‹ Science des religions. L'lslamisme, d'après le Coran; l'enseignement doctrinal et la practiqueChapitre 114 sur 129 · FÊTE DE MADAR · texte numérisé non relu

FÊTE DE MADAR

Madar est le plus célèbre des saints musulmans de l'Inde; les Hindous s'unissent à ses coreligionnaires pour lui rendre le culte que les catholiques nomment de dulie. L'enthousiasme qu'il y inspire a propagé ce proverbe souvent cité : Quel dommage Madar éprouvera- Uil, siSchujase rend à Ajmir (4)? Il aétabli un ordre

(1) Ou Dariâyî. Voyez dans la -seconde partie l'article sur ce saint personnage.

(2) Oriental proverbs, partie II, p. 26.

(3) Oriental proverbs, partie II, p. 27.

(4) Roebuck, Oriental proverbs, II, p. 2. A la lettre: Anyilm

de faquirs qui s'appellent de son nom Madariah et aussi, à ce qu'il paraît, Tabacâtiyah (\).

« Le Saïyid Badî-uddin (2) Kotbal Madar était fils du Saïyid Ali d'Alep, fils du Saïyid Baha-uddin, fils du Saïyid Zahir-uddin, fils du Saïyid Ahmad, fils du Saïyid Mohammed, fils du Saïyid ismaïl, fils de l'Imam Jafar Sadic, fils de l'Imam Mohammed Bakar, fils de Zaïn ulabidin, fils de l'Imam Huçaïn, fils du prince des croyants Ali.

« Il naquit à Alep en 442 (1050-51), fit le pèlerinage de la Mecque et de Médine à l'âge de cent ans, et reçut de Mahomet la permission de retenir son haleine (3). Sous le règne du sultan Ibrahim Scharqui (Sherkeij), Mahomet lui ordonna de résider au village de Makanpur (4), qui était désert à cette époque à cause d'un mauvais génie nommé Makan-déo qui y portait la déso-

partium genitalium Madari evulsus erit, si, etc. Le mot schujâ signifie proprement brave; mais il est ici employé pour désigner un individu indéterminé, dans le même sens qu'on emploie zaid en arabe. Ajmir est l'ancienne capitale de la province de ce nom, ville où est enseveli Muïn-uddin, autre saint célèbre, dont il sera parlé à l'article suivant.

(1) Observations on the musulmauns o[ India, II, 318; Dabistan, Traduction Trouer, H, 224; Sicé, Lois musulmanes, p. 18.

(2) C'est-à-dire la merveille de la religion, et non Badr-uddin, comme on l'a imprimé dans les Oriental proverbs (II, p. 219), ce qui signifierait la lune de la religion.

(3) Habs-i dam, pratique à laquelle les faquirs se livrent, la considérant comme un acte religieux et comme un moyen de prolonger la vie, d'après le principe que chaque homme a un nombre déterminé de respirations à prendre, et qu'ainsi plus lentement il respire, plus longtemps il vit. (Shakespeare, Dict., p. 365.)

(4) Village près de Firozabad, province d'Agra. (Carey, Map of Hivdoostan.)

346 RELIGION MUSULMANE DANS L'iNDE.

lation. Madar y alla, renferma le génie (1), rendit ainsi ce lieu habitable, et le nomma Makan-pur ou ville de Makan, nom qu'il a conservé. Ce prophète (2) passa là son temps dans des exercices religieux. Il avait aussi le pouvoir de faire des miracles, ce qui fut bientôt connu dans l'Hindoustan ; aussi alla-t-on le visiter de toutes parts. Il eut quatorze cent quarante-deux (fourteen hundred and fortij two) fils, trois desquels naquirent d'une même mère. Il mourut le 7 jumazi 1er 837 (20 décembre 1433), et à cause de sa grande réputation de piété, et du pouvoir qu'il avait de faire des miracles, l'anniversaire de sa mort a été célébré depuis ce temps par une réunion à Makan-pur. Ce prophète était âgé de trois cent quatre-vingt-quinze ans neuf mois et vingt-six jours. Son tombeau fut élevé par le sultan Ibrahim Scharqui. »

