FETE DU MARTYRE DE HUÇAÏN
Bien que j'aie déjà eu l'occasion dans les préliminaires de parler de cette fête, je dois y revenir spécialement ici,
(1) Voici, au sujet de ce mois, une note extraite d'un journal de Gonstantinople :
« Le mois de Muharram, qui est le premier de l'année arabe, est un des mois réputés heureux. Les musulmans ont l'usage de se souhaiter la bonne année, et même de donner des étrennes aux enfants et aux serviteurs.
« Dans les premiers jours de ce mois, tous les hauts fonctionnaires se réunissent au palais impérial pour offrir au souverain l'hommage de leurs vœux. Le souverain, de son côté, se rend à la Sublime-Porte pour présider un grand conseil et imprimer, par sa présence et ses exhortations, une nouvelle impulsion à la marche des affaires de l'État.
« Le 10 de Muharram, leum-Achura, est un jour qui rappelle un grand nombre d'événements heureux ou malheureux, entre autres le repentir d'Adam, l'enlèvement d'Edris (Enoch), la sortie de Noé
322 RELIGION MUSULMANE DANS L'iNDE.
au risque de me répéter. Elle est en effet, de toutes les solennités musulmanes de l'Inde, celle qui se célèbre avec le plus de pompe et d'apparat. Elle n'y est point particulière aux schiites ou imamiens ; mais elle est surtout célébrée par eux. On la nomme généralement Muharram, du nom du mois où elle est placée, et plus spécialement Dahâ, mot persan dérivé de dah, « dix, » d'où par suite on donne au mois de Muharram le nom de lune de Dahâ (1). Cette fête est aussi désignée par les mots 'Aschra ou A'schûra, dérivés de 'aschar qui, en arabe, comme dah en persan, signifie dix. Ces dénominations viennent de ce que la fête de Huçaïn dure dix jours, c'est-à-dire les dix premiers jours du mois dont il s'agit, pendant lesquels les musulmans ne célébraient pas de mariages. Le dixième et dernier jour est l'anniversaire de la mort du bienheureux imam et est en conséquence nommé quelquefois caf, a occision, » laquelle eut lieu en effet ce jour-là de l'an 61 de l'hégire (10 octo-
de l'arche, îa naissance d'Abraham, la délivrance de Jonas, l'ascension de Jésus-Christ, la mort de l'imam Huçaïn, fils d'Ali, etc.
« Chez les musulmans on prépare, ce jour-là, un mets particulier qu'on appelle achura (mot qui veut dire dix), et qui contient dix sortes d'ingrédients, tels que riz, pois chiches, blé, raisins, pistaches, baies... Ce mets rappelle le repas que fit Noé en sortant de l'arche, et qui se composa des restes de ses provisions. »
(1) Bârah mâça, p. 96. — Nous avons vu dans l'avant-propos que les musulmans de l'Inde donnent les noms des principaux pirs aux mois lunaires où se trouvent placées les fêtes célébrées en leur mémoire. Ainsi, il est naturel qu'ils se servent, pour désigner le mois dont il s'agit, d'un des noms de leur plus grande solennité, instituée en l'honneur de celui que les imamiens considèrent comme le roi spirituel et temporel des musulmans, et leur puissant protecteur. (Arahch-i mahfil, p. 2.)
bre 080); « cruel événement, s'écrie Jawan (1), qui jusqu'au jour de la résurrection pénétrera de la douleur la plus profonde tous les musulmans ! »
Huçaïn, aussi bien que son frère aîné Haçan, élait iils d'Ali et de Fatime, fille de Mahomet. La narration de sa mort se trouve longuement rapportée dans le Guli-Magfirat, p. 201-247, et dans tous les ouvrages qui traitent de l'histoire des commencements de la religion musulmane. Je ne crois pas devoir entrer ici dans des détails qui seraient un véritable hors-d' œuvre ; je me bornerai aux faits principaux tels qu'ils sont exposés par Jawân, en ces mots (2) :
« Trop confiant aux habitants de Gufa, qui lui avaient écrit pour l'engager à venir se mettre à leur tête, Huçaïn quitte Médine. Bientôt, sans asile, il se trouve environné de traîtres et d'assassins (3). Soixante-douze individus seulement, la plupart de sa famille, tous ses amis chéris, lui restent fidèles. Cernés de toutes parts dans la plaine de Karbala (4), ils restent pendant trois jours entiers
(1) Bârah mâça, p. 94.
