis de l'Inde. J'ose espérer qu'ils y trouveront quelques renseignements nouveaux sur une religion dont je me suis attaché à faire connaître la doctrine soit exotérique, soit ésotérique(l).
Qu'il me soit seulement permis de citer sur la religion musulmane ce qu'en disent en somme les musulmans eux-mêmes :
« Lorsque les sectateurs de Jésus se furent éloignés de la bonne voie pour se plonger dans l'hérésie et l'incrédulité en soutenant que Jésus était le Fils de Dieu,
(1) L'exotérique, par les ouvrages reproduits dans ce volume : Doctrine et devoirs de la religion musulmane, Exposition de la foi musulmane et Eucologe musulman; l'ésotérique, par la publication des allégories morales ou, pour mieux dire, mystiques d'Azz-eddin el Mocaddéci, et du Mantic unttaïr de Fariduddin Attar.
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le Très-Haut rejeta leur culte et suscita un grand prophète parmi les Arabes, lui mit le sceptre dans la main droite et le Coran dans la gauche, afin de convertir à la seule véritable religion les peuples dispersés sur la surface de la terre. Transporté d'un saint zèle, ce prophète, nommé Muhammad, c'est-à-dire « le glorifié, » travailla fortement à extirper le polythéisme et l'infidélité. Egalement puissant en paroles et en œuvres, il employa les exhortations et les miracles. Sa sainte religion prend tous les jours plus d'extension, et nous espérons que dans la suite des temps, elle sera la seule régnante dans les sept climats du monde, comme elle est la seule véritable qui puisse procurer le salut (1). »
Maintenant, voici l'indication sommaire des principaux ouvrages hindoustanis d'où j'ai tiré les matériaux de ce mémoire. Ces ouvrages sont les suivants :
4° Bârah mâça, ou les douze mois, poème didactique par Kâzim Ali Jawan, auteur du roman de Sacontala, etc. Dans ce poème, qui ressemble beaucoup à celui des fastes d'Ovide et de notre poète français Lemierre, Jawan s'est surtout attaché à décrire avec exactitude les fêtes de l'Inde musulmane ; et comme son ouvrage est moderne, ayant été écrit peu de temps avant sa publication à Calcutta en 1812, il présente l'état actuel de la religion musulmane dans l'Inde. On n'avait rien encore traduit jusqu'ici de cet ouvrage.
2° Araïsch-i mahfil (2), ou Statistique et histoire de l'Hindoustan par Mir Scher Ali Afsos, à qui on doit aussi
(1) Les Mille et une Nuits, histoire de la princesse Anima.
(2) C'est-à-dire l'ornement de l'assemblée.
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un diwan estimé, dont la Bibliothèque de la Compagnie des Indes à Londres possède un exemplaire, une traduction élégante du Gulistan et du Pend-nameh de Saadi, etc. La première partie seulement de YAraïch-i mahfil a été imprimée à Calcutta en 1808 ; mais l'ouvrage entier existe en manuscrit dans la Bibliothèque du collège de Fort-William, à Calcutta. Après avoir fait la description d'une province, d'une ville, d'un village, Afsos ne manque pas de parler des vertueux personnages qui y ont vécu ou qui y sont ensevelis. C'est ainsi qu'il passe en revue les principaux saints vénérés dans l'Inde musulmane, et son travail mérite d'autant plus de confiance, que l'auteur paraît éclairé et libre des préjugés qui aveuglent souvent ses coreligionnaires. Il commence par avertir dans sa préface qu'il n'a parlé de la plupart de ces saints que pour suivre l'ouvrage qui a servi de base à son travail (1) : « Les deux mondes (le présent et le futur) seraient, dit-il, pleins de saints, que je ne reconnaîtrais pour patron qu'Ali, l'élu de Dieu (2). » Plusieurs des personnages dont parle Afsos ont été
(1) Afsos veut parler du Khulâçat uttawârikh ou uVHind, qu'il est loin d'avoir servilement traduit. Voyez ce que j'ai déjà dit de cet ouvrage dans mes Rudiments, p. 16, et dans le Journal asiatique, t. VIII, p. 239 et suiv. A l'époque où je traçai ce dernier article, je n'avais pas en ma possession cet ouvrage, dont j'ai depuis ce temps acheté un manuscrit. Je n'en parlai donc que d'après des notes que j'avais recueillies; sans cela je n'aurais pas dit qu'il s'étend jusqu'à la mort d'Aurang-zeb, puisqu'il ne va que jusqu'au moment où Dara-Scihkoh, frère d'Aurang-zeb, fut pris, en 1069 (1659).
(2) Araïsch-i mahfil, p. 5. On voit par ce vers seul, qui est persan, et apparemment une citation, qu' Afsos était schiite.
ses contemporains, et il en a connu quelques-uns (1), ce qui est un gage précieux d'exactitude.
Les morceaux qui ont rapport avec les matières traitées dans ce mémoire n'avaient jamais non plus été traduits jusqu'ici.
3° Diwân-i (2) Walî, ou Recueil des poésies de Schah Wali-Ullah , Père de la poésie hindonstanie (Bâbâ-érekhta), comme le nomment ses compatriotes (3). Wali était du Guzarate et vivait dans la dernière moitié du XVIIe siècle. Son diwan fait le pendant de celui de Moténabbi en arabe, de Hafiz en persan, et de Baki en turc. On n'en avait jamais rien traduit avant moi, et, chose étonnante, il était encore inédit lorsque je l'ai publié, quoiqu'on ait imprimé à Calcutta et ailleurs un grand nombre d'ouvrages hindoustanis bien moins remarquables. Ce fut la lecture de ce diwan qui enflamma d'ardeur poétique Afsos, dont je viens de parler, et lui
(1) Tels sont Schah Gulam Cutb-uddin d'Allahabad, aussi célèbre par ses poésies que par sou éminente piété (Ar. mahf., p. 82) ; Kammal Schah Mohammed Afzal, de la même ville, auteur de deux diwaus ou recueils de poésies, l'un persan et l'autre hindoustani, contemplatif renommé {Ib., p. 83) ; Maulavi Roschan Ali, aussi religieux que savant, alors professeur en chef d'arabe au collège de Fort-William (lb., p. 93).
(2) Un diwan est proprement un recueil de gazais, dont les rimes parcourent graduellement toutes les lettres de l'alphabet. Le gazai est un petit poème que l'on ne saurait mieux comparer qu'au sonnet italien. Il se compose de six à douze vers qui ont une même rime. Le sujet est ordinairement erotique ; mais très-souvent l'amour physique n'est qu'un voile ponr cacher l'amour spirituel, qui est à l'envi célébré par tous les poètes musulmans. Dans le dernier vers du gazai, le poète à soin de placer son nom, et c'est ce qui fait la diificulté et le charme de ce genre de composition.
(3) Gilchrist, Hindoostane philology, p. 484.
donna le désir d'écrire dans sa langue maternelle (1), à laquelle plusieurs de ses compatriotes ont longtemps préféré une langue morte pour eux, comme autrefois en Europe, où le latin usurpait tous les droits des langues nationales.