La notice qui précède est due à un fakir madarien, c'est-à-dire de l'ordre de Madar, nommé Karîm-uddin. Lord Valentia l'a insérée dans ses Voyages, tome I, page 477 ; mais elle n'a pas été traduite dans l'édition française de cet ouvrage. Cette notice paraît exacte quand au fond, si l'on a soin de faire la part de l'enthousiasme qui a dirigé la plume de l'écrivain. Elle coïncide, pour la généalogie et le lieu de naissance, avec le fatiha de ce saint, fatiha qu'on récite sur son tombeau et qui est conçu en ces termes :

(1) De là peut-être le proverbe Schah Madar, frappe le faible, pour exprimer quelqu'un qui tyrannise ceux qui ne peuvent lui résister, mais qui n'ose pas attaquer ceux qui sont plus forts que lui. (Roebuck, Oriental proverbs, II, 96.)

(2) L'enthousiasme envers Madar le fait considérer comme tel.

« Par l'âme pure du pivot (1) des contemplatifs et des spiritualistes : le foyer des lumières et des plaisirs célestes ; le centre des bienheureux pirs ; à savoir le pir Badî-uddin Zindah Schah Madar (que Dieu sanctifie son précieux tombeau); par l'âme pure de son père Ali Halabi (2) et de sa mère Bibi Kliâs ulmulûk (3), connue sous le nom de Bibi Hazira (je demande à Dieu une telle grâce).

ce Le fidèle lira à cette intention le premier chapitre du Coran, une fois: le cent-douzième, trois fois ; et la prière Durud, trois fois. »

Les mille quatre cent quarante-deux enfants sont, sans nul doute, des enfants spirituels ou des disciples ; cela ne peut faire de difficulté. Quant à la prétendue longévité de Madar, qui, selon son biographe, fut de quatre siècles, elle tient à l'idée dont il a été question sur l'art de retenir son haleine, et à ce que, l'époque de sa naissance n'étant pas connue, on s'est plu à l'éloigner de l'époque de sa mort qui est la seule certaine, car on aime à trouver dans les saints personnages des perfections qui ne sont pas dans les autres hommes. Il sera plus loin question d'un autre saint qui a vécu, à ce qu'on dit, plus de trois cents ans.

Je dois actuellement entretenir le lecteur de la fête établie en l'honneur de Madar ; voici en quels termes en parle Jawan (4):

(1) Madar. L'auteur joue sur ce mot, qui est le nom propre du saint dont il s'agit, et qui signifie pivot, foyer, centre, etc.

(2) Le texte porte chalabi, mais je pense que c'est une erreur et qu'il faut lire halabi ou d'Alep.

(3) A la lettre : la famille des rois.

(4) Barak Mâça, p. 33.

348 RELIGION MUSULMANE DANS L'iNUE.

(( Les gens du peuple, et surtout les femmes, donnent ordinairement le nom de Madar à la lune de Jumazi Ier. Or, Madar est le surnom du saint désigné par les gens distingués sous le titre honorifique de Badî-uddin, mais plus connu sous le nom de Madar. On se sert aussi de piques pour cette solennité. Ceux qui veulent prendre part à la fête en plantent dans leurs villes respectives ; cependant des musiciens se présentent battant une sorte de grand tambour (dhol), tandis que des fakirs dansent en criant: ô Madar ; bien plus, ils traversent, en chantant les louanges de ce saint célèbre, des feux allumés exprès.

(( Le tombeau de Madar est à Makan-pur. Le 17 de jumazi 1er, jour fixé pour la fête de ce saint, ses dévots s'y rendent des lieux les plus éloignés. Une foule immense remplit le village ; des piques sont dressées de tous côtés, et, dans la nuit, une immense quantité de lampes et de lanternes dissipent l'obscurité. Ensuite on transporte toutes les piques au tombeau de Madar, où chacun vient pour demander une grâce ou pour exprimer un vœu. »

Dans la citation qui précède, nous voyons un nouvel exemple de l'adoption des cérémonies et des usages indiens dans le culte musulman. Cette course à travers le le feu est évidemment empruntée aux Hindous, chez qui il y a même une fête dont le rit principal consiste à traverser cet élément qu'ils ont déifié sous le nom d'Agni; cet acte se nomme dhammâl (1).