(2) ld., ibid. "
(3) Les imamiens ont en si grande horreur le général qui lit périr l'imam Huçaïn, exécutant d'une manière atroce les ordres du calife Yazid, que son nom Schimar est devenu pour eux une expression injurieuse, synonyme de vil, infâme, scélérat, etc. (Shakespear, Dict., p. 550.)
(4) Emplacement sec et aride, situé dans Ylrac arabi, où l'on voit encore, malgré les efforts du calife Mutawakkal, le tombeau ou confession, maschhad, de Huçaïn. Les musulmans y vont dévotement en pèlerinage, et ont une telle vénération pour la terre de ce lieu, qu'ils en font des chapelets nommés kantha, dont ils se servent avec le plus grand respect. Le gros grain se nomme imâm, comme le prêtre qui dirige les prières, qui a aussi le nom de peschnamâz. (Shakespear, Dict., p. 68 et 646.)
privés de nourriture ; et réduits ainsi à une extrême faiblesse, ils se voient forcés d'abandonner leur vie. Horrible situation! Que dirai-je de l'état où se trouvaient en cet instant les femmes qui composaient le harem de Huçaïn? Elles n'avaient d'autre ressource que de pleurer; mais avec les larmes abondantes qu'elles répandaient, leur âme s'échappait de leur corps. Enfin l'épée de la violence fit périr Huçaïn et tous ses malheureux compagnons, à l'exception du dévot Ali (1), son fils, qui était malade. La tente de Huçaïn, cet ange du ciel, fut pillée et livrée aux flammes ; ses femmes furent abreuvées d'outrages et de mauvais traitements Le soleil
et la lune, indignés, détournèrent leurs regards de cette scène déchirante.
« En mémoire de ce funeste événement, on a établi la fête lugubre de Muharram. Quiconque y prendra part en recevra la récompense dans le ciel. On doit manifester par des pleurs et des cris l'horreur qu'on éprouve pour le lâche attentat qui priva de la vie le petit-fils du Prophète ; ou si on ne peut le faire soi-même, on doit
charger quelqu'un de ce devoir Dès le moment où
la nouvelle lune paraît sur l'horizon, le dévot musulman fait entendre des soupirs et des gémissements, et prépare le festin du deuil, Bazm mâtam kâ, à savoir : d'un côté, de l'eau pour étancher la soif des gens altérés ; de l'autre, des vases de sorbets destinés aux pleureurs. Ces oblations sont chaque jour préparées depuis
(i) Le texte porte simplement 'âbid, dévot; mais il est sans doute question du second fils de Huçaïn, surnommé Zàin ul 'âbidîn, « l'ornement des dévots, » lequel, étant malade, fut épargné, et survécut ainsi à cette désastreuse journée.
le 1er jusqu'au 18 du mois. En outre, chacun s'étant revêtu d'habits noirs, ayant planté des bannières et disposé des représentations de la tombe de Huçaïn, pleure en se frappant la tête, pour exprimer son chagrin. On prépare une salle tendue de noir, avec une chaire dans la partie supérieure. C'est là qu'on lit, chaque soir des dix jours, la triste narration de l'événement qui est l'objet de cette fête. Celui à qui est confié ce soin (1) accompagne sa lecture de tels gémissements, qu'ils passent toute borne. A leur tour les assistants donnent des marques extérieures de leur douleur, par des lamentations et des cris de salâm (2). On chante ensuite un poème élégiaque (3) en l'honneur du saint, poème plein de détails lamentables sur son martyre et qui excite dans l'assemblée de nouveaux sanglots.