4° Diwân-i Faiz, ou Recueil des poésies de Mohammed Sadr-uddin, dont le surnom poétique ou Takhallus est Faiz. Cet ouvrage est inédit, et on n'en avait jamais rien traduit jusqu'ici.
5° Hidâyat-ul-Islâm (2), ou Eucologe musulman en. arabe, en persan et en hindoustani, imprimé à Calcutta en 1804, le même dont j'ai donné la traduction sous le titre d' Eucologe musulman, en omettant les fâtiha (3) des saints musulmans de l'Inde; mais ces prières m'ont été aujourd'hui utiles pour mon travail.
6° Gul-i magflrat (4) , ou Histoire des martyrs musulmans depuis Mahomet jusqu'à la mort de Huçaïn à Karbala, par Mir Haïdar Bakhsch Haïdari, imprimée à Calcutta en 1812, et qui n'avait jamais été traduite lors de l'impression de la première édition de ce mémoire, mais qui l'a été depuis ce temps parle savant chanoine Bertrand, pour qui la connaissance de l'hindoustani n'est que très-accessoire à celle qu'il possède des langues anciennes de l'Asie.
7° Collection de proverbes hindoustanis formant la deuxième partie de l'excellent ouvrage intitulé : A collection
(1) Préface du Bâg-i urdû, traduction du Gulistan, p. U.
(*2) C'est-à-dire le Guide de l'islamisme.
(3) On trouvera pins loin l'explication de ce mot.
(4) A la lettre : la Rose du pardon.
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ofproverbs and proverbial phrases in thepersian andHindooslanee languages. Ces proverbes, accompagnés d'une traduction fidèle et de notes intéressantes par feu Thomas Roebuck, savant orientaliste, ami et collaborateur du docteur Gilchrist, ont été publiés à Calcutta par le célèbre indianiste H. H. Wilson.
Je ne parle pas ici des ouvrages que je n'ai cités qu'en passant, tels que le poème de Mir Haçan intitulé Sihrul-bayân (1), chef-d'œuvre d'esprit et de goût, un des ouvrages les plus remarquables de la littérature hindoustanie; les poésies de Mir Taki, dont j'ai fait connaître un fragment (2), etc.
J'ai donc à décrire, d'après les ouvrages que je viens d'indiquer, les fêtes propres à l'Inde musulmane, et aussi les solennités usitées en Perse ou même dans tout le monde musulman, mais que distinguent dans l'Inde des cérémonies particulières.
Je ne dirai rien du jour spécial consacré chaque semaine par les musulmans au culte de Dieu, c'est-à-dire du vendredi. On doit seulement savoir que ce n'est pas un jour de repos comme chez les Juifs et les chrétiens le samedi et le dimanche, mais qu'on y suspend seulement le travail pendant le service spécial de ce jour-là, dont j'ai donné les prières et les formules des prônes dans YEucologe musulman (3). Le jeudi est con-
(1) C'est-à-dire la magie de l'éloquence.
(2) « Les conseils aux mauvais poètes. »
(3) Des voyageurs qui ont assisté à la prière publique du vendredi, et qui ont pu voir l'imam en chaire appuyé sur un sabre, se sont peut-être imaginé que c'était pour indiquer le mode de propagation dont on croit communément que se sont servis les musul-
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sidéré dans l'Inde comme la vigile du vendredi ; de là vient qu'on le nomme JumaWât ou Jumérât, « la nuit ou soir du vendredi, » et qu'on prêche dans les mosquées, en préparation du lendemain.
Je parlerai, au contraire, de quelques pratiques superstitieuses nées du contact des musulmans avec les Hindous ; je donnerai enfin la biographie de plusieurs saints musulmans très-célèbres dans l'Inde, mais inconnus hors de ses limites, et dont quelques-uns sont vénérés par les Hindous aussi bien que par les musulmans.
Ce qui frappe surtout dans le culte extérieur des musulmans de l'Inde, c'est l'altération qu'il a subie pour prendre la physionomie indigène ; ce sont ces cérémonies accessoires et ces usages peu conformes ou contraires à l'esprit du Coran, mais qui se sont établis insensiblement par le contact des musulmans avec les Hindous ; ce sont enfin ces nombreux pèlerinages aux tombeaux de saints personnages dont quelques-uns ne sont pas même musulmans, et les fêtes demi-païennes instituées en leur honneur.
En effet le culte de Mahomet était trop simple pour un pays où domine une religion allégorique et idolâtrique qui parle aux sens et a l'imagination plutôt qu'à l'esprit et au cœur ; aussi les fêtes musulmanes s'y sont-elles surchargées de cérémonies païennes, et y ont-elles pris un appareil fastueux. Les pèlerinages ne sont pas em-
mans pour propager leur religion. 11 n'en est rien cependant: cet usage n'existe que dans les villes prises d'assaut, pour indiquer qu'elles ont été réduites par la force des armes ; et c'est tellement une affaire de simple cérémonial, qu'à défaut d'une épée d'acier, on se sert souvent d'une épée de bois.
preints de la sévérité qui distingue celui de la Mecque et de Médine ; on dirait que ce sont ceux des Hindous (1).
Il s'élève bien de temps en temps dans l'Inde des réformateurs qui veulent ramener leurs coreligionnaires aux vraies doctrines du Coran. Le plus célèbre, SaïyidAhmad, périt il y a quelques années les armes à la main pour défendre ses idées rénovatrices (2). En 1836, un autre réformateur s'éleva à Madras et trouva des oreilles disposées à l'entendre (3). Enfin, la secte des Wababis, ou puritains musulmans, a pénétré dans l'Inde et y a fait des progrès, surtout depuis ces dernières années.
Voici sur les musulmans de l'Inde une note très-intéressante de Mir Schahamat Ali qui a donné dans le Journal de la Société royale asiastique de Londres, t. XIII, p. 310 et suivantes, la traduction du Tacwiyat ulimân « la fortification de la foi, » traité religieux célèbre, écrit en hindoustani par le maulawi Ismaïl, un des chefs de la secte des Wahabis, dans l'Inde :
« Les chefs de Lakhnau (5) et de Murschidabad sont de la secte des schiites, tandis que ceux de Haïderabad, du Carnatic, de Bhopal, de Tonk, de Delhi et de Bhawalpur sont de celle des sunnites. La majorité des musulmans de l'Inde appartiennent à cette dernière secte. Les
(1) Araïsch-i mahfil, p. 179, 180.
(2) Sur ce personnage, voir mon Hist. de la littérat. hind., et le Journ. asiat., avril 1838.
(3) Asiatic journal, 1836, p. 150.
(4) Sur cet ouvrage, voir mon Hist. de la Littér. hind.
(5) Le Calcutta Magazine, numéro de décembre 1845, dit que les musulmans de la province d'Aoude, dont Lakhnau est la capitale, sont tous schiites.
