‹ Science du bien vivre, ou monographie de la cuisineChapitre 14 sur 88 · LE THÉ. — LES SOIRÉES DANSANTES · texte numérisé non relu

LE THÉ. — LES SOIRÉES DANSANTES

our donner un complément indispensable à mes courtes observations sur la science du bien vivre , il me reste à parle!’ des réunions du soir.

Une favorable et heureuse circonstance m’ayant conduit à la source des meilleurs renseignements, j’essayerai, ainsi que je l’ai déjà dit, de me rendre, quoique imparfaitement, l’écho de la jeune et spirituelle amie à laquelle je les dois :

— On reçoit ses intimes à dîner, me disaitelle; on réserve les soirées pour ses connaissances. On peut négliger pour ceux-là quelques-unes des formes de l’étiquette et des usages admis ; on doit pour celles-ci ne rien omettre des habitudes consacrées par la bonne compagnie. Avec les premiers, toute l’effusion de l’amitié; avec les secondes, toutes les exigences d’une exquise politesse. Ceux-là excuseront volontiers un oubli involontaire ; cellesci vous feront un crime de la moindre inobservation dans les règles du savoir-vivre; et je comprends cette susceptibilité : moins la maîtresse de maison a de rapports fréquents avec ceux qu’elle reçoit , plus elle doit redoubler d’attention à leur égard.

« Ces remarques rendant de plus en plus dilficiles nos devoirs, ajoutait-elle, le seul

moyen de s’en affranchir est de vivre en ermite. Mais quelle jeune femme consentirait à échanger les douces joies du monde contre les ennuis de la solitude? D’ailleurs, pourquoi ne pas l’avouer? il est si doux de plaire, qu’on ne saurait payer trop cher cette délicieuse satisfaction!... »

Ces réflexions, dont aucune de mes lectrices ne niera la justesse, et dans lesquelles elles trouveront une nouvelle preuve du tact délicat et de l’esprit d’observation de ma jeune amie, permirent à celle-ci de me communiquer ses idées sur les devoirs qu’imposent à la maîtresse de maison les jours de réception, et je n’eus qu’à donner une complète adhésion à des communicatifs dans lesquelles elle paraissait plutôt recourir à mes conseils, que me faire comprendre que je n’avais plus rien à lui enseigner sur les règles à observer.

Après m’avoir convaincu qu’elle s’était rendu un compte exact de toutes les obligations de sa position , elle se montra non moins capable de les remplir.

— Les soirées ont perdu, reprit-elle, tout le charme qu’elles eurent autrefois. On ne les considère plus qu’au point de vue individuel; chacun s’v rend pour son propre plaisir, pour sa satisfaction particulière. Ce ne sont ni de vifs et spirituels entretiens, ni le besoin de douces communications, ni battrait d’intéressantes lectures qui font rechercher la fréquentation des salons : les discussions politiques, fatigants et somnifères bavardages, ont remplacé les conversations animées auxquelles il était permis

jadis aux femmes de prendre pari ; l'intimité ne s’improvise pas , et quant aux lectures , quoique celles qui peuvent se faire au salon deviennent de plus en plus rares, elles sont désormais impossibles : nous sommes un peuple beau parleur; mais des lecteurs, il n’en est plus ! Comment désormais remplir les soirées, si ce n’est par le jeu, la musique et la danse ?

« Le jeu, ajouta la spirituelle femme, c’est mon désespoir, et néanmoins l’usage veut que des tables soient préparées pour recevoir ceux qui ne vont dans le monde qu’à la condition d’y vider leur bourse ou de la remplir; tables où viennent se grouper le financier et son commis, le père et le fils, le vieillard et le jeune homme, le riche industriel et le père de famille nécessiteux, tous ceux enfin que la soif du gain y attire et qui, dans l’espoir de se saisir de quelques pièces d’or, désertent le salon pour nous y condamner à l’ennui et à l’immobilité. On avait espéré qu’en substituant le whist à l’écarté et à la bouillotte, le nombre des joueurs diminuerait , et que surtout les enjeux ne nous offriraient plus le scandaleux spectacle des tapis verts, qu’une sage loi a condamnés à l’exil éternel. Le calcul était faux : les jeux de cartes sont en France une habitude invétérée. Je ne veux pas croire qu’ils soient une spéculation ; mais comme je ne puis me rendre

compte de l’attrait qu’ils offrent , je m’empare des faits , et quand je vois que la fiche du whist se paye cinq francs, je ne puis cependant penser qu’on puisse acheter aussi cher le plaisir que procure ce jeu, importé de chez nos voisins d’outre-mer.

