FÊTE DE MIRAN-JI
Ce saint donna son nom à ce mois qui s'appelle en conséquence Mirân-ji kâ Chând, « le mois de Mirân-ji. »
Mirân-ji est une double qualification honorifique, composée de Mirân, pluriel persan employé par respect et dérivé de mir (pour amîr), mot arabe qui signifie prince, et qui se donne aux Saïyid ou descendants de Màhomet? et de jl, mot hindoustani qui correspond à notre mot monsieur et à l'anglais master ou esquire. Le nom de ce saint, ou, pour mieux dire, celui sous lequel on le désigne spécialement, c'est Muhî-uddin, expression arabe qui signifie vivificateur de la religion, et qui n'est proprement qu'un titre d'honneur. On fait souvent suivre ce nom de l'épithète de Gaus A'zam, qu'on donne, dans l'Inde, aux grands contemplatifs musulmans qui tombent en extase (1).
Le fatiha de ce saint nous fait connaître le nom de son père, de sa mère, et même de ses frères et de sa sœur. Le voici :
« Saïyid et sultan (2), faquir et khwâja (3), riche et
(1) Le scheikh Mohammed Gaus est un des principaux personnages qui ont porté ce titre. Il est enseveli à Goalior. On lit dans YAratsch-i mahfil (p. 74) qu'il pouvait soumettre la planète Mars.
(2) Sultan, qui signifie roi, est, aussi bien que schah, qui a le même sens, un titre honorifique des derviches ou fakirs. Voyez les Observations préliminaires .
(3) Titre honorifique donné spécialement auxMogols.(Shakespear, Hind. gram., p. 142.)
pauvre, roi et schaïkh (1), derviche et saint N. S. Mir Muhi-uddîn, dont le père est le saïd Salih Zangui, la mère Bîbî (2) Fatimah IIe, la sœur Bîbî Nacibah, et les frères Abd-ulrazzac et Abd-ulwahhab. Que, par son intercession, mes vœux soient exaucés !
« A cette intention, le fidèle récitera la première surate du Coran une fois, la cent douzième quinze fois, et la prière nommée Durûd(3) onze fois (4). »
Le célèbre poète hindoustani Wali a consacré en Thonneur de ce saint un cacîda (5) plein de figures et d'allégories orientales, poème dont les extraits suivants me paraissent propres à être cités :
« L'éclat de l'islamisme vient de toi... j'espère que tu feras toujours briller à mon intelligence le flambeau de la doctrine spirituelle... Muhî-uddîn est ton nom béni et célèbre ; il est lumineux comme le soleil. L'emplacement où s'assemblent les pèlerins autour de ta tombe présente l'image du paradis ; ton regard y fait naître le printemps. La poussière du seuil de la porte de la chapelle où est renfermée ta châsse est préférable au surma d'Ispahan (6); les schaïkhs qui viennent y
(1) Titre honorifique qui signifie proprement vieillard, et qui se donne aussi bien que saïyid aux descendants de Mahomet. Toutefois, on nomme spécialement ainsi les musulmans originaires de l'Arabie.
(2) C'est-à-dire Madame:
(3) (f Parole de louange. » Voir YEucologe musulman, p. 208.
(4) Hidâyat-ul-islâm, p. 267.
(5) Sorte de poème dont les vers hait sont sur une même rime. (Voyez GladNvin, Dissertations on the rhetoric of the Persians, p. 2.) — Le mot cadda, qui est féminin en arabe, est masculin en hindoustani.