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ismaéliens (1) sont en majorité à Bombay et à Surate, et les Bhuras en font partie. Toutefois, tous les musulmans, surtout les femmes, ont généralement dans l'Inde plus de vénération pour la mémoire de Haçan et de Huçaïn que pour celle de Mahomet et des premiers califes. L'usage, considéré comme hérétique par les sunnites stricts, de promener des Tazias à l'anniversaire de la mort des deux imams dont il s'agit, est très-répandu dans l'Inde, et s'y opposer serait considéré par les musulmans ignorants comme une impiété. Cet usage est aussi suivi par beaucoup d'Hindous, surtout par les Mahrattes. Le muharram est célébré dans le Décan et en Malwa avec plus d'enthousiame encore que dans le reste de l'Inde. On fait dans toutes les villes, à cette occasion, de grands préparatifs, comme s'il s'agissait d'une fête de réjouissance et non des cérémonies d'un deuil. Les musulmans de l'Inde tiennent tellement à observer ces rites, qu'ils s'imaginent que l'existence de l'islamisme en dépend ; toutefois, les prédications du maulawi Ismaïl y
ont fait renoncer un certain nombre »
Il n'y a proprement que deux fêtes parmi les musulmans sunnites, celle de la rupture du jeûne de Ramadan, 'Id fitr, et celle des victimes, 'Id curbân, nommée aussi dans l'Inde Bacar'Id, fête du taureau ou simplement 'Id, la fête par excellence, laquelle est établie en mémoire du sacrifice d'Ismaël (2). Les schiites en ont quelques-unes de plus, mais elles n'étaient pas encore suffisantes pour des contrées habituées à la multiplicité
(1) Branche des schiites.
(2) On sait que, selon les musulmans, c'est Ismaël et non Isaac qu'Abraham voulut sacrifier.
des fêtes hindoues. Aussi en a-t-on établi de nouvelles, que sunnites et schiites s'empressent de célébrer, et auxquelles prennent souvent part les Hindous eux-mêmes. Telles sont entre autres les solennités consacrées à la mémoire des pirs ou saints, qui sont pour les musulmans de l'Inde ce que les Déotas sont pour les Hindous, et les promenades continuelles qu'on fait à leurs tombeaux, particulièrement les jeudis , et à quelques-uns les vendredis (1).
En lisant la description que je vais bientôt donner de chacune de ces fêtes, on croira souvent qu'il s'agit de fêtes hindoues. Telle est par exemple la solennité du taJziya ou deuil, établie en commémoration du martyre de Huçaïn, laquelle est semblable en bien des points à celle du Durga pujâ que les Hindous célèbrent dans le mois de Katik (octobren-ovembre) en l'honneur de Durga, déesse delà mort, épouse de Siva ou Mahadéo. Le ta'ziya dure dix jours comme le Durga pujâ. Le dixième jour, les Hindous précipitent dans la rivière la statue de la déesse au milieu d'une foule immense, avec un grand apparat et au son de mille instruments de musique (2) ; la même chose a lieu pour les représentations du tombeau de Huçaïn que l'on jette ordinairement à la rivière (3) avec la même pompe. On verra, dans la description qui sera
(1) Chaque vendredi, beaucoup déjeunes élégants se. rendent au tombeau de Pir Jalil, près de Lakhnau, pour se promener et se divertir, tandis que nombre d'individus du bas peuple y viennent conduits par la dévotion, et offrent au saint du Mchrî (mets composé de pois et de riz bouillis ensemble), des vesces et de l'huile amère, c'est-à-dire de graine de moutarde. (Ar. mahf., p. 100.)
(2) Araïsch-i mahfil, p. 133.
(3) Shakespeare, Dict., p. 251.
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donnée de cette fête et de plusieurs autres, que les musulmans ont adopté, dans leurs cérémonies religieuses, des usages tout à fait indiens. Telles sont ces processions bruyantes qui rappellent celles de Jaganâth (1) et des autres pagodes, où des troupes de bayadères (2) et de courtisanes, cortège peu édifiant, mais indispensable dans toutes les solennités indiennes, accompagnent les dévots. Les oblations offertes par les musulmans en l'honneur de leurs] saints sont les mêmes que chez les Hindous ; elles consistent surtout en riz, en beurre clarifié et en fleurs.
Parmi les fêtes dont j'ai à parler, les unes n'ont jamais été décrites ; les autres l'ont été, spécialement par Chardin, qui a parlé aussi de plusieurs dont je n'ai pas à entretenir le lecteur (3), soit parce qu'elles ne sont pas connues dans l'Inde, soit parce que je n'ai rien trouvé à leur sujet dans les ouvrages hindoustanis que j'ai été à même de consulter. Toutefois, celles dont on trouve la description dans Chardin et d'autres écrivains se distinguent, dans l'Inde, comme je l'ai déjà dit, par .des pra-
(1) Temple bâti, il y a quatre mille ans, par le rajah Indra-saïn, dans la ville de Parsotam, province d'Orissa (Ar. mahf., p. 143.)
(2) Ce mot, que nous avons adopté dans notre langue, est le portugais bailacleira. Ces danseuses ont plusieurs noms en hindoustani; les plus usités sont Râmjanî, c'est-à-dire gentille, nâuchî, danseuse, et kanchanî, qui est le plus commun, et qui, selon Bernier (Voyag., xi, p. 59), signifie dorée, de kanchan, or.
(3) Telle est la fête de Sar o tan, la tête et le corps, célébrée le 20 safar, en mémoire du prétendu miracle arrivé à la tête d'Ali, qui, selon quelques schiites, se rejoignit à son corps quarante jours après avoir été coupée. (Voy. les Voyuges de Chardin, édit. de Langlès, t. IX, p. 67.)
RELIGION MUSULMANE DANS L'iNDE. 301
tiques et des cérémonies particulières, et ainsi il a fallu en faire nécessairement mention.
La tolérance indienne est venue diminuer dans l'Inde le fanatisme musulman. Là sunnites et schiites n'ont point entre eux cette animosité qui divise les Turcs et les Persans ; ils vivent ordinairement en bonne intelligence et prennent même part, à peu d'exceptions près, aux mêmes fêtes religieuses.
Il est inutile de s'étendre ici sur les deux principales sectes qui divisent les musulmaus. On peut comparer la première au culte catholique et la seconde au protestant, et non d'une manière inverse, comme l'a fait Langlès dans une note de son édition de Chardin (1). Ces deux sectes divisent les musulmans de l'Inde; mais, comme je viens de le dire, elles n'excitent généralement entre eux aucune animosité (2). Quelques musulmans même sont pour ainsi dire sunnites et schiites en même temps. Ainsi le célèbre poète Wali loue d'abord en peu de mots les quatre premiers califes Aboubekr, Omar, Othoman et Ali; puis, au long et emphatiquement, Ali et ses fils, Haçan et Huçain, qu'il nomme les imams du monde.
Ces deux sectes ont fourni l'une et l'autre à l'église musulmane de l'Inde des saints spécialement honorés par les musulmans de leur secte, mais qui
(1) T. VI, p. 173.
