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LES SENS ET LA VOLONTÉ DES PROTOZOAIRES

Un protozoaire est une masse protoplasmique continue : je ne sépare pas, dans cette appellation de protoplasma, le noyau cellulaire et le cytoplasma qui Tentoure. Ce sont deux aspects colloïdes du protoplasma vivant, et la continuité existe entre eux comme dans le cytoplasiïia ou le noyau considérés isolément.

Cela posé, essayons de tirer des considérations précédentes quelques conclusions relatives à la subjectivité des protozoaires. Nous serons obligés, pour être compréhensibles, d'emprunter le langage de la subjectivité humaine ; mais nous sommes trop prévenus des dangers que cela présente pour commettre dès erreurs regrettables ; nous ne raconterons la vie intérieure des protozoaires en langage humain que pour les chapitres de cette vie intérieure, qui sont susceptibles d'une même définition générale chez tous les êtres vivants.

Les sens, chez les animaux, définissent les éléments de la connaissance que ces animaux ont du monde extérieur; chez les être supérieurs, comme l'homme, la porte d'entrée de plusieurs de ces

éléments de connaissance est localisée dans une partie de la surface du corps que Ton appelle surface sensorielle; mais le sens peut exister iadépendamment de Texistenced^une surface sensorielle limitée et définie; seulement, nous ne savons pas si un sens, qui n'a pas de surface sensorielle propre, est distinct, chez Tétre considéré *, d'autres sens que nous sommes également obligés de lui concéder.

Un exemple nous fera comprendre ceci mieux que des considérations abstraites.

Puisque nous sommes réduits nécessairement à une étude purement objective des protozoaires, nous ne devons songer à attribuer à ces petits animaux que la connaissance des agents extérieurs qui interviennent effectivement dans leur activité constatable, dans leurs mouvements en particulier. Or, des expériences très précises nous ont appris que, chez certains protozoaires au moins, les radiations lumineuses d'une part, les substances chimiques d'autre part, jouent un rôle manifeste dans la direction des mouvements individuels. Ce sont les phénomènes connus sous le nom de phototactisme, chimiotactisme 2, etc.

J'ai montré ailleurs comment il est possible de

(1) En d'autres termes, les sens divers que nous attribuerons aux protozoaires ne seront peut-être séparables que par une analyse toute artificielle.

(2) V. Traité de biologie, op, cit., chap. I.

donner de ces phénomènes une narration purement objective ne laissant aucune place â ce qu'o'n appelle la volonté libre des individus.

Jevoudrais.au contraire, faire comprendre maintenant comment il est possible que ces mouvements régis par le déterminisme le plus strict soient accompagnés chez les individus dans lesquels ils se produisent par une illusion de volonté libre ; comment, en d'autres termes, ces mouvements peuvent être racontés indifféremment dans le langage physico- chimique ou dans un langage calqué sur celui de l'homme. Ce sera un premier pas dans la voie de la compréhension de ce fait que, chez Thomme lui-même, Tillusion de la liberté absolue peut accompagner des actes parfaitement déterminés au point de vue physicochimique.

Voyons, par exemple, le phototactisme.

Une radiation arrivant sur un protozaire, avec une certaine direction, influence le mouvement de ce protozoaire, et crée chez lui, à côté d'autres causes coexistantes de mouvement, une composante parallèle à la direction du rayon incident. La conséquence est que, malgré la bizarrerie de sa course, le protozoaire subit une attraction évidente vers la lumière choisie. Il est donc, objectivement, sensible à celte lumière. Cette lumière est une cause de variation dans son fonctionnement, puisque, en l'absence de la lumière, sa marche eût été différente.

Or, nous avons été amenés à penser que toute variation amène, tant que l'habitude ne Ta pas éteinte, un éveil de conscience dans la subjectivité protoplasmique. D'où Topinion vraisemblable que le protozoaire phototactique connaît la lumière en question; nous pouvons même ajouter qu'il la distingue d'une autre lumière à. laquelle il est sensible d'une autre manière, en subissant, par rapport à elle^ une répulsion, par exemple, au lieu d'une attraction.

Nous devons donc classer les radiations en deux catégories : celles qui sont actives pour le protozoaire considéré, et celles qui ne semblent pas intervenir dans son fonctionnement. Ces deux catégories constituent le spectre msi^/e et Je spectre invisible de l'espèce étudiée.

Et ceci sera vrai, sans qu'il soit besoin que l'étude microscopique nous fasse découvrir, dans le protoplasttia du protozoaire en question, une localisation pigmefntaire méritant plus particulièrement le nom d'organe visuel.

De même, pour les actions chimiotactiques telles que celles dont s'occupe Texpérience de Pfeffer*.

Une substance chimique étant active pour un protozoaire au point de modifier, par sa distribua tion dans le milieu, la locomotion de ce protozoaire, nous devons penser que la modification introduite par elle dans le protozoaire est connue de lui;

(\)Trailê de biologie^ t\\2i^.\.

nous devons penser aussi que he protozaire en question: distingue, dans sa conscience, une subs* tance chimique qui l'attire d'une substance chimique qui le repousse.

En d'autres termes, ce protozaire a l'équivalent d'un de nos sens chimiques, goût ou odorat.

A cause de notre illusion de liberté absolue, il est dangeux de commencer par attribuer aux protozoaires des sens comme le goût et la vue ; cela est beaucoup moins dangereux si Ton a d'abord démontré le déterminisme rigoureux de leurs réactions sons l'influence de la lumière ou des substances chimiques.