« Toutefois, en me conformant aux usages reçus, je suivrai l’exemple d’une de mes amies, qui, dans un bal qu’elle donna, s’étant vue obligée d’arracher elle-même les cavaliers des tables de jeu pour les ramener de la bouillotte et de l’écarté à la contredanse, employa, dans une réunion suivante, un moyen aussi ingénieux que convenable, et parvint à réserver exclusivement les jeux de cartes pour ceux auxquels ils sont un passe-temps indispensable. »

Cette communication piquant ma curiosité, ma jeune visiteuse s’en aperçut, et sa perspicace bienveillance me dispensa de la question que je brûlais de lui adresser :

— "Voici, me dit-elle, comment s’y prit mon amie. Elle invita à un nouveau bal les mêmes cavaliers, et notamment ceux qui s’étaient fait remarquer par leur assiduité dans la salle de jeu. Ce jour-là les tables d’écarté, de bouillotte et de whist furent doublées , et malgré l’augmentation de leur nombre, elles furent promptement envahies. C’était ce qu’avait prévu la maîtresse de la maison.

« Les parties étaient commencées , et les enjeux s’accroissaient avec rapidité, lorsque mon amie se présenta inopinément au milieu des joueurs. Elevant la voix, elle attira tous les regards, et sa présence produisit un silence général :

« — Je m’applaudis, messieurs, leur ditelle , de vous voir si nombreux aux tables de jeu , et ce concours que je n’avais pas osé espérer m’encourage à vous faire une proposition qui, si elle obtient votre assentiment, comblera mes vœux et me permettra de mettre à exécution une excellente idée, dont je serai heureuse de vous devoir tout le mérite.

« — Parlez , madame ; nous sommes à vos ordres. — Qui de nous ne s’empresserait de vous être agréable? — Vos désirs sont pour nous des lois !

« D’autres protestations analogues se succédèrent rapidement et arrivèrent à l’oreille de mon amie, qui, ne se bâtant pas de répondre, permit ainsi à chacun de formuler sa pensée.

« Alors, le sourire sur les lèvres et avec sa plus douce voix :

« — Les dames n’ont jamais fait en vain un appel à la galanterie française, et vous m’en offrez aujourd’hui , messieurs , un nouveau témoignage; moins encore s’est-on adressé sans succès à votre sympathie pour le malheur. Je viens donc, sans vouloir nuire à vos plaisirs, vous convier à une bonne action.

« Les protestations se renouvelèrent avec empressement.

« — Je ne fais l’injure à aucun de vous de le supposer attiré au jeu par un autre motif que celui qui nous entraîne vers une distraction agréable, et c’est guidée par cette pensée que je vous propose d’affecter une partie de votre gain de la soirée au soulagement des pauvres de notre arrondissement, qui n’ont jamais été si nombreux que cet hiver.

« La proposition fut accueillie avec enthousiasme ; on applaudit à cette heureuse idée ; les félicitations se multiplièrent, et, d’une commune voix, on demanda que mon amie

fixât elle-même et la part des pauvres et son mode de perception. C’était là qu’elle en voulait venir.

(( — Je ne désignerai pour commissaires que ceux de vous, messieurs, qui ne prennent aucun plaisir à la danse. Ceux-ci prélèveront sur . chaque partie la moitié du gain, et voudront bien en déposer le montant chez le trésorier du bureau de bienfaisance de notre quartier. Maintenant, recevez d’avance tous mes remerciements , et permettez-moi de me féliciter de votre généreuse sympathie.

