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VISION DES FORMES

Des radiations colorées arrivent à noire cornée de toute une région de l'ambiance ; elles sont modifiées dans leurs directions par les milieux réfringents de l'œil et viennent se concentrer sur la rétine qui est l'épanouissement du nerf optique dont les fibres se terminent, chacune pour son compte, dans une petite masse sensorielle.

De l'une quelconque de ces petites masses part, sous l'influence de la radiation qu'elle reçoit, un

influx correspondant qui remonte vers le centre nerveux. Cet influx peut être appelé, comme nous l'avons dit à propos de l'audition, l'image dans le temps de la variation colorée dont est le siège la petite masse sensorielle terminale.

En d'autres termes, pour employer un langage calqué exactement sur celui de l'audition, nous dirons que le petit organe élémentaire de vision des couleurs, enregistre à chaque instant la phrase coloi'ée qui résnlie des variations de couleurs auxquelles il est soumis, et transmet vers les centres nerveux l'image de cette phrase colorée.

Rappelons-nous que, lorsqu'il (s'agissait des sons, un ensemble aussi complexe que la voix d'un chanteur accompagnée de tout un orchestre, pouvait être représentée par une ligne sinueuse unique. Ce que nous appelons phrase colorée transmise aux centres nerveux par l'organe élémentaire de la vision des couleurs, peut, malgré la simplicité de sa représentation, constituer également un ensemble extrêmement compliqué. Cependant, je le répète, celte phrase colorée ne saurait, étant dans le temps, représenter les dispositions relatives de points éloignés dans l'espace.

Mais la rétine contient des quantités prodigieuses de petites masses sensorielles juxtaposées, dont les filets nerveux centripètes suivent une marche analogue vers les centres optiques. Au point de vue de la perception des phrases colorées.

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Toeil doit donc être considéré, non comme un organe sensoriel unique, mais comme ia juxtaposition d'un très grand nombre de tels organes capables d'enregistrer des variations de couleurs.

Or, comme nous le disions tout à l'heure, notre connaissance spatiale du monde ne peut résulter que du fonctionnement simultané de plusieurs organes simples adaptés à la connaissance de phrases vibratoires. Si donc notre œil peut réaliser, considéré dans son ensemble, un organe de la vision des formes, c'est parce qu'il se compose d*une foule d'organes de la vision des couleurs.

Nous connaissons les formes des objets qui émettent des vibrations lumineuses, parce que nous recevons à la fois, par un grand nombre d'éléments de surface sensorielle occupant des positions différentes dans l'espace, des images de phrases colorées.

Et ainsi, le mot image prend pour nous une signification nouvelle.

L'image des formes n'est plus une image dans le temps, résultant de la transmission d'une phrase vibratoire unique, mais une image dans l'espace résultant du synchronisme, à chaque instant, des éléments correspondants de phrases colorées différentes.

Une comparaison fera comprendre la différence des deux significations du mot image.

Arrachons une fougère de Fontainebleau dite

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aussi fougère à Faigle. Si, au moyen d'un couteau, nous faisons, dans ce qu'on appelle ordinairement la tige de cette fougère, une section longitudinale, nous constatons qu^elle contient un grand nombre de faisceaux de couleurs différentes, et qui, chacun pour son compte, suivent une marche parallèle d'un bout à l'autre de la section. Chacun de ces faisceaux représentera, si l'on veut, la phrase colorée qui se transmet dans chacun des organes élémentaires de la vision des couleurs.

Au lieu d'une section longitudinale, pratiquons au contraire, dans une autre fougère, une section transversale. Au lieu des longs faisceaux de tout à l'heure, nous voyons maintenant la coupe, par un plan donné, de l'ensemble de ces faisceaux ; cette coupe représente un dessin variable suivant le point où on a fait la section. En certains points elle dessiné à peu près des aigles héraldiques, d'où le nom de fougère à l'aigle.

