LÂ CHAMSOBÎ BE TABLE. — LA MUSIQUE AU SALON
oyeux intermède , lutte aimable de l’esprit et de la gaieté, dette payée à la libérale hospitalité, la chanson de Ij table eut longtemps en France
de nombreux interprètes; expression de la joie bouffonne du peuple, écho de la spirituelle gaieté des poètes, ses refrains devenaient la conclusion obligée de la plus modeste fête de famille ; ils résonnaient sous les lambris dorés, à la fin des repas somptueux de l’opulence. Pour en perpétuer le souvenir, et pour en mieux conserver l’usage traditionnel , les adeptes de la chanson fondèrent des réunions périodiques, où les poètes vinrent demander à la table de délicieuses inspirations, et dès lors la gaieté française eut un centre dont la féconde verve popularisa de piquantes saillies, de spirituelles épigrammes, d’ingénieu-
ses critiques.
Continuant l’œuvre de leurs joyeux devanciers, les Laujon , les Désaugiers, les Capelle, les Armand Gouffé , les Piis , les Barré , les Brazier, vulgarisèrent la chanson, jusqu’au moment où un poète national , s’emparant de sa forme légère pour chanter le deuil de la patrie, les revers de la nation, les fautes du pouvoir, masqua de ses refrains heureux une
satire virulente des actes du gouvernement. C’est ainsi que la chanson de table céda le pas à la chanson politique. La hauteur à laquelle est parvenue celle-ci indique assez qu’elle ne pouvait être qu’une époque de transition. La lyre de Béranger ne résonne plus ; elle a assez retenti pour la gloire du poète ; elle a accompli son œuvre : où cessent les causes, tombent aussi les effets !
La chanson de table ne pouvait être condamnée à un silence éternel : engourdie sous l’effort de dissensions intestines, elle ne donna qu’à de longs intervalles des signes de sa vitalité ; mais elle ne pouvait à toujours renoncer à ses droits, aux lois de son antique origine ! Qu’étaient les parasites de la Grèce et de Rome, sinon d’aimables conteurs , de joyeux convives, de renommés chanteurs? Les bardes n’égayaient-ils pas de leurs chants nomades les festins des hauts seigneurs, des puissants barons? Henri IV n’a-t-il pas fait entendre à la table de Michaud une gaie chansonnette? Nos pères ont-ils jamais manqué, dans les solennelles occasions de leurs repas de famille, d’être eux-mêmes les boute-en-train de la bonne humeur et de la franche gaieté ?
Qu’importe qu’une étiquette arrogante et futile pi'oscrive cette expression de la douce joie, de la familière expansion? nous ne sommes plus au temps où l’on se faisait gloire d’être le singe du maître. Nous n’avons pas la prétention de dicter des lois et de proscrire les usages de l’aristocratie sociale, pas plus que nous ne voulons souffrir qu’on mette des bornes à nos plaisirs décents, à nos heureux délasse- | ments. La chanson française, la chanson de
table est une des gloires de notre caractère, et nous y voulons rester fidèles.
Tout cela, lecteurs, est l’abrégé le plus concis, le plus succinct de la conversation qui suivit la proposition de mon ami P***, et dans laquelle il s’exprima avec une chaleureuse conviction. Quoique je ne chante jamais, j’ai quelquefois fait chanter les autres ; je me déclarai donc un zélé partisan de la chanson de
table, et j’approuvai du geste et de la voix , quoiqu’avec une modeste réserve, tout ce qui fut dit sur ce léger poème, production si caractéristique de notre verve française.
Enfin , de cette conversation animée, sortit l’effet qu’en attendait P***; sommé de donner l’exemple, il n’hésita pas un moment, et chanta les couplets suivants, préparés sansdoule pour la circonstance :