« Mon amie désigna six des joueurs, mis par elle dans sa confidence, et quitta la salle de jeu , non sans remarquer que ses dernières paroles avaient été loin de produire l’enthousiasme, occasionné par les termes un peu vagues dont elle s’était servie pour amener sa proposition. Quoi qu’il en soit, la soirée produisit 800 francs pour les pauvres. Mais comme l'usage, une fois adopté, se maintint dans toutes ses réunions de l’hiver, les recettes décrûrent de plus en plus, et c’est à ce point que maintenant, chez elle, la fiche du whist ne se joue plus qu’à 5 sous, l’entrée de la bouillotte à 30 sous et la partie d’écarté à 10 sous.

« — Par cet heureux moyen , me disaitelle dernièrement , l’employé ne perd plus chez moi, en une soirée, ses appointements du mois; le père de famille, une somme dont l’importance impose des privations à son ménage ; mes danseuses ont toujours des cavaliers, et j’ai enfin trouvé l’avantage d’éliminer les joueurs de mes soirées. Puissent toutes les maîtresses de maison imiter mon exemple !

« Pour ce qui me regarde , ajouta ma jeune amie, je n’agirai pas autrement. J’en suis encore à mon début pour les soirées ; je les réglerai d’après l’excellente leçon que j’ai reçue, et je ne permettrai point que mes tables de jeu offrent le scandale d’un gain que je considère comme immoral , et d’une perte dont les suites ne se bornent pas au dépit et à la mauvaise humeur de celui qui la supporte, mais qui trop souvent éveille les craintes

de sa famille, si elle ne lui porte un coup funeste. »

Il y avait dans cette bonne résolution tout l’esprit d’une jeune femme et toute la raison d'une mère de famille. J’en fis compliment à celle dont la fine sagacité s’alliait si bien à l’élévation du sentiment.

— Je vous ai entretenu, ajouta-t-elle, d’une circonstance que j’aurais dû vous taire, puisque ce n’est point à propos du jeu que je suis venue réclamer vos bons avis.

« Avant mon mariage, j’ai assisté à beaucoup de réunions. Depuis que je puis dire i chez moi (deux mots dont nous autres jeunes femmes ne craignons jamais la répétition) , je n’ai évité aucune occasion d’aller dans le monde, où il m’a été facile de remarquer les usages adoptés, et d’étudier les règles auxquelles doit se conformer une maîtresse de maison. Observatrice assidue des femmes chez lesquelles le bon goût s'unit à la grâce, et qui impriment à leurs réunions un charme d’autant plus irrésistible qu’elles s’y montrent plus affables, je m’efforcerai d’imiter ces modèles et de donner à mes rares réceptions l’attrait qu’il dépend de nous de déterminer. Je conviendrai volontiers avec vous que quand une femme le veut , elle sait toujours être aimable. Mais vous conviendrez, à votre tour, que notre amabilité ne suffît pas, et que nos soirées seraient fort négligées si notre mérite personnel en devait faire tous les frais.

« Le seul moyen d’animer les réceptions, de les rendre, de nos jours, agréables, c’est d’en remplir l’espace par la musique ou par la danse. Les soirées musicales deviennent trèsdispendieuses. Eût-elle un talent remarquable, la maîtresse de maison aurait mauvaise grâce à le déployer devant ses invités. Lorsqu’elle réunit ses amis, et surtout, avons-nous dit, ses connaissances , elle doit se borner à un aimable et bienveillant accueil, à une intelligente surveillance.

« Si la musique est l’objet principal de la réunion, son programme doit être arrêté d’a-

vance, et présenter les noms d’artistes connus ou d’amateurs en réputation. Ainsi les soirées musicales de notre époque, qui devraient se nommer des concerts de salon, sont devenues impossibles à la classe modeste quoique aisée de la société, en raison d’abord de la rétribution des artistes, ensuite de la difficulté de réunir les amateurs dont je vous parlais.

« Une circonstance toute particulière me permet cependant de faire entendre à mes amis des aï-listes distingués et des amateurs dont le nom est un titre à la célébrité. Profilerai-je de ce hasard heureux pour donner une soirée musicale? le négligerai- je pour donner une soirée dansante? Voilà mon embarras.

« Raisonnons dans les deux hypothèses. Si je cède à un penchant naturel, je donnerai la soirée musicale; si je consulte plus le goût de la plupart de ceux que j’ai l’intention d’inviter, ce sera une soirée dansante.