« Le tombeau de Madar est placé au milieu d'un grand

(1) Shakespear, Dict., p. 427.

FÊTES DE L'INDE MUSULMANE. 3i(J

édifice carré à chaque face duquel il y a une fenêtre qu'on ouvre de temps en temps. Il est de la forme ordinaire et couvert d'une étoffe d'or. Au-dessus est un dais de même étoffe qui est parfumé avec profusion d'essence de roses (1). »

Une pierre est, dit-on. suspendue sur cette tombe par des moyens inconnus. De là le proverbe : « Pour une rangée de briques, il faut le souffle de Madar (2), » pour indiquer quelqu'un qui entreprend quelque chose d'extraordinaire sans faire attention à son incapacité.

Afsos entre dans plus de détails que.Iawan. « C'est, ditil, à Makan-pur, village du district de Ganoje, que se trouve la châsse du saïd Badî-uddin, connu sous le nom de Schah Madar. Ce personnage est généralement très-vénéré, surtout par les gens du bas peuple ; car les faquirs qui appartiennent à sa lignée religieuse peuvent être rangés aussi dans cette classe, attendu qu'ils sont pour la plupart fort ignorants. Du reste , les faquirs nommés azâd, « indépendants (3), » assurent que cette descendance spirituelle n'est pas bien établie. Quoi qu'il en soit, les stupides dévots à ce saint ont adopté la couleur noire comme signe distinctif. Ayant donc attaché à des piques dorées des drapeaux noirs, ils parcourent souvent les rues des villes munis de ces étendards et faisant un grand bruit. Cette procession tumultueuse a surtout lieu dans le mois de jumazi 1er. Chaque année,

{[) Voyages de Valentia, trad. franc., I, "2XÔ.

(2) Roebuck, Oriental proverbs, part. II, p. 219. Voyez plus loin l'explication de cette expression.

(3) Ils se rasent la barbe, les sourcils et les cils, et font vœu de chasteté. (Shakespear, Dict., p. 38.)

350 RELIGION MUSULMANE DANS L'iNDE.

à cette époque, une quantité considérable d'hommes et de femmes, généralement des classes inférieures, se rendent des lieux les plus éloignés au village deMakan-pur. Ayant à leur tête des faquirs de l'ordre de Madar, les pèlerins marchent en corps portant la plupart des étendards tels que nous venons de les décrire, et quelques-uns jouant de l'instrument nommé rabab (1). On nomme cette procession chari (2), ce qui indique qu'on y porte des piques, et on lui donne aussi la dénomination générique de medni (3). Les pèlerins restent pendant plusieurs jours auprès du tombeau du saint, occupés à présenter leur vœux et leurs oblations ; et lorsque le 17 du mois est passé, ils retournent dans leurs pays respectifs.

a L'usage d'aller en pèlerinage à Makan-pur est assez ancien; mais on ignore complètement quel est celui qui l'a établi. Toutefois il est à présumer qu'il est dû à des gens ignorants et de basse condition, comme l'indique la foule méprisable qui s'y rend et qui s'imagine que ce pèlerinage est préférable à celui de la Mecque. Au surplus, on ne peut, par tout ceci, se former une opinion motivée sur la sainteté vraie ou fausse de Madar.

(1) Sorte de violon, d'où dérive le nom de rabâbiyah, qu'on donne en Barbarie aux femmes qui dansent au son de cet instrument. De ce mot, les habitants des ports de la Méditerranée ont fait rababeou, rababelle, « extravagant, extravagante. »

(2) Nom de l'espèce de pique qu'on porte à la procession des dévots de Schah Madar, et dans d'autres processions analogues. De là, ce mot indique cette procession même. Ces piques se nomment aussi jhanda, et cette procession Madar Jhanda. (Asiatic Journal, N. S., îv, 75.)

