L'ÉCHELLE DE COMPLEXITÉ ASCENDANTE CHEZ LES ÊTRES VIVANTS
Pour être très abondants dans la nature, les êtres formés d'une masse protoplasmique unîcellulaire ne sont pas les plus intéressants pour nous qui sommes pluricellulaires ; mais ils nous offrent un point de départ parliculièrement simple pour rétablissement d'un parallélisme entre le subjectif et l'objectif.
Les êtres qui nous sont le plus familiers, parce qu'ils sont de la même dimension que nous, sont des amas considérables de cellules, et il suffît de jeter un coup d'oeil rapide sur l'ensemble des règnes animal et végétal pour comprendre que, au point de vue subjectif, il doit exister des différences énormes entre les diverses agglomérations cellulaires.
En effet, ce qui nous a amenés à une opinion vraisemblable relativement à la conscience individuelle des masses unicellulaires, ce n'est pas tant la. continuité de leur protoplasma que l'observalion de liaisons étroites entre les diverses parties de ces corpuscules. En particulier, l'un des caractères dont Tétude objective nous a le plus frappés,
c'est la reconstitution fatale de la forme spécifique chez la plupart des êtres protoplasmiques, après les mutilations opérées dans les expériences de mérotomie^.
Le fait qu'une morphologie spécifique s'impose à des masses aussi bizarrement constituées qu'an Stentor ou un Stylonychia^ implique la nécessité de liaisons très étroites entre les diverses parties du corps de ces petits êtres. C'est pour cela que j ai attribué, dans l'étude objective des êtres, une importance si considérable à la considération de la forme pour la définition des individus.
La seule définition satisfaisante qu'ait pu me fournir une étude objective de l'individualité a été la suivante : l'individu est, dans une espèce donnée, la plus haute unité morphologique héréditaire dans cette espèce 2.
Cette définition est très satisfaisante pour l'observateur qui s'efforce de saisir l'apparition des individualités de divers ordres dans les agglomérations pluricellulaires croissantes . Pour ne donner qu'un exemple emprunté aux types les plus simples des colonies de protozoaires, si nousobservous la constitution d'une agglomération résultant des bipartitions successives d'une cellule initiale, nous serons naturellement conduits à considérer
(1) V. Traité de biologie, chap. III.
2) V. Traité de biologie, op. cit., et U Unité dans l'être vivant. Paris, Alcan, 1902,
LA CÔNTlNilTÉ PRÔTOPLASMIQl E 123
comme individualisés les groupements de cellules filles qui se composent toujours d*un même nombre d'éléments semblablement disposés. S'il y a, par exemple, dans une espèce de protozoaires^ des rosaces de quatre cellules toujours parfaitement réalisées, nous dirons que l'individu, dans cette espèce; se compose de quatre cellules ; tandis que, dans une espèce très voisine cependant de la première quant à la forme des cellules constitutives, rindividu sera la cellule elle-même, parce que les groupements de cellules observés dans cette espèce sont des groupements d'un nombre variable de cellules diversement arrangées.
On conçoit cependant que cette individualisation des groupements cellulaires ne se fait pas brusquement ; il y a des degrés dans la voie de l'individualisation, c'est-à-dire, qu'il y a entre les diverses cellules des groupements de protozoaires dans des espèces voisines, des liaisons d'importance variable, allant depuis Tindépendance complète jusqu'à l'interdépendance absolue.
A un degré plus élevé de l'échelle des dimensions, nous trouvons un exemple familier de cette iiidividualisation croissante dans les inflorescences des plantes de la famille des Synanthérées par exemple. La fleur de la pâquerette se compose d'un nombre variable de fleurons, et c'est à cause de la variabilité de ce nombre que les amoureux Teffeuillent pour chercher des pré-
sages d'avenir. Au contraire, dans Toeillet d'Inde qui cependant ressemble à la pâquerette, le nombre des fleurons rayonnants est toujours égal à cinq.