(2) Cependant, lors de la fête de Moharram, la police croit quelquefois, par mesure de précaution, devoir obliger les sunnites à ne pas sortir de leurs maisons, de crainte que quelques schiites fanatiques ou dans un état d'ivresse ne se portent envers eux à des voies de fait. (Asiatic Journal, XXVII, 355.)
302 RELIGION MUSULMANE DANS L'iNDE.
ne laissent pas de l'être aussi par ceux de la secte opposée.
Ce sont les sunnites ou « traditionnaires » qui, se considérant orthodoxes, nomment schiites (1) ou dissidents les musulmans de la secte d'Ali, qui se donnent eux-mêmes le nom de 'Adaliya, « défenseurs de la justice, » et qui dans l'Inde sont plus ordinairement nommés Imâmiyah, « Imamiens, » c'est-à-dire 'partisans des imams. On les nomme aussi Ali-Mardân, « les gens d'Ali (2), » et Haïdarî, du mot arabe Haidar, « lion. » qui est appliqué à ce prophète, dont le titre honorifique est lion de Dieu.
On sait que les schiites n'admettent pas la Sunna ou tradition relative aux actions de Mahomet, reçue par les sunnites; mais ils admettent comme eux les paroles de Mahomet ou hadis, nom qu'on donne en général aux dits et préceptes des prophètes, mais spécialement à ceux de Mahomet. La science des hadîs est très-difficile, parce qu'il ne suffit pas de savoir le sens des paroles dont il s'agit, mais on doit de plus indiquer ce qui en prouve l'authenticité (3).
A côté des pratiques minutieuses empruntées au caractère indien, doit se placer la dévotion ridicule vouée par les musulmans de l'Inde à certains monuments apocryphes, ou à des reliques fantastiques. Et pour faire quelques citations, tels sont deux grands tombeaux situés à Faïzabad, chacun de la longueur de sept à
(1) Proprement : « séparatistes, sectaires, hétérodoxes. »
(2) Voyages de Bernier, t. 1, p. U.
(3) Voir à ce sujet la dissertation de Zehnî Efendi sur la science des Turcs, traduite par Galland.
huit gaz (1), où le peuple, s'imaginant que Seth et Job (2) sont ensevelis, se rend là en foule les jeudis pour réciter des Fatiha (3). Tel est le tombeau de Lamech ou Lamag, père de Noé, qui se trouve, dit-on, à Ali-chang, village de Caboul, et qui, dit-on encore, a donné le nom de Lamag an (4) au district où ce village est situé. Telle est la prétendue trace du pied de Mahomet, cadamischarif, qui se voit près de Bénarès, non loin du palais d'Àurang-zeb et de l'étang nommé Bâchas Mochan, où beaucoup de gens de toutes les classes se rendent aussi par dévotion le jeudi (5). Tel est enfin le beau,
(1) Mesure de la valeur de trois pieds.
(2) Il y a un autre tombeau de Job près de Huléh, ville sur le bord de l'Euphrate. (Voy. Langlès, Voyages de VInde à la Mecque, par Abd-ulkarim, p. 126.)
(3) Ar. mahf , p. 95. Gulzât-i Irâm, de Mîr Haçan. Dans un itinéraire illustré que j'ai traduit du persan à la prière de feu M. de la Roquette, on indique ce tombeau (car il paraîtrait que les deux tombeaux étant contigus paraissent n'en former qu'un) comme étant à trois parasanges de Dehli. Les pieds de ces saints personnages sont au midi, et leur visage est tourné du côté de la Mecque.
(4) Ar. mahf., p. 205. L'auteur de YAyeen Akbery dit la même chose; mais ce nom se prononce aussi lagman, ce qui détruit la prétendue étymologie. De ce mot dérive lagmani, qui indique la langue particulière à ce district. (Voy. Hamilton, East-Indîa Gazetteer, II, 133.)
(5) Araïsch-i mahfil, p. 88. Une autre empreinte du pied de Mahomet se voit dans la ville de Cattack. Elle est gravée sur une pierre apportée de la Mecque et renfermée dans une châsse octogone. On montre auprès de Narraïngang, dans le Bengale, une troisième trace du'pied de l'apôtre arabe très-vénérée par les dévots musulmans, qui vont la voir en grand nombre de Dacca et des villes adjacentes. Une cinquième empreinte donne de la célébrité à une mosquée de Gour ; eniin des vestiges pareils, aussi fabuleux que les autres, ne sont pas très-rares dans d'autres lieux de l'Inde. (Hamilton, East-India Gazelt., I, 472; II, 292.)
304 RELIGION MUSULMANE DANS L'iNDE.
mais ridicule monument de Cuddapah (1), érigé en 1435 de l'hégire (1723 de J.-C.) pour un poil de la barbe de Mahomet, qui y était conservé dans une boîte d'or (2). Une des pratiques les plus remarquables dans le culte musulman de l'Inde, et sur laquelle il est bon de s'étendre un peu, ce sont les témoignages extérieurs de vénération que le peuple y prodigue aux saints, qu'on nomme généralement pîr ou walî. Ils remplacent pour les musulmans, comme je l'ai dit, les dieux nombreux des Hindous. Dans chaque ville, dans chaque village, que dis-je? dans la capitale religieuse de l'Inde païenne, à Bénarès même (3), sont ensevelis un ou plusieurs saints qui sont les patrons de l'endroit, mais souvent inconnus ailleurs. Quelques-uns ont donné leur nom à des villes qui peu à peu se sont formées près de leurs tombeaux. Tels sont Cutbuddin, qui a donné son nom à la ville de Cutb ou Cuttub dans la province de Dehli (4) ;
(1) Dans la province de Balaghât.
(2) Cette boîte avait un couvercle en cristal, percé de petits trous par où on introduisait de l'eau une fois l'an, lors d'une solennité particulière, pendant laquelle des pèlerins venaient de toutes parts visiter la relique.
Mahomet avait l'habitude, lorsqu'il conversait familièrement, de passer la main à sa barbe. Quand il s'en détachait un poil, ses disciples s'en emparaient et le gardaient avec soin. Telle est l'origine de la relique dont il s'agit. Lorsque le célèbre Haïder conquit Cuddapah, il s'appropria ce poil et le fit porter à Séringapatam, où il resta jusqu'à la prise de cette ville par les Anglais. Depuis cette époque, on ne sait ce qu'il est devenu. (Skinner, Note ; Asiatic Journal, N. S. II, 328.)
(3) On trouvera plus loin la vie d'un saint personnage enseveli dans cette ville.
(A) Hamilton, East-India Gazett., I, 473. Voyez plus loin l'article consacré à ce saint personnage.
RELIGION MUSULMANE DANS L'iNDE. 305
Huçaïn-Abdal, célèbre dévot musulman, qui a donné son nom à une belle vallée de la province de Lahore et à une sorte de ville où s'élevait son tombeau (1) ; tel est enfin le nom de Rauzah, « tombeau, » qui a été donné à une ville d'Aurang-abad, célèbre par les chasses de plusieurs saints musulmans qui y reposent (2).
