HÉRÉDITÉ ET ÉDUCATION
Quoique Tétre vivant tire parti des documents qui pénètrent en lui par ses surfaces sensorielles et utilise sa connaissance du milieu pour éviter les chances de destruction qu'il y pourrait rencontrer, on peut considérer comme une sorte de victoire du milieu cette mise à Tunisson du vivant. L'être vivant étant caractérisé par la propriété d'assimilation, sa vie consistant à assimiler le milieu, à rendre semblable à lui une partie des éléments tant chimiques que physiques qu'il emprunte au milieu et qui méritent la dénomination générale d'aliments, la formation, dans le vivant, d'images du milieu, constitue, à un certain point de vue, une assimilation du vivant par le milieu. C'est ce que j'ai exprimé dans un ouvrage récent* par la formule: limitation est la revanche du milieu sitr le vivant.
1) De r Homme à la Science, chap. X.
En réalité, la formation dans le vivant d'images à Tunisson avec le milieu, n'est qu'un cas particulier de la loi générale à* assimilation fonction- 7ielle^. La vie n'est pas en effet caractérisée par une assimilation pure et simple, dans laquelle un corps vivant, une fois défini, conserverait indéfiniment, tant qu'il vivrait, ses propriétés initiales. Sans cela, aucune évolution ne se manifesterait ; la transmission des propriétés initiales d'un être vivant à tous ses descendants se ferait avec une rigueur parfaite, quelles que fussent les circonstances traversées par la lignée. Il y aurait hé^^édité absolue ; l'éducation ne jouerait plus aucun rôle dans l'histoire des êtres, ou plutôt, son rôle se bornerait à fournir des aliments, tant physiques que chimiques, à un organisme qui, en dépit de la variété des aliments, ne subirait, sous peine de mort, aucune variation.
Je constate une fois de plus l'avantage d'un langage très général. En généralisant la notion d'aliment à l'ensemble de tout ce que reçoit l'individu de son milieu, au lieu de réserver cette dénomination aux aliments chimiques ou colloïdes, nous concevons immédiatement que la formation d'images dans le vivant sous l'influence de radiation du milieu soit comparable de tout point au phénomène de Bordet.
(1) V. Théorie nouvelle de la Vie et Éléments de philosophie biologique.
Je rappelle en deux mois ce phénomène que j'ai longuement étudié ailleurs^.
Si l'on injecte à un cobaye un colloïde déterminé, d'origine animale par exemple, colloïde choisi de manière à ne pas gêner, en apparence du moins, la vie du cobaye en question, on constate que ce colloïde est assimilé sans que le cobaye en paraisse modifié. Cependant, si Ton étudie le cobaye en prenant pour réactif le colloïde spécial dont il vient d'èlre question, on constate que le cobaye, malgré son apparence de fixité, a subi une variation spécifique par rapport au colloïde injecté. En d'autres termes, quoiqu'ayant assimilé ce colloïde, au point de paraître n'avoir pas changé, le cobaye a conservé le souvenir de Tinjection qui lui a été faite, et se comportera désormais d'une manière différente^ vis-à-vis d'une nouvelle injection de même nature, parce quHl s'y est habitué.
J'emploie ici le mot souvenir dans un sens purement objectif, car les éléments dont la variation a fixé le souvenir en question ne sont pas de ceux qui collaborent à la synthèse subjective de l'individu. Mais le phénomène qui s'y passe est le même que celui grâce auquel un homme conserve le souvenir subjectif de phénomènes vibratoires ayant impressionné son système nerveux. Après avoir digéré et assimilé du lait de vache introduit dans son péritoine, un cobaye est modifié par
(1) Introduction à la pathologie générale, op. cif.
rapport au lait de vache, est habitué au lait de X^che. De même, aiprès avoir entendu une phrase musicale ou vu une phrase colorée, Thomme se souvient de cette phrase musicale ou colorée et y est habitué. Le cobaye avait cependant assimilé le lait de vache, tandis qu'en recevant une image (le l'extérieur, Thomme a été partiellement assimilé par le mouvement vibratoire correspondant. En réalité, Tassimilation n'est parfaite ni dans un cas ni dans l'autre.
Dans l'histoire du cobaye, la vie de l'animal était conservée, mais modifiée par sa lutte contre le lait de vache, c'est-à-dire qu'un unisson s'était établi, réalisant un nouveau cobaye habitué au lait de vache. Dans l'histoire de l'homme, la vio de l'animal se conserve encore, mais modifiée par la lutte contre la radiation qu'il reçoit. Cette radiation ne se conserve donc pas telle qu'elle était ; un unisson s'établit, réalisant un homme nouveau habitué à la radiation, mais la radiation modifiée, qui se transmet dans nos influx nerveux, est devenue elle aussi différente de ce qu'elle était, et s'est mise à l'unisson avec la vie de l'homme.
Pour parler un langage absolument général, nous devrons donc dire que l'homme a assimilé la radialion en en conservant le souvenir, comme le cobaye a assimilé le lait de vache en subissant une variation qui est spécifique par rapport au iait de vache.
Toutes les fois qu'un animal, traité par un aliment nouveau physique ou chimique, reste vivant^ c'est que, sauf par rapport à cet aliment nouveau auquel il s'est habitué, il a tr^s peu changé par rapport à ses autres facteurs d'action; en d'autres termes, toutes ses fonctions* se sont conservées à peu près intactes, sauf celle qui est déterminée par le facteur d'action auquel il vient de s'habituer.
Dans le langage courant, on conserve, en effet, le même nom à l'individu, en disant seulement qu'il a acquis une habitude, un souvenir de plus. Mais si l'on passe de l'enfant au vieillard, l'ensemble de différences qui les sépare est très considérable; c'est, en effet, la somme de toutes les habitudes, de tous les souvenirs qu'a accumulés l'individu pendant toute sa vie; et il est dangereux de conserver le même nom à un mécanisme qui a subi des variations aussi grandes, sous prétexte que chacune d'elles, considérée isolément, était peu considérable.
De deux jumeaux identiques qui viennent de sortir du sein maternel, et qui, à ce moment, peuvent sans grande erreur être désignés par le même nom comme deux locomotives qui sortent ie la même fabrique ; l'un peut, soixante ans après, être devenu un savant au corps débile, au cerveau puissant; l'autre, un fort de la Halle, aux muscles hypertrophiés, au cerveau réduit. Entre ces deux
,1) V. Eléments de philosophie biologique^ chap. XVI.
individus ayant môme hérédité, des éducations aussi différentes que possible auront introduit des différences aussi grandes qu'il est possible sous peine de mort ; néanmoins, il restera toujours entre cesdeux jumeaux des ressemblances considérables qui les feront reconnaître pour frères.
Cet exemple suffît à faire comprendre combien sont limitées les variations qui résultent de ce que nous avons appelé « l'assimilation par le milieu » d'un individu restant vivant. Cependant, si ces variations sont limitées au cours d'une vie individuelle, elles s'accumulent au cours des générations successives et /s'est pour cela que des espèces, actuellement très différentes, peuvent dériver d'un ancêtre commun.
Suivant donc qu'on parlera de l'évolution individuelle d'un être ou de son évolution spécifique, on donnera plus d'importance à la manifestation de son hérédité ou aux variations produites par son éducation.
Ceci posé, passons aux phénomènes d'imitation proprement dite.