« Dans l’un et l’autre cas, mes appartements ne peuvent contenir plus de cent personnes ; mais si je me décide pour la musique, voici ce que je me propose de faire. C’est spécialement sur cet objet que je réclame votre attention et que je sollicite vos bons conseils :

« A dix heures, avant l’exécution de la première partie d’ouverture, je ferai servir des petits gâteaux d’entremets, des oranges glacées et des sirops.

« Entre la première et la seconde partie du programme, je ferai servir des glaces panachées et moulées, et des gaufres à l’italienne.

« A la fin de la seconde partie, je ferai de nouveau circuler des gâteaux, du petit-four, des fruits confits, des sirops pour les dames et du punch pour les hommes.

« Comment trouvez-vous cette disposition ?

— Fort galante et de très-bon goût. C’est d’ailleurs ainsi que l’on procède chez Mmes G*** et A. S***, qui , vous le savez , donnent le ton.

— Voyons, reprit la jeune et aimable femme,

si vous accorderez la même approbation à mes projets dans le cas où je convertirais ma soirée musicale en une soirée dansante.

— Vous m’avez donné trop de preuves de tact et de goût pour que, sans les connaître, je n’y donne d’avance une complète adhésion.

— Le meilleur orateur n’est pas toujours digne de lui-même ; l’auteur comique le plus spirituel n’est pas toujours à l’abri des sifflets, et la première chanteuse de certain théâtre ne chante pas toujours juste ; à plus forte raison, moi, qui débute dans la science du savoir-vivre,

pourrais-je me tromper. Eeoutez-moi donc, vous en jugerez.

« Je ne vous entretiendrai point de la disposition du local, dont je proscris les fleurs, mais que j’inonde de lumière ; je ne dirai rien de l’enlèvement de mes meubles, dont je ne conserve que les plus indispensables, pour les remplacer par d’élégantes banquettes aux longues crépines d’or, en ménageant l’espacede quelques sièges confortables pour les personnes âgées et pour les mamans qui se résignent à former la galerie. Je ne veux vous parler que des rafraîchissements et de l’ordre de leur présentation l.

« Après le premier quadrille : des liqueurs fraîches, telles que limonade, orangeade, eau de groseilles, etc.

« Après le deuxième : les plateaux d’entremets, de pâtisseries, et des sirops.

« Après le troisième et le quatrième : des glaces panachées et moulées.

« Après le cinquième et les suivants : des

glaces en coquilles et des sorbets avec des gaufres à l’italienne.

« Vers minuit : des consommés, des potages, des sandwichs et du vin de Bordeaux.

« De minuit à deux heures : le punch chaud pour les hommes; et pour les dames, des bavaroises bouillantes de chocolat avec des petites flûtes au beurre.

— A merveille! m’écriai -je. Vous n’avez plus à craindre d’être placée entre les orateurs qui ne maintiennent pas leur éloquence au même degré, les auteurs spirituels dont quelques pièces tombent au bruit des sifflets, et les premières chanteuses dont quelques notes sont fausses ; vous ne vous écarterez jamais des règles du goût. Vous n’avez plus à demander de conseils ; il vous appartient mieux d’en donner. Et, par exemple, dites-moi ce que vous pensez du thé, qui, depuis quelque temps, est devenu une habitude fashionable.

— Je crois vous avoir déjà dit, mon ami, que la table est réservée aux intimes, et que les soirées sont consacrées aux connaissances. Vous m’offrez l’occasion de reproduire cette vérité. En effet, le thé ne se sert plus qu’à table et dans des réunions peu nombreuses. Ce léger repas qui termine les soirées n’atteint jamais les proportions du luxe, à moins que pour y mettre en évidence les belles porcelaines de la Chine et du Japon, de magnifiques

' Nos lectrices trouveront aux Travaux de l’office les préparations des rafraîchissements que nous mentionnons ici; mais notre cadre ne nous permettant que peu de développements, nous devons, dès à présent, leur indiquer un guide, aussi élégant que complet, dans l'excellent ouvrage publié par M. Bernardi, et auquel il a donné le titre de Glacier royal.

fontaines en argent ciselé. Dans les familles moins opulentes ces fontaines sont en cuivre bronzé, l’une contenant le thé, l’autre l’eau bouillante. Des sandwichs au pain de seigle, de légères pâtisseries et des fruits confits sont placés en abondance sur la table.