(3) Corps de pèlerins allant visiter le tombeau d'un saint. (Voyez les Observations préliminaires.)

FÊTES DE L/INDE MUSULMANE. o5i

Le cazi Nur-ullah Sosatri le place parmi les schiites ou imamiens (1), dans son ouvrage intitulé Majalis ulmuminîn (2); mais Dieu seul sait au juste ce qui en est (3). »

Comme on le voit dans la notice qui précède, Madar est le patron d'un ordre de faquirs qui portent le nom de Madariyah ou Madar panthi, « sectateurs deMadàr, » et même àeDafâli, « tambourineurs (4). » Ces derviches ont plusieurs traits de ressemblance avec les Sanniaci hindous. Comme eux ils vont presque nus en toute saison et ont leurs cheveux tressés ; ils se frottent le corps avec de la cendre de bouse de vache, et portent des chaînes de fer autour de leurs reins et à leur cou (5). H. H. Wilson assure qu'ils sont sunnites (6) ; la couleur noire qu'ils ont adoptée pour leurs drapeaux en est effectivement une preuve, car le noir est la couleur des sunnites, tandis que le vert est celle des imamiens ou schiites (7). Toutefois, Madar descendait d'Huçaïn, ce qui parait prouver qu'il était schiitc, et en effet, Afsos nous apprend qu'il a été considéré comme tel dans un ouvrage qu'il cite. Selon le même YVilson, la principale pratique des madariens consiste à faire usage du Bang (li-

(1) L'auteur de cette notice était de cette secte. (Voyez les Observations préliminaires.)

(2) Assemblées des croyants.

(3) Arâisch-i mahftl, p. 76.

(4) Parce qu'ils se servent de l'instrument nommé dafla dans leurs cérémonies religieuses. (Obs. on the mus. of India, II, 318.)

(5) Asiatic Journal, N. S., iv, 76.

(6) Asiatic Journal, N. S., îv, 75.

(7) Asiatic Journal, N. S.,iv, 75. — De Sacy, Chreslomatliie ar., t. I, p. 49, nouvelle édition.

352 RELIGION MUSULMANE DANS L'iNDE.

queur enivrante tirée des feuilles de chanvre qu'on nomme warac khiyâl, « feuille d'imagination, » ou de l'exsudation de ses fleurs), dans l'espoir de se procurer des visions. Selon lui, tout en admettant la mission divine de Mahomet, les madariens n'ont pas une grande vénération pour son titre de prophète et montrent peu de respect envers ses institutions. D'après leurs légendes , Mahomet n'a eu d'accès au paradis que par la vertu des mots Dam Madar, « le souffle de Madar, j> qui est la devise de la secte et à laquelle la tradition attribue plusieurs effets miraculeux. Ces mots Dam Madar sont aussi une sorte de cri de guerre parmi les musulmans, souvent employé par les soldats au moment de l'attaque (1).

Mois de Jumazi 2e.

FÊTE DE MUÏN-UDD1N GHISCHTI (2).

Ce saint est un des plus célèbres de l'Inde musulmane, et son tombeau est encore aujourd'hui constamment entouré d'une foule de pèlerins, même hindous. Quelques-uns poussent le fanatisme jusqu'à prendre une pierre ou une brique de l'édifice. Ils emportent ces débris et le placent dans leur maison, qui devient ainsi à son tour un lieu de pèlerinage par suite de la possession de cette précieuse relique. Mahaji et Daulat Rao

(1) Asiatic Journal, N. S. iv, 75; Àsîatic Researches, t. XVI, p. 135.

(2) Ce saint est probablement le même que M. E. Sicé (Lois musulmanes, p. 18) nomme Schàh-ulhamid Kaderwalî, et de la mort duquel on célèbre à Poncfichéry l'anniversaire le 10 de jumazi 2e.

sindia, quoique Hindous et fidèles observateurs du culte brahmanique, firent de riches présents au tombeau de ce saint, ainsi qu'aux prêtres musulmans ou Pir Zada (1) qui y étaient attachés (2).