« Il y a encore une cérémonie dont je dois faire mention et indiquer le motif. On rapporte que Huçaïn, au moment de périr, \oulut, conformément aux dernières volontés de son frère Haçan, unir à sa fille chérie (4) Cacim, fils de celui-ci, en qualité de son successeur à l'imamat. Il le revêtit donc des vêtements nuptiaux qui convenaient à son gendre, et prononça la formule usitée dans la célébration du mariage. Pour conserver la mémoire de ce fait, ceux qui prennent part au deuil de
(1) Rauza Khivân, à la lettre, le lecteur du jardin (tombeau). On désigne par cette expression la personne chargée de réciter les louanges de Huçaïn. Voyez les observations préliminaires.
(2) Paix (sur Huçaïn).
(3) Marciya. C'est probablement l'hymne qu'on nomme Bhathiyhl, qui est une sorte d'élégie hindoustanie en l'honneur de Haçan et de Huçaïn. (Shakespear, Dict., p. 148.)
(/i) Nommée SaMna Kubra.
Muharram font, au jour anniversaire de la mort de Huçaïn, l'exhibition de ce même cérémonial (1). »
On voit, par la description qui précède, que les voyageurs, qui la plupart ont parlé de cette fête comme étant commune à Haçan, fils aîné d'Ali, aussi bien qu'à Huçaïn, son second fils, se sont trompés &). Cette solennité n'est établie que pour célébrer la commémoration de la mort, ou, comme s'expriment les musulmans, du martyre de Huçaïn ; et si les dévots joignent aux cris de Huçaïn ceux de Haçan, c'est incidemment, la fin tragique de Huçaïn rappelant naturellement celle de Haçan, qui fut presque aussi malheureuse. Toutefois la fête de ce dernier, bien moins solennelle, se célèbre le 28 de sa far, jour anniversaire de sa mort.
La fête du Muharram dure dix jours, parce que, diton, Huçaïn fut poursuivi pendant cet espace de temps (3).
Nous avons déjà vu que les piques ou bannières signalent dans l'Inde les processions musulmanes. Les hampes des bannières qu'on porte aux processions du UCziya sont surmontées d'une main ouverte, emblème
(1) Cette cérémonie, qui a lieu le septième jour, s'appelle Menhdi, du nom du végétal qui sert à teindre les mains et les pieds de couleur rouge, lequel les Arabes nomment hinna, et qu'il est d'usage que la future épouse envoie à son fiancé avant le mariage. (Mrs. Hasan Ali, Observations on the musulmauns of India, t. I p. 74 et 377.)
(2) Tavernier donne cette fête comme étant établie en mémoire de Haçan et de Huçaïn; mais il ne parle que d'un seul cénotaphe, et tout ce qu'il dit annonce qu'il n'est question que de Huçaïn. (Voyages, t. I, p. 427; Paris, 1677, in-4°.)
(3) Voyages de Chardin, édition de Langlès, t. IX, p. 49.
figuratif des cinq membres qui composent la famille du Prophète et symbole particulier des schiites. Beaucoup de musulmans font connaître leurs principes religieux en élevant la main. Les sunnites n'étendent que trois doigts, et les schiites en montrent cinq (1).
On donne aux bannières de Muharram le nom spécial de Schadda (2). Après les processions, on les plante en terre, autour du lieu de réunion du deuil, comme cela se pratique dans les pèlerinages.