Supposons maintenant qu'on fixe, par la pensée, à un moment quelconque, toutes les phrases colorées qui se transmettent à la fois vers les centres nerveux ; il ne sera plus question alors de phrases, mais d'un ensemble simultané de sensations dont chacune faisait partie d'une des phrases considérées isolément. Ce synchronisme correspondra à la coupe transversale de la fougère. Il nous donnera une image spatiale, c'est-à-dire des renseignements simultanés sur des points différents de l'espace.

Comment ces renseignements simultanés sontils devenus utilisables pour nous ? Par quelle éducation de notre coordination sommes-nous arrivés à connaître, grâce à ces renseignements simultanés, la disposition des objets extérieurs, au point de pouvoir ensuite nous mouvoir au milieu d'eux sans danger ? Cette question est du ressort de la science de l'origine des espèces ; je Tai traitée ailleurs avec détail*.

Ce qui est certain c'est que tous nos sens ont collaboré plus ou moins à l'éducation de chacun d'eux et que les documents tactiles, par exemple, ont contribué d'une manière très efficace à l'établissement d'une interprétation convenable des sensations visuelles.

Quoi qu'il en soit, le synchronisme des phrases colorées nous donne ce que l'on peut appeler le sens géométrique] il nous fait concevoir la possibilité d'une description exlemporanée du monde, et des relations qui existent à chaque instant entre ses diverses parties constitutives. Au contraire, chaque phrase colorée ou musicale nous fait connaître, considérée seule, une description partielle du monde, faite dans le temps et non dans l'espace.

Il est toujours dangereux de comparer à des choses fixes une succession de phénomènes mobiles. Si nous avions comparé à l'ensemble des

,1) V. on particulier Les Influences ancesirales, op. cil.

faisceaux d'une fougère à Taigle, Tensemble des phrases tactiles nous donnant, par le sens du toucher, ridée de la forme d'un objet solide, nous n'aurions pas eu à craindre que la comparaison fût prise au pied de la lettre. On n'aurait jamais songé à trouver, dans une seclion plane de tous les filets nerveux intéressés par le contact du corps solide, une image concrète de ce corps solide. Nous savons bien que c'est par éducation, par une longue habitude et des comparaisons multiples, que nous sommes arrivés à donner une signification géométrique à un ensemble de sensations tactiles simultanées. Mais, quand il s'agit de l'organe de la vision des formes, le danger d'une interprétation concrète est plus redoutable.

Si, en effet, nous regardons extérieurement, objectivement, la rétine d'un homme en train de voir, nous distinguons sur celte rétine un dessin coloré qui est comme la photographie renversée des objets situés dans son champ visuel. De là, par la comparaison avec la section transversale de la fougère à Taigle, l'idée que celte image se transmet telle quelle à travers le nerf optique et que, si l'on faisait à un endroit donné ia coupe transversale du nerf optique, on y trouverait l'image qui, un instant auparavant, était dessinée sur la rétine.

De là à penser que l'image photographique objective se transmet aux centres nerveux, il n'y a qu'un pas.

C'est pour cela que tant de physiologistes et de philosophes se sont demandé comment, recevant sur la rétine une image renversée, nous voyons les objets droits ! En réalité il n*y a là qu'un misérable calembour. L'image subjective, et son interprétation par un animal qui a subi une éducation prolongée,- ne sont pas la même chose qu'une image objective.

Évitons une confusion due à l'emploi du mot image dans des sens différents. Déjà à propos de l'image d'une phrase musicale qui est dans le temps, nous avons vu ce qu'il faut entendre par correspondance entre la sensation auditive et la phrase musicale enregistrée sur le cylindre d'un phonographe. Ici, nous concevons encore qu'il y ait une même équation, applicable à l'image objective rétinienne et à la disposition des objets extérieurs par rapport à l'œil d'une part, et que d'autre part la même équation puisse représenter le synchronisme des transmissions élémentaires par les divers filets du nerf optique. Mais la sensation subjective qui accompagne cette transmission n'est pas susceptible de mesure. Elle est déterminée pour une transmission correspondant à une image rétinienne donnée et c'est tout ce qu'on en peut dire ; et de s'étonner qu'à une image renversée corresponde une sensation de vision droite, c'est une simple absurdité. On peut comparer le sens de deux images objectives ou de deux connaissances

subjectives, mais non celui d*une image objective et d'une connaissance subjective entre lesquelles il n'existe aucune commune mesure.