(6) Le surma est un collyre de plombagine, dont le plus estimé est celui d'Ispahan.
prier sont sûrs de trouver l'accès auprès de Dieu. 11 a été resplendissant dans le monde comme l'astre du jour, celui qui a pu frotter son front sur les traces de tes pieds. Les contemplatifs seuls peuvent comprendre les secrets de tes paroles, qu'ils considèrent comme égales à celles du Prophète ou même au Coran (1)... Ton assistance donne la force aux faibles, la richesse aux pauvres. Pourra-t-on en ce monde espérer la guérison, si Hippocrate ne reçoit sa science de toi ? Tu as eu dans l'ordre des choses possibles le cachet de la puissance, sans qu'aucun obstacle soit venu t'arrêter. Un simple doute énoncé par toi a la valeur d'un axiome, parce que tu participes aux secrets de Dieu. Comparés à toi, Platon et Avicenne ne sont que des enfants... Que les juifs et les chétiens expriment à Y envi leur dépit contre celui qui te chantera; pour moi, je serai glorifié dans les deux mondes si tu acceptes le cacîda de Wali, quelque indigne de toi qu'il soit. Tous ceux qui entendront les vers que je te consacre en seront charmés, comme ils le sont de ceux d'Anwarîet de Khacânî (2).
Voici textuellement ce que dit Jawan (3) sur la fête de ce saint fameux :
« Le mois de rabi 2e est aussi nommé par le peuple lune de Mirân-jî. La raison en est qu'on célèbre le 11 de ce mois la commémoration delà mort d'un grand saint musulman qui a tracé les règles de conduite des pirs et celles de leurs disciples, et par qui un monde entier
(1) On sait que les musulmans le regardent comme la parole de Dieu.
(2) Célèbres poètes persans.
(3) Bârah Màça, p. 24.
est comblé des faveurs célestes. En ce jour, les musulmans de la classe des schaïkhs et quelques schiites se réunissent auprès de son tombeau, et là, ils adressent à Dieu des vœux, tant pour le spirituel que pour le temporel. Ils récitent le fatiha de ce saint sur des mets et des oblations de sucreries qu'ils distribuent ensuite poliment aux assistants. Avec les contemplatifs qui sont dévots à ce saint ou même qui font partie de l'ordre religieux à la tête duquel il est placé, se trouvent nombre de musiciens et de chanteurs musulmans qui ajoutent par leur talent à l'éclat de cette fête ; bien plus, de jeunes bayadères viennent l'embellir par le charme de leurs attraits et la grâce de leurs danses (1). Tout ce monde est donc réuni là le 11 derabi 2e, et y forme un coup d'œil enchanteur. D'un côté on voit les préparatifs du banquet formé des offrandes faites au saint, de l'autre les démonstrations de respect religieux des troupes de danseuses. Les musiciens jouent du Dholkî (2) et du Saranguî (3), et battent la mesure en levant la main; les chanteurs prononcent ces mots cadencés : Oh ! oh ! pauvre pir' persécuté par un roi (4). En cet instant, les gens qui prennent part au banquet paraissent tous dans l'agitation et le trouble. L'un, hors de lui, tombe se roulant sur la terre comme un animal qu'on va sacri-
(1) Afsos (Araïsch-i mahfil, p. 110), parlant du tombeau du schah Arzan, situé près d'Azim-abad (Patna), dit aussi qu'il s'y rend tous les jeudis, avec une grande quantité de peuple, beaucoup de courtisanes et des bayadères qui exécutent des danses jusqu'au milieu de la nuit.
(2) Sorte de petit tambour.
(3) Sorte de violon.
(4) Allusion peut-être à ce qui sera dit plus loin.