Quelques-uns de ces saints ont acquis une grande célébrité ; il en est même pour lesquels on a établi des fêtes qui se célèbrent généralement dans toute l'Inde. Je parlerai de ces derniers en passant en revue les différentes fêtes musulmanes de l'Inde. Ils sont au nombre de six ; c'est à savoir : Khivâja Khizr, considéré communément comme le même que le prophète Élie, et cinq pirs ou saints qui sont, je crois, les cinq principaux pirs dont les dévots se nomment panch piriya, c'est-à-dire les dévots aux cinq pirs (3) .
L'auteur de la notice sur Saïyid-Ahmad, d'après le Sirât ulmustaquim (4), ne parle néanmoins que de trois principaux pirs, chefs des trois principaux « ordres religieux, » ou tarîqua, c'est à savoir: le Tarîqua câdiriya ou l'ordre des câdiriens d'Abd ulcâdir Jilàni, nommés aussi Bè-nawâ, « sans provision » (5), le Tarîqua chischtiya de Mu'ïn uddin Chischti et le Tarîqua
(1) Hamilton, East-India Gazett., I, 672.
(2) Ibid., Il, 471.
(3) Shakespear, Dict., p. 205. Selon feu le général Harriot {On the oriental origin of Gypsey, Transact. of the Royal Asiatic Soc, II, 530), les musulmans donnent dans l'Inde le nom de panchpiri à une classe de gens errants qui ont quelque rapport avec nos Bohémiens.
(4) Journal Asiatic society of Bengal, 1. 1, p. 479.
(5) Sicé, Lois mahométanes, p. 12.
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nakhschbandiya du khâja Bahâudclin Nakhschband, né à Bokhâra en 718 (1318-19) et mort en 791 (1389). Ces ordres religieux sont en tout au nombre de quatorze, et ils portent le nom de leurs fondateurs dont il sera parlé plus loin.
Le major Abbot (1) dit que les cinq pirs dont je viens de parler sont : Bbawalnay de Multan, Schâh Rukn alam Hazrat, Schâh Schamsi, Makhdûm-i-Jahâniyân (l'objet du culte des hommes) Jahângascht et Baba Schaïkh Farid Schakarganj dont il sera parlé plus loin.
Il y a encore en ce moment dans l'Inde des corporations religieuses (gurûh) de pirs qui ont un chef spirituel. L'Aivadh Akhbâr du 23 juin 1888 mentionne avec de longs détails le décès et le remplacement d'un de ces chefs nommés Masnad ou Sajâda-naschîn (assis sur le trône ou tapis) de ces sortes de couvent (Khâncâh) musulmans. En voici le récit abrégé :
« Le Miyân Pîr Schâh Sâhib, chef du Khâncâh des grands Cadiriens (2), établis par le Hajî Huçaïn Sahib, est allé au séjour éternel le vendredi 10 de zî càda 1284 (novembre 1867), à l'endroit nommé Batala. Ce personnage avait occupé pendant quarante-deux ans ce poste spirituel, et il s'était toujours distingué par une éminente piété et une grande orthodoxie. En dernier lieu, tandis qu'il était en parfaite santé, il alla visiter les tombeaux du lieu de sa résidence et indiqua la place où i) voulait être enterré. Une semaine s'était à peine écoulée
(1) Journal Asiatic society of Bengal de 1854, p. 159.
(2) Gomme on dit les grands Augustins, les grands Carmes, etc. Les Cadiriens (câdiriyah) proprement dits ont été fondés par Abd ni Cadir, dont il sera parlé plus loin.
qu'il lui survint une légère maladie qui prit bientôt de la gravité. Il demanda le quantième du mois et le jour de la semaine, et ses fidèles serviteurs s'aperçurent avec inquiétude de l'altération de ses traits. Il les consola en leur disant : « La volonté du maître est ce qu'il y a de meilleur; Dieu est avec les patients. » On lui demanda de désigner son successeur, et on lui nomma même sept ou huit derviches qui paraissaient dignes de le devenir. Il était alors en contemplation; mais il leva la tête et répondit : « Ce sera celui que Dieu voudra ; ne vous en inquiétez pas. » Peu de temps après, il récita la 'parole du témoignage (1), et tout à coup une lumière pareille à l'éclair brilla de telle sorte, que les assistants furent obligés de se fermer les yeux, et au moment même le pir remit son âme à Dieu.
ce On avait oublié ce que le pir avait dit relativement à sa succession spirituelle, iorsqu'en conformité du verset du Coran (m, 25) : « Dieu élève et humilie à son gré, » un chétif derviche à barbe blanche sortit de la foule, et ayant tiré de dessous son bras le turban du saint défunt, il le plaça sur la tète d'un pauvre derviche nommé Myan Schihàbuddin. On considéra cette investiture comme venant de Dieu, et ce derviche fut reconnu et proclamé vicaire (calife) du défunt, bien qu'il y ait entre celui-ci et le défunt la différence qu'il y a entre le soleil et la lune ; car le défunt était comblé de faveurs célestes, et on obtenait souvent par son intercession les grâces qu'on demandait. Il avait construit beaucoup de mos-
(2) La profession de foi musulmane : « Il n'y a de Dieu que le (vrai) Dieu, et Mahomet est son prophète. »
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quées, de tombeaux, de caravansérails, etc., et le rang qu'il occupait parmi ses contemporains était éminent. Il se priva toujours des plaisirs sensuels, et il était sans cesse auprès des tombeaux des saints. Bien qu'il eût des milliers de disciples qui auraient désiré qu'il honorât leurs maisons de sa présence, il refusa toujours leurs invitations (1). C'était une belle âme qui dans la vie et la mort a suivi strictement la loi et les prescriptions des pirs . » Certains pirs sont tellement renommés, qu'ainsi qu'on le verra plus loin, le peuple a donné leurs noms aux mois lunaires où se trouvent placées les fêtes qu'on célèbre en leur honneur. On n'a pas établi pour les autres des fêtes particulières; mais quelques-uns sont révérés autant que les premiers : aussi ai-je dû en parler pour rendre mon travail moins incomplet et plus utile. Quant à ceux dont la renommée est purement locale, on sent qu'il est tout à fait impossible que je puisse m'en occuper dans ce mémoire. Un travail sur cette matière serait immense, et ses résultats ne répondraient pas à la difficulté qui l'accompagnerait. On considérerait probablement comme peu intéressant de connaître les noms d'une foule de personnages plus ou moins obscurs et leurs légendes souvent merveilleuses, et qui seraient par cela même peu propres à inspirer la confiance. Le colonel Briggs l'a jugé ainsi en donnant une traduction nouvelle de Firischta ; il a négligé de traduire le chapitre concernant les saints musulmans de l'Inde, comme offrant trop peu d'intérêt au lecteur européen. Pour un travail de ce genre, il faudrait d'ail-
(1) On raconte la même chose de Hazin. Voir plus loin.