§ 28. — VISION BINOCULAIRE.

En y regardant de plus près, nous constatons d'ailleurs que nous ne voyons pas les objets extérieurs tels que leur image les représente sur notre rétine. En effet, nous avons deux yeux et ces deux yeux sont à une distance finie Tun de l'autre. Ils ne reçoivent donc pas la même image photographique des objets voisins.

Pour un observateur étranger à nous, deux images objectives se forment sur nos deux rétines, mais dans notre conscience personnelle il se forme une seule image subjective, et nous comprenons que l'éducation de notre individu, associant aux documents du sens visuel les documents du sens tactile, nous ait habitués à connaître, grâce à nos deux yeux, les dislances auxquelles sont situés, par rapport à nous, les objets que nous regardons.

Il serait tout à fait puéril de .croire que nous obtenons celte notion stéréoscopique en regardant les images objectives qui, à chaque instant, se peignent sur notre rétine. Ce qui fait que nous connaissons la disposition relative des objets extérieurs, c'est que nous en recevons des radiations par des organes sensoriels multiples^ répandus sur

une surface finie, à des distances finies les uns des autres.

Rien ne nous permet <le croire que les animaux abyssaux dépourvus d'yeux n'ont pas, par le seul secours de leurs palpes et de leurs antennes, une coanaissance du monde extérieur qui leur donne de certaines parties de ce monde une description vraiment géométrique. Et cependant, il n'y a rien chez eux qui ressemble à une image photographique peinte sur une rétine.

ii 29. - NOTRE CONNAISSANCE TOTALE.

Les organes visuels sont sûrement, au moins chez rhommç, les plus parfaits* des organes qui nous fassent connaître le monde extérieur; mais ils ne diffèrent pas essentiellement des autres organes des sens. Nous n'avons aucunement le droit de penser qu'il se forme dans nos centres nerveux, par transmission centripète, des images objectives, semblables à celles qui se forment sur noire rétine ; le phénomène est infiniment plus complexe ; outre les éveils de conscience accompagnant les perceptions synchrones qui proviennent de tous les éléments sensoriels distincts accumulés dans nos deux yeux, il comprend le résultat d'une

,1) C'est pour cela que notre science a pour but do tout ramener à des mesures laites au moyen des yeux. {V. Les Lois naturelles, op. cit.)

longue éducation qui. par la comparaison des données de nos divers organes des sens, piar Taccumulalion de toutes les données de notre expérience^ nous procure en réalité une connaissance du monde extérieur bien plus approfondie que ne pourrait le faire croire la considération séparée de tous les renseignements donnés par nos sens.

Pour parler d*une façon un peu paradoxale, mais frappante, nous dirons que nous ne voyons pas les objets comme nous les montrent nos yeux, mais comme novs savons qu'ils sont I

Celte éducation se fait-elle pour chacun de nous, après notre naissance? Il est vraisemblable qu'une éducation individuelle est nécessaire, partiellement du moins. Mais il est certain aussi qu'une grande partie des coordinations établies dans nos centres nerveux entre les influx provenant de nos diverses surfaces sensorielles, est définitivement acquise par l'espèce et se transmet héréditairement.

Et par conséquent, lorsque nous parlons de la représentation sul)jeclive qui se fait en chacun de nous des objets extérieurs, nous n'avons pas le droit de dire que cette représentation résulte d'une image visuelle seulement, mais d'un travail accompli dans des centres nerveux qui, outre les images visuelles, reçoivent des images d'ordre différent.

Les divers hommes ne sont d'ailleurs pas également doués au point de vue de la coordination

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des différents sens. Un peintre voit les choses comme ses yeux les lui font connaître, ou à peu près, tandis que moi qui ne suis pas peintre, et qui suis même peut-être particulièrement mal outillé à ce point de vue quoiqu'ayant des yeux excellents, je vois d'abord les choses comme je sais qu*elles sont ; je suis obligé de réfléchir longtemps pour donner, dans un dessin, des dimensions différentes à deux objets que je sais égaux et qui sont inégalement éloignés de moi ; je dirai volontiers que j'ai une vision plus scientifique des objets, parce que, au travail de visian, se mêle forcément chez moi, un travail de coordination avec d'autres documents simultanés ou antérieurement acquis.