« La maîtresse de maison fait elle-même le service du thé; mais, à vous dire vrai, je crois qu’il y a beaucoup d’améliorations à apporter dans ce service, et si, ce qui ne m’arrivera jamais , je me trouvais dans une position à adopter les usages de nos sommités sociales, voici comment je m’y prendrais pour servir le thé chez moi.

« Placée au centre de la table et à proximité des deux fontaines dont je parlais h l’instant, je réserverais, à ma droite et à ma gauche, un espace vide qu’occuperaient deux hommes de service intelligents, prompts à exécuter mes ordres et à suivre tous mes mouvements. Un grand vase de porcelaine se trouverait à ma gauche, près de la fontaine contenant de l’eau bouillante ; un moins grand vase serait voisin de la fontaine à thé. Entre les deux fontaines figurerait une boite élégante, qui contiendrait dans un de ses compartiments du choucha ou du thé perlé; dans l’autre, du pekoe ou du congo, les deux meilleures sortes de thé noir que l’on puisse se procurer *.

« Tandis que circuleraient les premières pâtisseries , je décanterais l’eau bouillante que contient la fontaine au thé. (Cette précaution de la maintenir, avant l’infusion, à une haute température est des plus importantes.) Après avoir vidé complètement la fontaine au thé , je suppose qu’elle contienne quarante-huit tasses et qu’on soit vingt-quatre à table, j’y déposerais vingt-quatre cuillerées à café de thé noir et autant de thé vert, ou, pour parler confor-

1 Nous engageons les amateurs de thé à consulter l’ouvrage publié par Nî . Houssaye (rue de la Bourse, 3) sur ce produit, dont la consommation se généralise en France. La Monographie cia ilié est le document le plus riche en renseignements nouveaux et le plus curieux qui ait encore paru. La culture et la préparation de ce précieux végétal y soni décrits d’une manière remarquable.

mément à la loi , 120 grammes pour quaranlehuit tasses. Le domestique placé à ma droite verserait de l’eau bouillante sur les feuilles, de manière à les couvrir entièrement ; il refermerait la fontaine, et après une infusion de six à huit minutes, il ajouterait l’eau nécessaire à remplir la fontaine ; enfin, à la suite d’une nouvelle infusion de deux minutes, commencerait le service du thé.

<( Vous avez compris que les deux fontaines reposent sur un grand plateau , chargé luimême des plus fines porcelaines de la Chine et du Japon; qu’une pile d’assiettes est mise à la portée de chaque domestique pour que , dès que la maîtresse de maison a versé le thé dans les lasses, le service puisse se faire simultanément à droite et à gauche. Vous avez compris, de même, que le bol de gauche est destiné à recevoir l’eau chaude qui aurait coulé dans chaque tasse, avant qu’elle eût reçu le thé.

« Quoi qu’il en soit de mon château en Espagne, supprimez tout le luxe de sa construction, ne conservez que la méthode de préparation que je vous ai donnée, et je vous garantis que vous trouverez très-agréable l’infusion de thé , que nous ne savons pas mieux faire en France que l’on ne sait faire le café en Angleterre. »

Je ne me lassais pas d’entendre la jeune femme; sa conversation enjouée, vive et spirituelle m’étonnait de plus en plus. Depuis les raouts de la haute société jusqu’aux plus modestes réunions de la famille ; depuis les buffets dressés pour les bals, où règne une riche et splendide ordonnance, jusqu’aux soirées dansantes les plus simples et les moins dispendieuses, elle déduisait avec une étonnante sagacité tous les devoirs de la maîtresse de maison ; et ses remarques, toujours dictées par une fine appréciation de nos mœurs et de nos usages contemporains, déterminaient en moi un intérêt, croissant .

Enfin, son silence m’ayant permis de lui adresser de sincères félicitations sur ses con-

naissances étendues dans l’art du savoir-vivre :

— Tout ce que vous venez d’enlendre, avec une complaisance dont je vous sais gré, repritelle, il est peu de jeunes femmes qui ne soient capables de le dire beaucoup mieux. Notre sexe a une grande tendance à l’observation , et surtout à l’imitation de ce qui plait et de ce qui attire. Mais je suppose que vous avez assez bonne opinion de moi, pour croire que je m’étudie à distinguer ce qu’il est convenable de faire, et ce qu’il faut se garder d’imiter.

