LES IMAGES AUDITIVES
Une phrase musicale que nous entendons par noire oreille s'inscrit (l'autre part sur un phonographe sous forme d'une ligne sinueuse. (Je fais remarquer en passant qu'il est prodigieux de voir représenter par un seul trait sinueux quelque chose d'aussi complexe que la voix du ténor accompagnée de tout un orchestre. Cette remarque me sera utile tout à l'heure ; elle a pu être faite par tous ceux qui ont entendu un bon phonographe ; en faisant fonctionner cet appareil, nous entendons effecHvemmi à la fois la voix du ténor et l'accompagnement de tous les instruments ; et c'est une inscrip- Uon linéaire qui a reproduit, qui a enregistré tout cela! La nature n'est complexe que pour ceux qui ne sont pas doués, comme le phonographe, du génie de la simpliGcalion.)
Ainsi donc, une phrase musicale est représentée sur le phonographe par une ligne sinueuse. D'autre part 1, la môme phrase musicale se présente à notre oreille sous forme d'une série de pressions qui se transmettent, dans les liquides auriculaires, jusciu'aux terminaisons sensorielles du nerf auditif.
Celte série de pressions est déjà différente du ^nouvement enregistré sur le phonographe; mais il est bien vraisemblable qu'elle varie d'une manière
'}) V. Éléments de philosophie biologique, p. 37.
correspondante^ c'est-à-dire qu'un mathématicien ayant écrit Téquation analytique de la ligne du phonographe, pourrait exprimer, au moyen de la même équation^ la série des pressions transmises par la lymphe de Toreille, pourvu que ces pressions fussent mesurées avec une unité convenable.
La série des pressions transmises à la lymphe de rôreille détermine dans le nerf auditif une série correspondante d'influx nerveux dont nous ne savons rien, si ce n'est qu'ils nous font connaître avec précision la phrase musicale chantée pr^.s de nous, et qu'ils nous permettent de distinguer cette phrase de toutes les autres phrases musicales. Mais cela suffit pour que nous soyons sûrs que, mesurée avec une unité convenable, cette série d'influx nerveux puisse être, elle aussi, représentée par l'équation algébrique de tout à l'heure.
Ainsi, voilà une série de trois phénomènes que nous pouvons décrire de trois manières différentes, d'abord comme phénomène géométrique (ligne sinueuse du phonographe), puis comme phénomène barométrique (série des pressions des liquides auriculaires), enfin comme phénomène protoplasmique (série des influx nerveux passant par notre nerf auditif), et tout cela avec une seule et même équation.
Quant aux éveils de conscience qui accompagnent les influx nerveux de notre nerf auditif, nous ne pouvons pas parler de les mesurer avec une
unité .quelconque, puisque toute mesure est, i)ar définition même, objective. Naus ne pouvons donc pas dire que notre audition de la phrase musicale se repréBCuterait par la même équation que la ligne du phonographe; mais nous savons que notre audition est Tépiphénomène d'une série d'infiux nervenx représentée par TéquatiOn dont nous venons de parler ; nous savons que toute autre série d'influx, représentée par toute autre équation, éveillerait chez nous une sensation auditive toute autre. Nous avons donc le droit de dire que notre sensation auditive est la lecture en langage auditif de Téquation de la série d'influx nerveux, et, par conséquent, puisque c'est la même, de l'équation de la ligne du phonographe.
Voilà, en langage mathématique, une définition claire de ce que nous pouvons entendre par image d'un phénomène extérieur. Nous ne dirons pas que notre audition d'un orchestre ressemble à l'orchestre; ce serait absurde. Et néanmoins l'expression d'image auditive perçue par nous aura une signification extrêmement précise.