« Le mois de jumazi 5e, ditjawan (3), est ordinairement nommé par les gens sans instruction Khaja Muïn-uddin, du nom d'un saint musulman très-célèbre, le Khaja Muïn-uddin Chischti, qui mourut en ce mois. Le tombeau de ce personnage distingué est à Ajmir. C'est là que, suivant ce que j'ai entendu dire, les arcs des rois se tendent d'eux-mêmes. La cérémonie des piques a également lieu pour ce saint ; partout chacun s'empresse de les disposer. On se fait surtout un devoir d'aller à cette époque en pèlerinage à Ajmir, et si on ne peut s'y rendre, on dresse au moins des piques. »

Laisons parler actuellement Afsos (-4) :

« Le Khaja Muïn-uddin Chischti, dit-il, l'essence des contemplatifs, était fils de Gaiyâs-uddin Chischti, de la race d'IIueaïn, et par conséquent saïyid. Il naquit dans le Sejestan en 537 de l'hégire (1142-43). Quand il fut âgé de quinze ans, il eut le malheur de perdre son père ; mais le spiritualiste Ibrahim Gandùzi le prit en amitié, lui fit sentir l'importance de la doctrine spiritualiste et le détermina à chercher le chemin de la contemplation. 11 ne tarda pas à se plonger dans la dévotion la plus fervente et les pratiques d'austérité les plus

(1) A la lettre, fils de pir.

(2) Hamilton, East-India Gazeit., t. I, p. 28.

(3) Bârah Mac a, p. 38.

(i) Arâ'isch-l mahfil, p. 150.

rudes. A vingt ans il retira des avantages religieux de la société du Schaïkh Abd-ulcadir Guilâni (1). Ensuite, comme le sultan Schihab-uddin Guri conquit l'Hindoustan et vint à Dehli, alors Muïn-uddin, résolu de vivre dans la retraite, se retira à Ajmir, où un trèsgrand nombre de personnes parvinrent, en suivant ses avis, à leur but spirituel. Il y mourut le samedi 6 rajab 636 (12 février 1239), après avoir vécu quatre-vingtdix-sept ans solaires. Son tombeau se voit encore aujourd'hui dans cette ville sur le bord du Jahlara, où il attire habituellement un grand nombre de pèlerins. Tous les souverains qui ont régné sur l'Inde, depuis la mort de ce grand personnage, n'ont pas manqué de déposer des oblations sur ce tombeau vénéré. On peut citer en particulier Jalal-uddin Mohammed Akbar (2), monarque extrêmement religieux, qui alla plusieurs fois à pied d'Agra à Ajmir visiter le tombeau de ce saint et celui du Saïyid Huçaïn Machhadî, surnommé Khinj sawâr (3). Ce dernier était sans doute schiite, et Muïn-

(J) C'est-à-dire de la province de Guilan en persan, d'où se forme guilâni. En arabe, cette province se nomme Jîlân, d'où dérive jîlânî, qui est synonyme du premier mot. Voyez dans la seconde partie de ce mémoire l'article consacré au saint personnage dont il s'agit.

(2) L'auteur veut parler ici du grand Akbar, que le Père Catrou, dans son Histoire du Mogol, nous représente presque comme chrétien. Suivant cet écrivain, Akbar ne croyait pas à sa religion, et protégeait ouvertement le christianisme; il avait fait élever dans son palais une statue à la Sainte-Vierge. Je crois qu'en général il faut recevoir avec défiance les assertions du P. Catrou, qui paraît avoir eu pour but principal, en écrivant son ouvrage, de donner de l'importance aux travaux apostoliques des Pères Jésuites dans l'empire du Mogol.

