LA CONTINUITÉ DANS LA CELLULE
J'emploie le mot « continuité », à défaut d'une meilleure expression, pour représenter les liaisons particulières qui unissent les diverses parties d'une masse protoplasmique ; ces liaisons sont à la fois des liaisons dans l'espace et des liaisons dans le temps, puisque leur existence se manifeste par des transmissions qui ne sont pas extemporanées, d'un point à l'autre de la masse protoplasmique considérée.
Ce sont ces liaisons qui constituent l'unité du corps vivant, unité qui se manifeste au point de vue objectif, mais a aussi une répercussion au point de vue subjectif par suite de l'existence du (^) des liaisons.
Voyons d'abord comment se présente à nous au
point de vue objectif Funité d'un corps vivant formé d'une seule cellule.
Les expériences de mérotomie, sur lesquelles j'ai longuement insisté ailleurs ^, consistent à couper un être vivant en deux ou plusieurs morceaux, et à suivre le sort de ces morceaux divers.
Quand l'animal étudié est un protozoaire, on constate que seuls les mo4Pceaux de protoplasma pourvus d'un morceau de noyau continuent d'assimiler, c'est-à-dire de vivre. Un morceau de protoplasma isolé, par le scalpel, de toute relation directe avec le noyau, est condamné à une destruction fatale, même s'il reste dans la même goutte d'eau, au voisinage immédiat du reste nucléé du protozoaire 2.
Ces expériences fort simples et fort grossières ont suffi à prouver la nécessité de la collaboration du protoplasma et du noyau dans la réalisation de l'acte vital.
Elles démontrent en outre que cette collaboration ne peut résulter que d'une contitmité protoplasmique ininterrompue entre le protoplasma et le noyau ; ce qui se transmet de l'un de ces éléments à l'autre ne peut se transmettre que par un protoplasma ininterrompu; toute interruption, qui permet la continuation d'échanges non vitaux, s'oppose aux
(1) Traité de biologie y op. cit.
(2) A moins que, comme cela a lieu chez la Gromie, une soudure se fasse ensuite.
échanges vraimeDi vitaux dont résulte Tassimilation. En d'autres termes, malgré les relations d'équilibre qui unissent le corps protoplasmique à son ambiance, il y a entre les diverses parties du corps protoplasmique des liaisons plus intimes qui font que le protozoaire constitue bien un tout, et mérite d'être appelé, à chaque instant, d'un nom unique.
Je ne saurçiis trop le répéter, cela n'empêche pas que, jamais, un phénomène quelconque ne peut se passer dans l'intérieur du corps protoplasmique sans l'intervention du milieu ; mais il en est de même d'une locomotive, dont leç diverses pièces n'existent qu'en fonction du milieu, et qui a néanmoins, par la coordination, par les liaisons de ses pièces solides, une « existence mécanisme » qui lui mérite une dénomination particulière.
11 y a donc, dans un milieu où existe un corps protoplasmique, des liaisons de deux sortes ; les liaisons intraprotoplasmiques ou liaisons vitales proprement dites, et les liaisons qui existent, soit entre le protoplasma et l'ambiance, soit entre les diverses parties non vivantes de l'ambiance.
Et l'on conçoit, par conséquent, que la subjectivité d'un protozoaire soit limitée au contenu de son contour, quoique le retentissement des phénomènes ambiants sur le protoplasma puisse, secondairement, le mettre au courant de choses qui se passent à son extérieur.
Au point de vue objectif, une masse protoplasmique nous fait l'effet d'an ensemble continu, qui reçoit sans cesse des résonances de Textérieur*, mais qui en émet très peu relativement à la quantité énorme de mouvements vibratoires qui se passent à son intérieur. Le protoplasma est comparable à un orchestre, placé dans un contour fermé dans lequel il entre de la lumière et de la chaleur, mais d'où il sort très peu de son.
Il suffit, pour s'en rendre compte, de comparer, dans une infusion de foin par exemple, l'insignifiance des actions de voisinage par rapport aux actions de contact intime. Une amibe et une bactérie peuvent vivre très près l'une de l'autre dans une même goutte d'eau, sans s'influencer d'une manière considérable ; tandis que, si les mouvements de l'amibe ont déterminé l'ingestion de la bactérie dans son protoplasma, il faut, de toute nécessité, sauf les cas exceptionnels de symbiose 2, que l'amibe assimile la bactérie ou que la bactérie assimile l'amibe.
Je ne nie pas, bien entendu, l'influence de l'amibe sur le milieu qui l'entoure ; je suis convaincu que tout être unicellulaire peut laisser passer dans l'ambiance une partie de son activité propre, sous forme de résonances que Ton appelle diastases, et qu'une cellule de levure de bière, par
1) De l'Homme à la Science, op, cit.
(2) V. La Lutte universelle, op. cit., chap. V.,
exemple, peut modifier de cette manière un milieu sucré ; mais ce qui diffuse ainsi autour de Têtre protoplasmique, ce n'est jamais qu'une partie et une partie minime de son activité totale ; c'est dans le contour de ce.t être protoplasmique qu'est localisé Tensemble des phénomènes constituante proprement parler sa vie ; c'est dans le contour seul que se réalise l'assimilation totale.
En quelque sorte, on peut considérer une masse protoplasmique continue, comme un piège à résonances; il en entre beaucoup dans le piège, et il en sort relativement très peu. L'ensemble de l'harmonie de Torchestre se répercute sans cesse à l'intérieur même de la masse vivante, tandis qu'il n'en sort qu'un petit noitibre de sons isolés. Quant anx résonances qui entrent dans le piège, elles sont transformées, assimilées, par l'orôhestre, de manière qu'aucune dissonance ne persiste ; et cette assimilation entraine, en vertu du phénomène de Bordet*, une légère transformation de l'orchestre lui-même qui s'adapte en assimilant.
C'est cette transformation, cette variation accompagnée, comme nous venons de le voir, d'un éveil de conscience, qui fait connaître à l'orchestre protoplasmique quel élément il vient de recevoir du monde extérieur.
(1/ V. Éléments de philosophie biologique, op. cit., chap. XVII.
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