C'est donc que Tinflorescence de rœillet d'Inde est plus avancée dans la voie de l'individualisation que l'inflorescence de la pâquerette, laquelle est cependant déjà en progrès â ce point de vue sur l'inflorescence du lilas ou de la reine des prés* . Dans un arbre, l'individualisation est bien rudimenlaire ; on peut couper une branche au hasard sans influencer sensiblement la distribution des autres branches ; l'individu défini se réduit dans un arbre à un entre-nœud muni d'une feuille et d'un bourgeon axiil lire.
Four les végétaux, nous ne nous préoccupons guère de l'existence d'une subjectivité ; nous ne nous demandons pas en général si la salade souffre quand nous la mangeons. Et cependant le fait que, chez les plantes, il y a des individus piuricellu* laires morphologiquement définis, indique Texistence de liaisons certaines entre les cellules qui constituent cet individu.
Ces liaisons sont-elles de nature à permettre la sommation, la synthèse des consciences cellulaires, comme la continuité protoplasmique permet la synthèse des consciences élémentaires des parties de la cellule? Nous l'ignorons et nous rignorerons toujours ; cependant quoique la ques-
LA CONTINUITÉ PROTOPLASMIQLE 125
tion de la continuité protoplasmique entre cellules végétales voisines ne soft pas définitivement élucidée de nos jours, nous avons ordinairennent une tendance, difficile d'ailleurs à justifier,- à ne pas croire à la conscience synthétique des individus végétaux.
Nous attachons plus d'importance, à cause de la place que nous occupons nous-mêmes dans l'ensemble des êtres vivants, à la synthèse des consciences élémentaires qui se fait dans les cas où la continuité protoplasmique s'étend à des éléments cellulaires de grandes dimensions et prend le nom de continuité nerveuse.
Franchissons donc d'un seul coup toutes les étapes qui séparent les protozoaires de l'homme, ce qui nous sera facile puisque les hommes sont, en définitive, formés d'éléments histologiques qui ressemblent à des protozoaires.
Le corps d'un homm«, comme celui d'un chien Du d'un cheval, comprend des millions de cellules dont quelques-unes, appelées cellules mobiles ^, ne jouent pas un rôle constructeur, quoique leur importance pour la conservation de la vie individuelle soit considérable, mais le plus grand nombre de ces cellules consiste en des éléments fixes ou de construction. Ceux-là sont unis les uns aux autres par des liaisons extrêmement étroites.
(1) Tels sont, par exemple, les phagocytes. (V. Introduction à la Pathologie générale , op. cit.)
Ces liaisoDs sont de deux sortes :
1° Le sac clos qui représente Torganisme d'un mammifère est rempli d'un fluide où baignent toutes les cellules vivantes et que Ton appelle milieu intérieur. Évidemment toutes les cellules vivantes sont en relation d'échanges incessants avec ce milieu intérieur dans lequel elles puisent leurs aliments et déversent leurs excréments ^ Le milieu intérieur établit donc des liaisons indiscutables entre toutes les cellules du corps de ranimai.
Mais, quoique ce milieu intérieur soit colloïde, il n'est pas vivant ; ses diverses parties ne sont pas unies entre elles par des liaisons aussi étroites que celles qui attachent les divers éléments constitutifs d'un protoplasma continu, et qui déterminent, dans ce protoplasma continu, la synthèse subjective.
En d'autres termes, chaque élément cellulaire de l'homme se trouve, par rapport au milieu intérieur dans lequel il baigne, dans des conditions analogues à celles où vit un protozoaire par rapport à l'infusion dans laquelle il nage. Or nous avons vu que la synthèse subjective se limite fatalement au contour du protozoaire. Nous devons penser qu'il en est de même pour les éléments histologiques de l'homme et que, par le milieu inté-
(1) V. Théorie nouvelle de la Vie, op. cit.
LA CONTINUITÉ PROTOPLASMIQLE 127
rieur, il ne se fait aucune sommation des consciences élémentaires.
2* D*àutres liaisons, bien plus importantes tant au point de vue subjectif qu'au point de vue mécanique sont les liaisons nerveusesi