‹ Science du bien vivre, ou monographie de la cuisineChapitre 8 sur 88 · LE BANDEAU DE L’AMOUR · texte numérisé non relu

LE BANDEAU DE L’AMOUR

Le Dieu charmant dont Vénus est la mère,

Le bel enfant de la belle Cypris,

Avait, un jour, mérité qu’à Cythère On éloignât de lui , les Grâces et les Ris :

Le Dieu d’Amour était en pénitence

Pour lui , plus de doux jeux, de folâtres plaisirs,

Mais du chagrin les douloureux soupirs ;

Et puis, pour ajouter encore à sa souffrance,

On a couvert ses beaux yeux D’un voile, que mouillent ses larmes !

Mortels, plaignez le Dieu dont vous vantez les charmes :

Il est aveugle, malheureux!...

L’azur brillant du ciel, les beautés de la terre Sont éclipsés pour lui. Plaignez, plaignez l’Amour !

Mais, que dis-je ?... comment?... par quel heureux re- L’air s’est-il agité sous son aile légère ? [tour

Ses pleurs ne coulent plus !... Il frémit !... De ses doigts Il a saisi mainte flèche rapide ;

Et quoiqu’il prenne en son carquois.

Jamais son carquois ne se vide !

Plus prompt que les éclairs ,

Mille traits ont franchi les airs ,

Ont percé mille cœurs, causé mille blessures,

Et le monde est l’écho de douloureux murmures !

De Thisbé la funeste mort,

Le destin cruel de Pyrame,

Font même vie et même sort Aux amants qu’unit même flamme!

L’Amour a confondu les âges et les temps :

Le vieillard a brûlé des feux de la jeunesse ,

Et l’hiver a voulu détrôner le printemps !

Aux autels de Vénus on prodigue l’encens :

Là, des regrets et de plaintifs accents;

Ici , les chœurs d’une amoureuse ivresse !...

Jamais, depuis que la belle Déesse Apparut dans l’Olympe à l’œil ravi des Dieux ,

Jamais tant de soupirs, de larmes et de vœux !

Qu’a fait l’Amour?... On le cherche..., on l’appelle !

Il s’avance aussitôt; mais le malin enfant Se penche sur son arc et, d’un pas chancelant,

Affecte de Titan la vieillesse éternelle.

« Qu’avez-vous fait , mon fils ?... Jupiter en courroux « Se plaint de votre mère,... et je me plains de vous !

« Vous avez embrasé la terre,

« En aveugle , vos traits ont tous été lancés ! »

— « En aveugle ! En effet, vous l’avez dit , ma mère !

« Mais si , d’un voile épais mes yeux embarrassés ,

« A ceux que j’ai frappés ont causé tant de larmes ,

« Pour apaiser l’effet de mortelles alarmes,

« Arrachez le bandeau fatal « Qui recouvre ma vue et qui fit tout le mal ! »

Soit raison ou tendresse,

Promptement, la belle Déesse

Accomplit le désir du petit Dieu malin.

Mais, pour se garantir de son esprit mutin,

Par le conseil de Mars, ou celui de Vulcain,

On résolut au céleste Empyrée,

Et la loi fut écrite au livre du Destin,

Que la flèche d’Amour, à la pointe acérée.

Serait, à l’avenir, constamment épurée Par le doux flambeau de l’Hymen!

O vous, que l’Amour et son frère,

L’un, armé de ses traits, l’autre de son flambeau,

Ont réunis : que ce jour vous soit beau !

« Le sort le plus heureux, c’est un hymen prospère ! » Savourez-en le bonheur.

Qu’aussi bien que Plutus, Junon vous soit propice : Vivez toujours amants ; qu’importe qu’on vieillisse,

Si jamais ne vieillit le cœur !

Après la lecture de cette pastiche mythologique, que la jeune épouse écouta d’abord avec un certain embarras, mais dont la conclusion

répondait trop aux désirs secrets de son cœur, pour qu’elle n’en fût pas émue , un des magistrats donna sa sanction à tout ce qui avait été

dit sur la chanson, en nous faisant entendre une de ces bonnes inspirations du cœur et de a gaieté , dans laquelle la gravité du juge aus-

tère s’effaça , pour ne plus nous montrer que la joyeuse humeur de l’aimable épicurien. Voici sa chanson :

Allegretto .

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