Les représentations de la tombe de Huçaïn ou, pour mieux dire, de la chapelle qui renferme son tombeau, sont plus ou moins richement ornées. On leur donne le nom méthaphorique de ta'ziya, « deuil (3), » ou simplement de tâbût ou dhora, cercueil (4), et dans certaines localités dola, « palanquin, » corruption peut-être du dernier mot. On les porte en procession dans les rues le dixième jour, et elles sont ensuite déposées en terre (5) dans les cimetières spéciaux nommés karbcda, du nom du lieu où Huçaïn fut martyrisé, ou bien jetées dans une rivière ou dans un étang, Si ces cénotaphes sont trèsriches, on se contente de renoncer à l'image du tombeau, et on rapporte la figure de l'édifice, qu'on place dans Yimâm-bârâ. Quelquefois, pour représenter l'inhu-
(t) J.-H. Stocquler, India.
(2) Mot dérivé, je pense, de l'arabe scliadd, « lier, » à cause du pan d'étoffe qu'on attache à ia pique, et non pas de schadd dans le sens de courir, et encore moins ce mot est-il une corruption de schuhadâ, « martyrs, » comme quelques orientalistes le pensent.
(3) Shakespear, Dict., p. 251. Par suite, on donne quelquefois ce nom à la fête même de Muharram.
(4) Asiatic Journal, XXVII, 102.
(5) Araisch-i mahfil, p. 111.
mation de l'imam Huçaïn, on dépose simplement dans la terre des fleurs que l'on prend sur ces cénotaphes, et cette cérémonie termine le deuil (1).
La salle tendue de noir dont il a été question est sans doute l'édifice nommé proprement imâm-bârâ, expression formé du mot arabe imâm (2) et du mot hindoustani bârâ, employé en composition dans le sens de maison (3). Cet édifice est désigné aussi sous le nom de ta'ziya khâna, « maison de deuil (4) : il est connu dans l'Inde seule et spécialement destiné à la célébration de la fête funèbre instituée en mémoire du martyre de Huçaïn. Afsos nous apprend que les imâm-bârâ sont en très-grand nombre à Calcutta. « Le moindre musulman aisé, homme ou femme, dit-il, en fait construire un attenant à sa maison, avec un petit cénotaphe (5) élevé de deux ou trois coudées, hath, sur une sorte de terrasse, chabûtara, de la même longueur et largeur. Il l'entoure souvent d'un enclos et y joint d'autres édifices accessoires, sans être arrêté par les frais énormes qu'entraînent ces constructions (6). »
Du reste, on ensevelit quelquefois des individus dans les imâm-bârâ. A Laknaù, Açaf-uddaula est enseveli dans
(i) Valentia, Travels, t. 1, p. 473.
(2) Pris ici dans le sens de calife, ou de chef spirituel et temporel des musulmans.
(3) Gilchrist, Hindoostanee philology, p. 307.
(4) Asiatic Journal, XXVII, 355.
(5) C'est probablement le même qu'on porte en procession, car Valentia parle de cercueils ornés de riches dorures qui sont placés dans l'imâm-bârâ, et qu'on porte en procession le matin du dixième jour. (Valentia, Travels, I, 473.)
(6) Araisch-i mahfil, p. 430.
son imâm-bârâ (1), et le mogol Baquir khan dans celui qu'il fit bâtir au quartier des joailliers (2). On en cons- (ruit même avec l'intention de s'en servir de lieu de sépulture pour soi et sa famille (3). C'est dans Y imâmbârâ que les fidèles, la plupart vêtus de vert (4) ou de noir, s'assemblent, comme nous l'avons vu, les dix premiers jours de Muharram pour entendre lire, du haut de la chaire qui y est dressée, la tragique histoire du martyre de Huçaïn, à laquelle on ajoute quelquefois la narration de la mort d'Haçan et d'autres saints, et le chant ou la récitation de Marciyas ou complaintes. Il y a quelques années, à l'occasion de cette fête qui a été célébrée en grande pompe au palais de l' ex-roi d'Aoude, à Calcutta, le roi lui-même a récité le cinquième jour de la fête un marciya, très-probablement de sa composition, car on sait qu'il s'est distingué comme poète. Après quoi les assistants furent éclaboussés d'eau de rose ; des distributions d'aumônes eurent lieu, et des rafraîchissements furent donnés aux indigents (5). Tout ce qu'on lit et récite ou chante est exécuté avec un ton et des gestes propres à exciter l'émotion dans le cœur des auditeurs. A chaque pause, les gens qui composent l'assemblée frappent leurs poitrines en prononçant alternativement
(1) Cet imâm-bârà est constamment illuminé par un grand nombre de cierges; la tombe est jonchée de fleurs, et des prêtres y chantent jour et nuit des versets du Coran. (Hamilton, East-India Gazett., t. 1T, p. 131.)