« Ï1 en est de nos usages comme des lois que la mode nous impose : une parure enfantée par le caprice est promptement adoptée, mais bientôt délaissée si le goût ne la perpétue ; certains usages s’établissent et se faufilent, en quelque sorte, dans les salons les plus distingués, mais tombent bientôt sous les coups du ridicule et sous les efforts du bon ton.

« Ainsi , c’était une heureuse idée que la circulation des albums dans les cercles où se réunit la bonne compagnie. Depuis quelque temps, ces jolies publications où la gravure se joint au texte, qui récréent la vue en ornant l’esprit , sont abandonnées pour faire place à de mauvais dessins, à de pitoyables caricatures où se déroule l’histoire de personnages choisis dans la loge du portier, ou qui sont tirés des derniers degrés de l’échelle sociale ; mais le bon goût fera, je l’espère, justice de ces modernes productions, dont la naissance est due à un roman devenu célèbre, et qui, le croiriez- vous? a trouvé plus de lecteurs dans les deux classes extrêmes de la société, qu’il n’a rencontré de sympathies dans la classe moyenne. On reviendra de cet engouement passager, et les albums de choix, les recueils périodiques et les illustrations, au milieu desquels il faut placer le Musée des familles, les Nouvelles à la main , les Guêpes, le Théâtre d' autrefois , les Beaux-Arts , le Journal des femmes , le Journal des demoiselles , l'Univers pittoresque, le Voyage où il vous plaira , Un hiver à Paris , Un été à Paris , Piceiola , etc.,

retrouveront la faveur dont ils sont toujours dignes. On la leur restituera d’autant mieux , que l’attention, un moment détournée, se reportera sur eux avec plus de complaisance.

« Vous auriez encore tort de conclure, de quelque facilité à étudier et à suivre les lois du savoir-vivre, que je borne toute ma satisfaction à trouver l’occasion de les accomplir, que je fasse consister mon bonheur dans l’entraînement des fêtes et dans leur rapide succession. Je débute, il est vrai, dans le monde; mais j’ai déjà compris combien ses plaisirs bruyants sont loin des charmes de la vie intime.

« Cependant, je ne fuirai jamais les occasions qui me rapprocheront d’un cercle choisi. J’accepterai volontiers toutes celles qui me permettront de réunir mes amis; mais je ne franchirai jamais les limites que m’ont fixées les devoirs de la famille et les ressources de ma fortune, pas plus que je ne voudrai m’assujettir à des usages légèrement admis , et que la raison condamne en même temps que le bon ton Jes rejette.

— Lorsque, comme vous, on sait allier à l’esprit la raison, à un tact délicat la finesse de l’observation ; quand, comme vous, on est femme de tète et de cœur, on ne peut ni se laisser égarer par les travers du monde, ni manquer aux convenances.

Cette courte réponse me valut le plus gracieux des sourires.

— Nous voilà bien loin du but de ma visite, me dit-elle. Je me suis laissé entraîner au penchant qu’on attribue à mon sexe, et vous êtes en droit de m’en faire le reproche. Mais concluons, je vous prie, car je veux mettre un terme à mon bavardage et vous rendre à votre crayon. Que donnerai -je, de la soirée musicale, ou de la soirée dansante?

— Vous m’avez fait désirer l’une et l’autre, répondis-je, et je suis fort embarrassé...

— Votre embarras fait cesser le mien. Vous aurez l’une et l’autre, me dit vivement ma jeune amie, en me présentant la main.

Je voulus répondre ; elle était déjà partie.

La double soirée eut lieu en effet, mais le même jour, et la jeune femme s’y montra aussi gracieuse et aussi expérimentée qu’à l’occasion de son premier dîner.

La conversation que je viens de rapporter me dispense d’une description qui ferait double emploi, car, sauf quelques détails, tout fut exécuté comme se l’était proposé la femme aimable à laquelle je dois les précieux renseignements que je fournis à mes lectrices.

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