Et même, une fois cela admis, nous pouvons arriver à croire que, dans ces réactions si rigoureusement déterminées , les protozoaires ont , comme nous-mêmes dans des cas analogues, une i€mation de volonté. Ceci est l'un des points les plus, délicats et les plus importants de notre analyse.

Les liaisons très particulières, qui existent dans l'intérieur d'un protoplasma vivant, sont telles, nous l'avons vu précédemment, que la synthèse des éléments de conscience o est limitée à Vintérieur du contour de ce protoplasma. Le protozoaire ne connaît donc que ce qui se passe dans son inténeur ; il est indifférent au monde extérieur, sauf pour les agents de ce monde extérieur qui déterïninent des modifications dans son intérieur proto-

plasmique; mais il ne connaît direcieinent que ces modifications, il ignore les agents qui les déterminent, ou, plutôt, il ne connaît ces agents que par la modification correspondante qu'il éprouve.

Supposons donc que, sous forme d'une radiation ou d'une activité chimique, une résonance provenant de l'extérieur mette en branle un résonateur protoplasmique. Ce résonnateur n'ayant conscience que de lui-même et pas de l'agent qui l'a excité, aura la conscience d'un phénomène commençant en luiy d'un de ces commencements absolus par lesquels Renouvier a défini la liberté philosophique.

En d'autres termes, le protozoaire aura une sensation de volonté^.

Un observateur étranger, étudiant objectivement ce qui se passe, verra seulement une radiation préexistante qui, pénétrant dans le contour du protozoair»^., y subira et y produira de^ modifications vériflant le principe de la conservation de Ténergie. Mais pour la conscience du protozoaire lui-même, le phénomène commencera seulement au moment où le contour est traversé par la radiation. L'étude subjective faite par le protozoaire sera fatalement incomplète et il en résultera une illusion indestructible.

Le protozoaire, pour être petit, a néanmoins des dimensions finies; il y aura en lui, à partir de l'entrée du rayon lumineux, une série de modifîca-

(1) V. plus haut, p. 45.

lions qui aboutiront finalement, par des transmissions et des transformations protoplasmiques, au phénomène moteur que nous étudions directement. Ce phénomène est fatalement déterminé par la nature du rayon et l'état du protoplasma au moment où le rayon y pénètre; mais, par suite de ce que nous venons de dire, les éveils de conscience correspondant aux transformations intraprotoplasmiques donneront au protozoaire dans lequeb un phénomène se détermine en vertu de lois physicochimiques, rillusion que c'est lui, protozoaire, qui prend la détermination considérée.

Cette illusion ne nous gène pas dans l'accord à établir entre la narration objective et la narration subjective de faits, pourvu que Tillusion de volonté qui existe chez le protozoaire Tentraîne à vouloir justement ce que lui imposent les lois physiques, pourvu, en d'autres termes, que le déterminisme physico-chimique ne souffre en rien, dans son aspect objectif, de ce qui résulte, au point de vue subjectif, de la limitation de la conscience du protozoaire à son contour.

Dans les cas expérimentaux que nous venons de passer en revue, nous pouvons prévoir d'avance la détermination que prendra un protozoaire connu, relativement à un facteur d'action connu ; les raisons qui nous permettent de prévoir sa détermination sont en effet les mêmes qui la produisent. 11 y a cependant des cas où nos prévisions pour-

ront n'être pas vérifiées ; le protozoaire que nous observons, nous ne le connaissons qu'assez ioiparfaitement; en particulier nous ne voyons pas les transformations qui s'opèrent en lui à mesure qu'il s'habitue à un agent déterminé.

Il y a plusieurs manières de s'habituer.

Quelquefois Tagent considéré cesse à la longue de déterminer les réactions qu'il produisait d'abord ; le protozoaire habitué ne réagit plus ; mais alors, nous devons penser qu'il n'éprouve plus non plus aucun éveil de conscience, du fait de l'agent auquel il est habitué; dans ce cas, Tagent est devenu indifférent au protozoaire, et ne l'influence plus ni objectivement ni subjectivement. Il ne saurait plus être question alors de volonté.

Dans d'autres cas, l'habitude fait simplement passer du conscient dans l'inconscient la réaction occasionnée par l'agent auquel le protozoaire s'est habitué. L'assimilation fonctionnelle a fait place à l'assimilation pure et simple^. Il y a fonctionnement sans variation, consonance établie ; l'acte est devenu machinal et inconscient. Alors nous sommes désarmés, non pas devant sa connaissance objective qui est au contraire définitive et assurée, mais devant le fait de savoir si le phénomène auquel nous assistons est ou n'est pas accompagné d'un éveil de conscience.

(1) V. Élémenis de philosophie biologique^ chap. XXII.

^ans les deux cas, le déterminisme physicochimique est respecté.

En résumé, si un protozoaire est soumis à un *gent nouveau, ou bien il reste indifférent quand l'agent ne détermine en lui aucune modification, ^u bien il réagit. S'il réagit, il est vraisemblable ^u'il a connaissance de l'agent auquel il est soumis 6t que son obéissance à cet agent prends pour lui protozoaire^ Vaspect d'un phénomène de volonté. La connaissance de Tagent et la volonté de lui obéir peuvent disparaître par habitude de deux manières : soit parce que Tagent est devenu inactif; soit parce que son influence a, passé du conscient dans l'inconscient.

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