342 RELIGION MUSULMANE DANS L'iNDE.
fier ; un autre paraissant dans l'affliction ne cesse de pleurer ; il pousse de longs gémissements ou exhale de froids (1) soupirs. Celui-ci, la tête courbée, fait entendre le cri perçant de En (2) ; celui-là paraît avoir renoncé à la vie ; il tourne autour d'un autre individu et bientôt tombe à ses pieds. Tant que durent ces actes, les assistants ne quittent point la place, persuadés qu'il faut rendre aux saints leur culte d'une manière complète: ils ne se retirent que lorsque tout est terminé. Telle est en général la manière dont on célèbre les fêtes des saints auprès de leurs tombeaux. »
Malgré tout ce qu'on vient de lire sur l'éminente sainteté de Muhî-uddîn et sur la' dévotion qui préside à sa fête, Roebuck, dans ses Oriental proverbs, donne sans citer, il est vrai, aucune autorité, une note sur ce saint où il est représenté comme un licencieux scélérat. Mais cette note a plutôt l'air d'un conte des Mille et une Nuits que de toute autre chose ; au surplus, la voici :
« Miran-ji, autrement dit Schaïkh Saddo, vivait à Sambhal dans le Rohilkhand, d'autres disent à Aniroha dans la province de Dehli. Il prétendait avoir une grande habileté dans l'art de faire des amulettes et de dire la bonne aventure, ce qui se nomme Ilm-i laksîr (3). Un jour un paysan trouva, en labourant, une lampe à quatre mèches qui avait été fabriquée par un fameux magicien
(1) Nous mettrions brûlants au lieu de froids ; mais à raison de sa singularité, je laisse cette épithète, qui accompagne souvent le mot soupir en persan et en hindoustani.
(2) Mot arabe, qui signifie proprement lui, et qui sert aussi à désigner Dieu, comme c'est ici le cas.
(3) C'est-à-dire « science du calcul par les chiffres. »
des temps anciens, à laquelle était attachée une propriété telle, que toutes les fois qu'on l'allumait, quatre génies ou esprits familiers, prêts à exécuter les ordres de celui qui l'avait allumée, paraissaient à ses regards, mais restaient invisibles aux autres personnes. Ce paysan donna au Schaïkh la lampe merveilleuse. La première fois que celui-ci l'alluma, il fut alarmé à la vue des génies et tâcha d'éteindre la lampe ; mais les. esprits l'informèrent qu'étant une fois appelés ils ne pouvaient se retirer qu'après avoir reçu quelque ordre à exécuter. Le Schaïkh étant d'un naturel lascif, leur ordonna de lui amener une belle femme qu'il avait vue dans un pays éloigné, ce qui fut fait aussitôt. La femme, qui était d'un haul rang, fut très-étonnée et saisie de crainte de se trouver dans un lieu inconnu avec un étranger. Toutefois, tandis qu'il allait par force ou par persuasion satisfaire ses désirs impurs, un des génies l'informa qu'ils ne continueraient à lui obéir que tant que ses actions resteraient dans les limites de la vertu, et que, s'il venait à les dépasser, ils le mettraient à mort. Il renonça pour le moment à son projet; mais la même chose se répéta plusieurs fois, et à la fin la violence de sa passion l'ayant emporté sur la crainte, il satisfit ses désirs et fut conséquemment mis à mort par les génies. D'autres disent qu'il se fit ainsi amener plusieurs femmes et en jouit, mais qu'à la fin, ayant envoyé prendre la fille de l'empereur de Constantinople , cette princesse connut le nom du Schaïkh et celui de sa ville, et qu'en ayant informé son père, celui-ci écrivit au souverain de Dehli qui envoya des gens mettre à mort le Schaïkh; puis ils remplirent de terre la lampe et la jetèrent à la rivière.
« Ce scélérat eut néanmoins la réputation d'un saint et même d'un prophète, à cause du pouvoir surnaturel qu'il mit en œuvre par l'entremise de ses esprits familiers, et un superbe Dargâh, « châsse, » est élevé à sa mémoire à Amroha. Après sa mort, on dit qu'il est devenu un puissant esprit ou Jinn qui, dans l'occasion, inspire les hommes, mais particulièrement les femmes, en les douant de la connaissance de l'avenir et d'autres pouvoirs surnaturels. 11 y a aussi d'autres esprits de Pirs défunts qui exercent un semblable pouvoir, tels que ceux de Dariyâ (4), de Zabi Khan, etc.; mais comme ils sont d'un rang inférieur à celui de Mirân-ji, ils se retirent lorsqu'il se présente. De là vient le proverbe : « Lorsque Mm vient, le Pir se retire (2), » proverbe usité pour dire que, lorsque le chef se montre, les agents inférieurs doivent lui céder la place (3). »
Mois de Jumazi Jer.