leurs bien d'autres ressources que les documents qu'on trouve épars dans les ouvrages hindoustanis que j'ai consultés pour ce mémoire et le travail de Firischta, qui s'arrête d'ailleurs à l'année 1611. Mais depuis plus de deux siècles que Firischta a écrit, des noms de nouveaux saints ont été inscrits dans les diptyques de l'église musulmane de l'Inde. Depuis même que l'Angleterre y tient le sceptre du pouvoir, plusieurs musulmans s'y sont distingués par leur piété, et les Anglais, justes appréciateurs du mérite, n'ont pas toujours réussi à se les attacher. Tel fut le Maulawi Abu'l-khaïr, natif de Jaunpur, de l'ordre des Farûquî (1), et de la secte de Hanifa. Ce saint personnage refusa une place dans le tribunal de Bénarès que le gouverneur W. Hastings lui proposa. « Résolu, dit Afsos (2), de détourner le visage des biens du monde, il savait se contenter de son sort, et il ne quitta l'angle de la retraite que pour aller jouir de la plénitude des plaisirs immortels en 1198(1734-4). » J'ai déjà dit que, parmi les saints vénérés par les musulmans, il y avait quelques personnages qui ont professé le brahmanisme. On trouve même dans le Décan des Indiens à demi convertis à l'islamisme qui ont chez eux des idoles à qui ils rendent un culte (3). De même aussi plusieurs des saints musulmans de l'Inde sont vénérés par les Hindous (4). Tels sont, outre ceux
(1) Ainsi nommés, je pense, parce qu'ils ont pris pour leur patron Omar, surnommé Farûc.
(2) Araïsch-i mahfil, p. 93.
(3) Journ. R. Asiatic Society, t. XIII, p. 370.
(4) Hamilton, East-lndia Gazett., t. I, p. 648 ; Asiatic Researches, XVI, 135.
dont je serai dans le cas de parler plus loin, Schâh Lohauni, au tombeau duquel, situé à Monghir, Hindous et musulmans viennent présenter leurs oblations, surtout à l'époque de leur mariage et dans d'autres conjonctures solennelles (1); Schah Arzani, mort en 4832 (1623), dont la châsse, qui est élevée dans le faubourg occidental de Patna, est également visitée par les Hindous et par les musulmans (2).
Cette tolérance réciproque des musulmans et des Hindous prend sa source dans une largeur de vues que l'on ne soupçonnerait pas, surtout dans les musulmans, et qui cependant est entièrement conforme à l'esprit du Coran. Selon Mahomet, en effet, il n'y a qu'une seule vraie religion. Dieu l'a fait connaître aux hommes par ses prophètes et ses saints; ainsi Adam (3) et Noé, Moïse et Jésus-Christ, Zoroastre (4) et Brahma ont, suivant son système, répandu les mêmes doctrines; mais les hommes ne les ont point comprises; ils ont altéré le culte divin, et c'est pour le rétablir dans sa pureté que Mahomet a été envoyé. On voit qu'il n'est donc pas extraordinaire que les musulmans vénèrent des personnages étrangers à leur religion.
Parmi les Hindous révérés par les sectateurs du Coran,
(1) Hamilton, East-India Gazett., II, 237.
(2) Ibid., II, 382.
(3) Les musulmans croient qu'Adam est enterré dans l'île de Ceylan, qu'ils appellent Serendib, et ils vont en pèlerinage à son tombeau. Ce ne sont donc pas les moines portugais, comme l'assure Voltaire {Bible raisonnée, métaphysique, t. IV, p. 22), qui ont inventé la chose : ils n'ont fait que suivre la tradition orientale.
(4) On dit qu'un des douze imams s'est exprimé ainsi en parlant de Zoroastre : C'était un prophète, ou au moins un sage.
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on peut citer entre autres Baba-Lai et Kabir, dont il sera parlé dans la seconde partie de ce mémoire.
Les musulmans du bas peuple, non contents d'honorer quelques saints hindous, prennent même souvent part aux fêtes païennes de la religion brahmanique, et vont jusqu'à présenter des oblations aux idoles (1).
Parmi ces saints musulmans, plusieurs ont été licencieux à l'extérieur, à l'exemple du fameux poète persan Hafiz, dont tous les orientalistes connaissent les vers mystico-érotiques, lequel est néanmoins réputé soft, et dont le tombeau, situé près deSchiraz, est encore aujourd'hui un lieu fréquenté de pèlerinage (2).
Les titres qu'on donne à ces saints conduisent à une autre observation. Il y a dans l'Inde quatre classes de musulmans : les saïyids (3) ou descendants de Mahomet par Huçain, les Schaïkhs ou Arabes nommés vulgaire-
(1) Hamilton, East-India Gazett., t. I, p. 648.
(2) On peut citer dans ce nombre Maulavi Mir Askari, qui descendait de Huçaïn, et était de la secte imamienne. On dit qu'à l'extérieur cet homme recommandable était sans retenue, mais qu'il était intérieurement contemplatif. Il eut beaucoup de disciples qui, par son moyen, furent instruits de la science spirituelle, et acquirent la perfection dans sa société. Il mourut en 1190 (1776-17) à Jaunpour, où l'on voit son tombeau, qui est un lieu de pèlerinage. (Ar.~ mahfil, p. 93.)
La date de sa mort se tire, dit Afos, des mots : Que Dieu rafraîchisse le lieu de son repos. En additionnant la valeur numérique des lettres qui composent ce chronogramme, on a effectivement l'époque ci-dessus.
(3) Les musulmans ont la plus haute idée des Saïyids. Voici ce qu'on lit à leur sujet dans Wali, p. 72 de mon édition : « 0 Saïyid, ne crains pas le jour du jugement, car la famille du prophète n'a rien à en redouter. »
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ment Maures (1), les Pathans ou Afgans, et les Mogols. Ces quatre classes ont chacune fourni à la religion de saints personnages, qui sont souvent désignés par ces dénominations, et par d'autres spécialement consacrées à chacune d'elles, telles que Mir pour les Saïyids, Khan pour les Pathans, Mirzâ, Beg, Agâ et Khivâja pour les Mogols. Souvent aussi les mots Schâh ou Sultan, qui, après un nom propre, désignent un homme revêtu de la souveraine puissance, sont employés comme titres honorifiques devant les noms de ces pirs, peut-être parce qu'ils sont considérés comme souverains de leurs âmes et maîtres de leurs passions (2). Indépendamment de ces titres, leurs noms se composent généralement de trois parties. Le nom propre ou 'alam, comme Mohammed, Ali, Huçaïn, etc.; le titre honorifique, lacab, comme Saïf-uddaulah, « épée de l'empire, » Açaf-jah, « celui qui est revêtu de la dignité d'Açaf (ministre de Salomon, etc.); le surnom poétique qu'on prend soi-même, et qui de là s'appelle takhallus, « appropriation (3). »
(l)Les Arabes mahométans qui s'établirent, sous le calife Walid, sur la côte de Malabar et dans le nord des Indes, sont nommés encore de nos jours Maures. Les Pathans, ou, comme on les nomme plutôt, Afgans, n'ont rien de commun avec ces Arabes, excepté la religion. (J.-R. Forster, Note sur le Voyage aux Indes orientales du P. Paulin de Saint-Barthélémy, t. III, p. 133.)