:i 9(>. - RÉCAPITULATION. — DIVERS SENS DU MOT IMAGE.

Toutes ces considérations sont destinées à faire comprendre quelles significations diverses nous appliquons couramment au même mot image.

L'emploi inconsidéré du même mot pour représenter des choses qui ne sont pas comparables produit fatalement des erreurs regrettables et une obscurité dangereuse.

Une première définition de l'image, celle que nous avons rencontrée forcément la première dans l'analyse de nos rapports avec le milieu vibrant qui nous entoure, c'est la transmission, sous forme d'influx nerveux, d'une série de déformations

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susceptible d'être représentée par l'équation qu'un mathématicien attribuerait à la phrase musicale correspondante inscrite sur le phonographe, s'il s'agitdesons, ou, s'il s'agit de couleurs, à la phrase colorée correspondante écrite dans la théorie de Fresnel ou de Maxwell. Cette image est dans le temps et non dans Tespace ; c'est une succession de changements dans un certain ordre. Une telle image est déterminée, pour une phrase musicale ou colorée déterminée ; elle s'accompagne d'éveils de conscience qui, dans le langage subjectif, constituent aussi une image. Cette image subjective^ est la série des épiphénomènes de conscience accompagnant la transmission des influx nerveux dont nous venons de parler.

Une deuxième définition de l'image, la plus complète celle-là, c'est la représentation que nous nous faisons des phénomènes extérieurs, grâce au synchronisme de la production en nous, par l'intermédiaire de nos diverses surfaces sensorielles, d'un grand nombre d'images correspondant à la définition précdente. C'est seulement ce synchronisme de production d'images « dans le temps » recueillies par des éléments de surface situés à des distances finies les uns des autres, qui nous permet d'avoir la notion d'espace et la connaissance des situations relatives des objets extérieurs.

4) Nous l'avons appelée, pour fixer les idées, image de première espèce.

De même que la conlinuilé protoplasmique dans le temps * nous permettait d'avoir des images dans le temps, de même, la continuité protoplasmique dans l'espace-, nous permet d'avoir des images dans l'espace, en autorisant une synthèse subjective d'images synchrones de première espèce qui se produisent en dos points ditîérents de notre corps.

Les images résultant de la concentration dans nos centres nerveux des documents fournis par tous nos organes des sens à la fois, sont les éléments de notre connaissance et méritent d'être appelés images proprement dites.

Enfin, on a l'habitude de réunir sous une même dénomination, d'une manière loule artilicielle d'ailleurs, les documents provenant de surfaces sensorielles de môme nature, c'est-à-dire, de surfaces sensorielles adaptées à la réception des mômes mouvements extérieurs. Ainsi, Ton dit « image tactile », et surtout « image visuelle », entendant par celte dernière expression l'ensemble des documents fournis synchroniquement par un de nos yeux au système nerveux centripète correspondant; cette image n'aurait de signilîcation réelle que si le système formé par Toeil et les nerfs centripètes qui en parlent, (jusqu'à Tendroit où cesse l'adaptation fonctionnelle ou énergie spé-

il) V. plus haut p. 106.

(2) V. plus haut p. 99.

cifîque *), était un système, isolé du reste de TorgaDisme, et ayant un psychisme personnel. Ce serait celte image visuelle que Ton pourrait considérer comme la traduction de la photographie dessinée sur la rétine.

Mais en réalité, nous Tavons vu, les influx nerveux d'origine oculaire ne s'arrêtent pas dans la région purement visuelle du système nerveux ; ils se poursuivent jusque dans les centres de coordination où ils se rencontrent avec les autres influx venus des autres surfaces sensorielles ; et c'est là, dans ces centres, que se fait la confrontation des diverses « images de premier ordre » venant des diverses surfaces sensorielles et dont l'ensemble constitue notre connaissance proprement dite.

(1) V . plus haut p. 133.

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