(2) Araisch-i mahfil, p. 104.
(3) Id., ibid.
(4) Les descendants de Mahomet qui portent la couleur verte ne la quittent pas dans cette circonstance. (Valentia, Travels, I, 227.)
(5) Indian Mail, du 11 juin 1868.
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les noms de Haçaïn et de Haçan (1). Des bandes de dévots, animés par ces lectures, parcourent les rues en faisant de folles démonstrations de douleur, et comme ils sont pour la plupart armés, il est dangereux de les rencontrer dans cet état de frénésie religieuse (2). Il paraît qu'on provoque quelquefois ces dévots fanatiques, car le 9 juillet 1828, quelques jours avant l'époque où commençait le mois de Muharram 1843, la police de Bombay publia une ordonnance conforme aux règlements du gouvernement de 1827, où entre autres choses il était dit que tout musulman qu'on trouverait assistant aux processions des cercueils en état d'ivresse, excitant du tumulte ou proférant des discours injurieux tendant à mettre la désunion entre les habitants, serait immédiatement mis en prison, mais que d'un autre côté on se saisirait aussi de ceux qui molesteraient les musulmans en leur jetant des pierres, de la boue, etc., et même des personnes qui interrompraient la procession pacifique (peaceable) du cheval, qui a lieu la dernière nuit de la lête (3).
On a déjà vu que le dixième jour était celui où l'on transporte dans un lieu désigné les images du cercueil d'Huçaïn, soit pour les jeter dans la rivière, soit pour les déposer en terre. On conduit des chevaux et même des éléphants à ces processions pompeuses ; mais par
(1) Valentia, Travels, I, 473.
(2) Par exemple, à l'occasion de la fête de Muharram 1243 (juillet 1828), la ville de Lacknau fut le théâtre de plusieurs événements malheureux. Voyez-en le récit dans YAsiaiic Journal, XXVIÏ, 355.
(3) Asiatic Journal, XXVII, 102.
le cheval dont il est question dans l'ordonnance de la police de Bombay, il faut entendre un mannequin représentant le cheval de Huçaïn percé de flèches de toutes parts (1).
L'eau, qui fait partie du festin de deuil dont il a été parlé, est nommée sabîl (2); elle contraste avec le manque de cette liqueur, la plus estimée de toutes lorsqu'on en est privé, et la moins appréciée lorsqu'on en trouve en abondance (3), manque que Huçaïn éprouva à Karbala et qui fut une de ses plus terribles souffrances. Parmi les mets destinés aux pauvres, il en est un qui est particulier à cette époque, et qu'on nomme guînj (4).
Le récit de ce qui se passe à Calcutta, dans cette circonstance, fidèlement rapporté par l'écrivain musulman Afsos (5), complétera la narration de Jawan que je viens de commenter :
« Le 7 du mois de Muharram, dit-il, les musulmans de Calcutta qui veulent prendre part à la fête du ta'ziya ou deuil, qui a lieu à cette époque en commémoration du martyre du saint imam Huçaïn, se réunissent, et. chargés de bannières et de drapeaux, ils s'acheminent vers un lieu désigné de réunion en faisant entendre des cris perçants et des gémissements lugubres, et ils reviennent ensuite de là dans leurs habitations respectives. Les rues sont encombrées d'une telle quantité de monde, qu'on est forcé de se laisser entraîner par la multitude,
(1) Valentia, Travels, ï, 227.