(3) C'est-à-dire monté sur un cheval boiteux.

uddin l'était aussi très-probablement, ainsi que le don nent à entendre quelques vers qui restent de lui, vers où respire l'amour du saint amir Ali. »

Le pèlerinage à'Akbar avait un motif que n'indique pas Afsos, mais que les mémoires de Jahanguir (sultan Salim) nous découvrent. « Jusqu'à ce que mon père eût atteint l'âge de vingt-buit ans, y est-il dit, il n'avait eu aucun enfant qui eût survécu à sa naissance au-delà d'une heure astronomique ; et cette circonstance était pour lui le sujet d'une profonde affliction. Aussi offrait-il au trône de la toute-puissance de nombreuses et instantes supplications afin d'obtenir à cet égard l'objet de ses vœux. Tandis qu'il languissait dans cet état d'anxiété, un de ses amirs, qui connaissait le respect sans bornes qu'il portait aux derviches et la confiance qu'il avait dans l'influence des hommes de cette classe, lui dit un jour que, près de la sépulture du respectable Muïn-uddin Chischti, à Ajmir, résidait un Pir ou saint reclus, distingué parla pureté de sa vie et de ses mœurs, en quoi, disait cet amir, il n'avait pas son égal, non seulement dans l'Inde, mais dans le monde entier. Dans la chaleur de son zèle et de son espoir, mon père déclara que, si la Providence lui accordait un enfant qui survécût, il ferait à pied tout le chemin qu'il y a de la capitale, c'est-à-dire d'Agra à Ajmir, distance qui n'est pas moins de cent quarante kos, dans la seule vue d'aller porter ses vœux et ses offrandes au tombeau du saint personnage. Comme la résolution de mon père partait d'un cœur sincère, six mois précisément après la mort du dernier de mes frères morts enfants, le vendredi 17 de rabi 1er de l'an 978 de l'hégire (18 août 1570),

le Très-Haut fit entrer sur la scène de l'existence l'humble auteur de ce récit.

« Fidèle à ses engagements, mon père, dont le séjour est à présent dans les demeures célestes, accompagné de quelques-uns des amirs les plus considérables de sa cour, partit d'Agra; et faisant route à pied à raison de cinq kos par jour, il se présenta lui-même, à son arrivée à Ajmir, devant la tombe qui renferme les restes de Muïn-uddin. Quand il se fut acquitté de ses dévotions, il se mit sur-le-champ en devoir d'aller trouver le derviche à la piété et aux mérites duquel il était redevable d'avoir obtenu l'objet de ses ardentes supplications. Le pieux réélusse nommait Schaïkh Salîm ; et mon père s'étant rendu à sa demeure me mit entre ses bras, le suppliant de prier Dieu pour la conservation de

ce cher enfant « Puisque vous avez remis cet enfant

entre mes bras, dit le derviche, je le nomme Muhammed Salîm. Mon père, acceptant ces témoignages d'intérêt de la part du derviche, comme d'heureux augures trèsfavorables à ses espérances, retourna à sa capitale, d'où il continua à entretenir ensuite, durant l'espace de quatorze ans, une correspondance et des rapports trèsintimes avec ce saint reclus (1). »

Le lieu où résidait Schâh Salîm était un village nommé Sikri, devenu depuis ce temps une ville appelée Fathpur-Sikri (2). Sur ce rocher, le plus élevé des montagnes

(1) J'ai emprunté ces lignes à l'article que l'illustre orientaliste de Sacy a donné sur la traduction anglaise des mémoires de Jahanguir, par D, Price. {Journal des Savants, 1830, p. 362 et suivantes.)

(2) « Sikri, dit Afsos, était un village à douze kos d'Agra. Akbar y bâtit un château de pierres, par l'ordre du schaïk Salim Chichti,

qui l'environnent, on voit encore le tombeau du saint au centre d'une place entourée d'arcades majestueuses (1).

Les membres de la lignée à la tête de laquelle est placé Muïn-uddin se nomment Chischtiyah. On en trouve surtout en Afganistan et au Penjab. Salim Ghischti appartient à cette même lignée, ainsi que plusieurs autres personnages renommés par leur sainteté, parmi lesquels on distingue le Saïyid Scbâh Zuhûr, sur qui on trouvera une notice dans la deuxième partie de ce mémoire.

A l'exemple d'Akbar, le célèbre Haïder appela son second fils Tippou (2) sultan, du nom d'un pir vénéré dans le Carnatic et pour qui il avait une dévotion particulière (3).

Mois de Rajab.

Page 1