Il paraît qu'on donne le titre de Schaïkh aux Hindous convertis à l'islamisme. Cette classe se subdivise à Pondichéry (E. Sicé, Lois mahométanes, préface) en trois castes : 1° les Panjicotti, « matelassiers ; » 2° les Sipâhî, « soldats du pays ; » 3° les Darzî et les Mochî, « tailleurs » et « cordonniers. »
(2) Hamilton, East-India Gazett., II, 271.
(3) Je ne crois pas que cette dénomination dérive, comme le dit F.-C.Belfour, de l'usage où sont les poètes de placer ce surnom à la fin (khilâs) de leurs pièces de vers. (Voyez The life of Ali Hazin, p. 21.)
C'est ordinairement un nom abstrait, comme Tapisch, « affliction; » Cadrât, « puissance, » etc. Au lieu de cette dernière qualification, que les poètes ne manquent jamais de prendre, plusieurs saints sont distingués par un nom patronymique (Padbî) qui leur est commun avec toute leur famille religieuse. Tel est celui de Chischti, dont on trouvera la mention plus loin. Chaque pir appartient à une lignée religieuse connue ; il remet à ses disciples, en les initiant à la contemplation, l'arbre généalogique schajar nâma (1) des individus qui composent sa lignée religieuse, et chaque famille spirituelle forme comme un ordre monastique qui a un supérieur ou président, masnad ou sajjâda nischîn (2). La succession à cette présidence est indiquée par la remise du turban, du bâton et du manteau du chef décédé (3).
Quant au titre de pir que l'on donne généralement à ces saints, il signifie proprement vieillard, mais il est pris, dans cette circonstance, pour désigner une dignité spirituelle équivalente à celle des Gurû hindous. Les musulmans qui veulent s'adonner à l'étude de la religion et à la pratique de la piété doivent en prendre un pour guide spirituel: « Comme l'ombre, a dit Wali ? marche toujours à la suite de ton pir (4). » Beaucoup de ces pirs sont à leur mort vénérés comme saints ; de là le
(1) Shakespear, Dict., p. 544.
(2) L'expression anglaise de chairman est l'exacte traduction de celle-ci.
(3) On lit dans le livre IV des Rois, il, 13, qu'Elisée eut soin de prendre le manteau d'Élie, afin qu'il lui demeurât.
(4) P. 46 de mon édition. On dit d'un homme vicieux et cruei qu'il est « sans pir » (bé-pîr).
mot pir est synonyme de Walî, et signifie saint aussi bien que ce dernier mot.
On s'adresse à ces pirs pendant leur vie, dans les circonstances fâcheuses, pour leur demander l'appui de leurs prières auprès de Dieu. On a souvent recours à eux pour en avoir des amulettes Ta'wîz' (1). Les tigres et les léopards sont considérés, autant par les Hindous que par les musulmans, comme étant la propriété des pirs : aussi les naturels du pays ne sympathisent pas avec les Européens pour la chasse du tigre (2). Dans les landes qui forment le delta du Gange et qui se nomment Sundar-ban, on voit des dévots musulmans qui prétendent posséder des charmes contre la cruauté des tigres. Ces individus vivent dans de misérables huttes sur les bords delà rivière, et sont très-respectés par les passants, tant hindous que musulmans, qui leur donnent de la nourriture et des kaurîs (3) pour se les rendre propices (4).
(1) Feu Reinaud, qui a publié sur les Monuments musulmans un ouvrage fort utile, m'a communiqué le dessin d'une de ces amulettes, donnée dans l'Inde à la mère d'un enfant, lequel devait la porter au bras droit. On y lit, avec quelques versets du Coran, les noms de plusieurs saints musulmans de l'Inde plus ou moins célèbres, ceux entre autres de Muïn-uddin, Kabir, Cutb-uddin, Fariduddin et Nizam-uddin, sur lesquels on trouvera des notices dans ce mémoire.
(2) La raison en est peut-être que les tigres sont utiles là où il y a ce qu'on appelle des jangles, c'est-à-dire des bois et de grandes herbes. Ils détruisent les chiens sauvages et les daims, animaux bien plus à craindre pour les métayers, et se retirent lorsque le pays en est purgé. (Hamilton, East-India Gazett., II, 431.)
(3) Coquillage qui sert de monnaie.
(4) Hamilton, East-India Gazett., t. II, p. 605.
Les édifices tumulaires des saints musulmans ont différentes formes qu'il est inutile de décrire ; mais la plupart consistent en une chapelle au milieu de laquelle est placée la châsse du saint. Quelquefois elle est élevée sur une chaussée sans degrés pour y monter, de sorte qu'on ne peut en approcher, et qu'on est obligé de réciter de loin les Fatihas (1). Les tombeaux des pirs musulmans se nomment indifféremment dargâk, « châsse, » mazâr, « lieu de pèlerinage, » rauza, « jardin. Ces trois mots indiquent toujours le lieu de repos d'un saint, au lieu que les mots macbara, turbat, etc., désignent les sépulcres des personnes qui ne sont point l'objet de la vénération publique. Dumotnmza, « jardin, » pris dans le sens de tombeau, dérive le mot composé rauza khivân, qui indique ceux qui font profession de réciter le Coran et des prières sur les tombeaux des saints, et en particulier ceux qui récitent les louanges de Huçaïn à la fête de Muharram.
Le culte que l'on rend à ces saints consiste à aller processionnellement à leurs tombeaux à certaines époques solennelles, et généralement les jeudi et quelquefois les vendredi de chaque semaine (2), pour y réciter des prières et y déposer des offrandes. On porte généralement, dans la marche religieuse, des piques nommées indifféremment Chliarî, « baguette, » néza, « pique ou lance, » jhandâ, « bannière, » parce qu'on y attache communément un morceau d'étoffe, de manière à en former des drapeaux (3) . Arrivé auprès du tombeau, on
(1) Araïsch-i rnahfil, p. 100.
(2) Araïsch-i rnahfil, p. 110.
(3) Muhammad Daschtûtî, jeune égyptien très-instruit, qui était
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plante en terre ces piques, qu'on laisse jusqu'au. moment du retour. Ces processions de pèlerins, qui sont nommées Mednî, et dans des cas particuliers Chharî (1), ont des fakirs à leur tête.
Les offrandes qu'on dépose sur les tombeaux des saints consistent surtout en fleurs, sucreries, pâtisseries, et même quelquefois en vesces (2), en huile amère et en mélasse (3).
On offre aussi de ces dons dans les mosquées. s Il déposa, dit Haçan, des oblations dans la mosquée (4). »
Ces offrandes se nomment fâtiha, mot arabe qui signifie proprement ouverture et indique le premier chapitre du Coran. De là il s'emploie pour exprimer les formules de prières en l'honneur des saints, après lesquelles on récite ce premier chapitre, et par suite les offrandes faites aux saints concurremment avec ces prières (5). Mais ces fatihas ne s'adressent pas précisément aux saints ; on ne saurait mieux les comparer
venu en France pour étudier la médecine et qui y est mort, m'a dit qu'en Egypte on emploie dans des cérémonies analogues des branches de palmier sans feuilles, nommées micro' ou tartaca.