(2) Shakespear, Dict., p. 491.
(3) Paroles d'Ali, Muatakabat-i hindi, i™ édition, t. I, p. 21.
(4) Voyez sur ce mot le Dictionnaire hindoustani de Shakespear.
(5) Araisch-i mahfil, p. 130, 131.
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sans être maître d'aller où l'on veut. Cette foule inonde la ville depuis midi jusqu'à la nuit, célébrant à sa manière par des clameurs aiguës la tin déplorable du petitfils du Prophète. On nomme généralement à Calcutta cette fête funèbre deuil de midi (dopahâr kâ mâtam). En ce jour solennel, les musulmans, hommes et femmes, portent aux imâm-bârâ, grands ou petits, des oblations de volaille rôtie, de pain ou de riz cuit, oblations sur lesquelles ils font réciter le fâtiha de Huçaïn. On immole en ce jour une si grande quantité d'oiseaux de basse-cour, qu'on voit couler un ruisseau de sang dans chaque rue de la ville.
« Les musulmans du bas peuple se livrent à cette occasion à des actes ridicules. Celui-ci, pour accomplir un vœu, vient dans un imâm-bârâ un réchaud sur la Lête et y fait cuire du riz au lait ; celui-là, par le même motif, se présente dans la salle ayant dans la bouche une sorte de serrure pareille à une petite broche ou au mors d'un cheval, laquelle tient au moyen de deux plaques de fer qui s'enfoncent dans les joues et les déchirent quelquefois. Ce sot animal, insensible à la douleur, circule autour du cénotaphe de Yimâm-bârâ, et si la serrure se détache et tombe au troisième ou septième tour, il en tire la conséquence que Dieu agrée son vœu, et le petit peuple de s'extasier et de crier au miracle. L'homme au riz au lait veut faire savoir par sa singerie qu'il a un rhume ; aussi a-t-il soin de se bien couvrir, ferait-il un chaleur accablante. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que ces gens superstitieux s'imaginent que, s'ils vont faire ces simagrées à un imâm-bârâ autre que celui où ils ont promis de se rendre, le riz ne se cuit pas et la
serrure ne tombe pas. Et il ne faut pas croire qu'il dépende des gens instruits d'empêcher ces sottises. Si le saint imam même dont ils célèbrent si ridiculement le martyre paraissait au milieu de nous, il ne pourrait y parvenir. On a dit avec raison : Chacun a son grain de folie. Ainsi se passent les dix premiers jours de Muharram. »
Ce qui doit surtout frapper l'attention dans les lignes qui précèdent, ce sont ces momeries païennes imitées des Hindous, auxquelles les musulmans se livrent dans les imàm-bârâ ; surtout ces sortes de serrures dont ils se scellent la bouche, lesquelles sont fort usitées parmi les faquirs hindous, et dont on peut voir la figure dans différents ouvrages sur l'Inde.
J'ignore s'il y a un fâ tiha spécial pourHuçaïn; mais dans l'Eucologe musulman imprimé à Calcutta, on n'en trouve qu'un seul pour cet imam et son frère Haçan ; il est conçu en ces termes :
ce Que l'Éternel daigne accepter les vœux que je forme pour le repos de l'àme glorieuse des deux braves imams, des deux martyrs bien-aimés de Dieu, les innocentes victimes de la méchanceté, les bienheureux Abu-Mohammed ul-Hacan et Abu-Abdallah ul-Huçaïn, pour les quatorze purs (1) et les soixante-douze martyrs de la plaine de Karbala (2). »
(1 ) C'est-à-dire Mahomet, Fatime et les douze imams. (Voyez les Voyages de Chardin, édition de Langlès, t. IX, p. 487.) (2) Hidmjat-ul-islâm, p. 268.
Mois de Safar.