(1) Voyez l'article sur Madar.
(2) Phaseolus max ou radiatus.
(3) A ce propos, Afsos demande la permission de faire observer que, tout en admettant que les saints à qui on fait ces offrandes ont eu des révélations et le don des miracles, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'ils avaient bien mauvais goût, puisqu'on suppose non seulement qu'ils acceptent après leur mort de telles oblations, mais encore qu'ils les désirent. (Araïsch-i mahfll, p. 100.)
(4) Sihr-ulbaïyân, p. 27.
(5) J'ai donné dans YEucologe musulman, p. 202 et suiv., la traduction de plusieurs des prières nommées fâtiha, et on en trouvera quelques autres dans ce mémoire.
qu'aux collectes de la messe des fêtes catholiques en l'honneur des saints, où on ne les prie jamais directement. Ainsi, malgré la grande dévotion qu'ont envers leurs saints les musulmans de l'Inde, on ne peut pas dire qu'ils leur adressent réellement des prières.
Lorsqu'on charge le mulla ou prêtre attaché au tombeau d'un saint de déposer pour soi des oblations sur le monument, ce qu'on lui donne à cet effet se nomme chirâguî, c'est-à-dire « offrande pour les frais du luminaire (Chirâg) (1). »
Les dons faits pour enrichir les tombeaux des saints se nomment Nazar aimma, « présent en mémoire des imams (2). » Les riches propriétaires se font un devoir de donner, non seulement l'emplacement nécessaire tant pour bâtir les tombeaux des saints que pour contenir la foule des dévots, et permettre de tenir auprès du monument un mêla ou foire, mais ils abandonnent encore des terres dont les revenus sont consacrés à élever et conserver ces édifices de la piété, à fournir des traitements aux employés, pourvoir au luminaire, etc. Ces dons pieux se nomment Pîvan ou Nazardargâh (3) .
Le mêla n'est pas précisément une foire telle que nous l'entendons ; c'est le nom qu'on donne aux réunions de pèlerins et de marchands qui, les uns par dévotion, les autres pour gagner de l'argent, et quelques-uns pour l'un et l'autre objet, se rendent dans les lieux considé-
(1) Shakespear, Bict., p. 330.
(2) Ibid., p. 93. — Rousseau, Dictionary of Mohammedan laïc, p. 181.
(3) Rousseau, Dictionary of Mohammedan law, p. 180, 184 ; Shakespear, Dkt., p. 224.
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rés comme sacrés, aux fêtes de certains dieux indiens et des personnages réputés saints parmi les musulmans. Les marchands, trouvant alors en effet l'occasion de débiter leurs marchandises en fournissant aux besoins de la multitude, établissent là un marché (1). Ainsi le mot mêla, « foire, » ce confond presque avec celui de ziyârat, « pèlerinage, » chez les musulmans, tîrth chez les Hindous (2). Outre ceux que la dévotion ou l'intérêt y amènent, beaucoup de gens y viennent par curiosité, d'autres pour se livrer au plaisir ; et enfin des voleurs et des filous ne manquent pas de s'y trouver dans l'espoir d'y exercer leur singulière industrie. Ainsi ces réunions se composent de faquîrs, de dévots de toutes les classes, de musiciens, de jongleurs, de danseuses et de courtisanes, de merveilleux et de libertins, de fripons et de voleurs (3). La description suivante (4) d'une de ces fêtes, demi-religieuses, demi-mondaines, en donnera une idée exacte. Il s'agit de la foire qui se tient chaque année à Baraïch, dans la province d'Aoude, le premier dimanche de jeth (mai-juin), auprès du tombeau du célèbre martyr musulman Salâr Maç'ud Gâzi, dont il sera parlé au long dans la première partie de ce mémoire :
« Cette foire annuelle se tient au milieu d'un bois que les bêtes féroces abandonnent alors. Là mille objets
(1) Hamilton, East-India Gazett., I, p. 187.
(2) Ainsi qu'on l'a vu plus haut, les pèlerinages musulmans ont généralement beaucoup de rapport avec ceux des Hindous, et sont même souvent identiques.
(3) Araïsch-i mahfil, p. 100, 111, etc.; Hamilton, East-India Gazett., I, 231.
(4) Elle est extraite du Bar ah mâça, p. 50 et suiv.
s'offrent de tous côtés aux regards ; on voit partout des escarpolettes ; à chaque arbre est suspendue une balançoire. Des tentes et des bancs de marchands sont établis de tous côtés; des sucreries de toutes sortes, de toutes couleurs y sont artistement étalées; des pains de plusieurs espèces, les uns à l'eau, les autres au lait, couvrent les tables des boulangers, tandis que d'un autre côté des viandes rôties ou cuites de différentes façons sont disposées sur des plats. Le riz préparé de plusieurs manières et des monceaux de fruits frais et secs sont offerts aux acheteurs. Il y a surtout un grand débit de bétel qui se vend par paquets de cent feuilles, de petits radeaux nommés béra (1) et des fleurs que les dévots achètent pour offrir au saint en accomplissement de leurs vœux.
« Il y a aussi des musiciens jouant de différents instruments; des jongleurs exécutant des tours d'adresse variés; des danseurs duDécan d'une étonnante souplesse. De gracieuses bayadères, d'intrépides sauteurs de corde se font surtout remarquer. Au milieu de ces ravissants spectacles, la liqueur enivrante faite avec l'exsudation des fleurs de chanvre (2) circule de toutes parts ; bientôt hors d'eux-mêmes, les buveurs font entendre des cris de
(1) Ces petits radeaux sont lancés par les musulmans sur les rivières en l'honneur du Khwâja ' Khizr. Voyez l'article consacré à la fête de ce prophète.
{•£) Sabzi, nommée plus ordinairement bang. (F. Gladwin, Matériel medica, n° 74.) Voyez, sur l'usage de la boisson de chanvre, la Ghrestomatie arabe de Silvestre de Sacy, t. I. — Il paraît que les dévots de Madar, et probablement aussi de Salar Maçud, font un grand usage de cette liqueur. (Voyez YAsiatic Journal, N. S. IV, 75.)
haé, « hélas, » et de hû, « Dieu. » Cependant chacun se rend auprès du tombeau vénéré, et, offrant des fleurs ou des sucreries, il y exprime son vœu. Les chanteurs et les joueurs d'instruments de musique rendent à leur manière leurs hommages aux reliques du saint. Parmi des fleurs de lotus et des cyprès, mille bougies, mille lampes et lanternes jettent le plus vif éclat. Tout cela dure depuis le soir jusqu'au matin. Alors les pèlerins satisfaits rentrent dans la ville. On les attend avec impatience, et aussitôt qu'ils arrivent on les entoure. On jette sur eux, par honneur, des pièces de monnaie et des guirlandes de fleurs, et chacun veut leur baiser les pieds. Ils ne parviennent à se retirer de la foule qu'en distribuant des objet? qui ont touché le tombeau du saint. »
FÊTES DE L'INDE MUSULMANE. 3c2i