IMITATION PROPREMENT DITE
J'ai considéré comme un phénomène d'imitation la résonance qui, envahissant l'animal par la porte d'une de ses surfaces sensorielles, lui donne la connaissance de la vibration extérieure. On ne
peut nier que le résonateur, mis en branle par un son produit près de lui, imile ce son. Mais, dans le langage courant, on ne parle pas des êtres vivants comme des instruments de physique ; les vieilles notions relatives à la volonté libre des animaux font distinguer de Timitation passive du résonateur rimitation active de l'animal.
En réalité, si Ton va au fond des choses, Fimitation dite active n*est pas moins passive que l'autre, puisque la volonté des individus estdélerminée^ par des circonstances extérieures ou intérieures ; cependant, pour être compris de tout le monde, il faut distinguer de la formation des images, dont nous venons de parler, Timilation proprement dite qui consiste dans la production, par TanimaK d'actes sensibles à Textérieur et ressemblant à d'autres actes dont il a été témoin.
Nous allons voir, d'ailleurs, que cette imitation proprement dite est liée directement à l'imitation dite passive qui consiste dans la formation des images ; mais il faut d'abord nous demander ce que nous appelons jxssemblance entre un acte observé par l'animal et un acte exécuté par lui.
Très souvent, la ressemblance n'existe pas objectivement^ quoique l'individu fasse un effort d'imitation, parce que les moyens dont l'individu est pourvu ne suffisent pas à reproduire ce qu'il veut imiter. Pour prendre immédiatement un cas
;1 V. TraÙt' de biologie, op. cit.
1res complexe, je rappelle Teflort tenté récemment par une danseuse, Isadora Duncan, qui mimait la musique de Beethoven.
Je ne sais pas si Isadora Duncan est une chanteuse appréciable, mais eût-elle été muette, pourvu qu'elle ne fût pas sourde, elle eût pu néanmoins se livrer aux mouvements rythmés dont elle accompagnait l'orchestre jouant les œuvres de son compositeur favori.
Beaucoup de gens ont ridiculisé cet essai de chorégraphie expressive; d'autres l'ont admiré. Il me paraît philosophiquement intéressant.
Le fabuliste a parlé de l'âne qui voulut imiter un petit chien et de la grenouille qui se voulut faire aussi grosse qu'un bœuf. Dans les deux cas, l'imitation a été ratée, objectivement, mais l'effort d'imitation a existé. Or, c'est cet effort d'imitation qui est la chose principale dans toute cette affaire. Il n'est pas plus intéressant, au point de vue où nous nous plaçons, quand il est servi par des outils perfectionnés, que quand il échoue misérablement faute d'organe adapté.
L'idée d'imiter un morceau de musique avec des gestes n'est pas aussi étonnante qu'elle le paraît tout d'abord, si Tou veut bien réfléchir que chacun de nous, entendant^ne musique dansante, exécute malgré lui des mouvements par lesquels il accompagne le morceau joué.
Qu'est-ce que cela prouve ?
Un morceau de musique qui frappe nos oreilles met en branle d'une certaine manière nos centres nerveux ; Timage auditive résulte d'une traduction en mouvements colloïdes intraprotoplasmiques de la phrase musicale exécutée. Mais, quand nous exécutons des gestes, nous sentons que nous les exécutons; autrement dit, il se fait dans nos centres nerveux une représentation de nos mouvements personnels, représentation dont nous ne savons rien dans le détail, si ce n'est qu'elle nous permet de savoir ce que nous faisons. Pierre Bonnier * a donné le nom de sens des attitudes segmentaires au sens qui nous permet de connaître à chaque instant les dispositions relatives des segments mobiles de notre corps. Nous n'avons pas besoin de savoir comment est défini ce sens particulier , il suffit que, grâce à lui, un ébranlement de nos centres nerveux nous donne la représentation de nos gestes.
Ainsi que nous le remarquions tout à l'heure, nos centres nerveux reçoivent sans cesse des influx qui proviennent de tous nos éléments sensoriels: ces influx étant représentés par des mouvements oscillatoires, par des phrases ayant des rythmes, quelle cacophonie n'en résulterait-il pas, s'il ne se faisait pas un certain accord entre ceux de ces rythmes qui sont à la même échelle ?
(1) Pierre Bonnicr, Le Sens des attitudes. Paris, Carré et Naud.
Le fait que nous accompagnons les morceaux de musique de certains gestes, ou plus simplement, que Fon danse au son de la musique et qu'il est pénible de danser à contre-temps, prouve qu'il n'y a pas indépendance absolue entre les représentalions qui se font en nous de nos gestes et des musiques entendues. Il nous est agréable de faire des gestes qui s'accordent avec le rythme de la musique : ces gestes se font chez nous machinalement^ ce qui nous donne une première notion de l'action motrice possible des vibrations perçues.
Mais il est certain que tous les hommes ne sont pas également doués au point de vue de cet accord nécessaire entre la musique et le geste ; quelques-uns dansent à contre-temps sans s'en apercevoir. 11 est vraisemblable qu'Isadora Duncan était, dans cet ordre d'idées, d'une sensibilité exagérée. Quand elle entendait jouer un morceau de Beethoven, les gestes harmonieux de son corps accompagnaient, pour elle, la musique perçue, c'est-à-dire qu'elle avait l'impression d'un accord' entre les influx provenant au même moment de son oreille et de son sens des attitudes.
Mais si, pour elle, danseuse, il y avait accord entre les sensations de musique et les sensations de geste, un accord semblable pouvait-il exister, chez ceux qui la regardaient, entre le mouvement dansant perçu par les yeux et la musique entendue par les oreilles? Si cet accord avait existé, pour les
JK^-.
spectaleurs, d'une manière parfaite, les gestes d'Isadora eussent interprété totalement la musique, c'est-à-dire qu'un homme assez expert eût, sans entendre Torchestre, reconnu le morceau mimé. Évidemment une telle chose eût été prodigieuse. La danseuse seule était au courant de Taccord existant entre ses gestes et la musique ; pour elle, mais pour elle seule, le geste était une traduction du morceau exédulé.
Hamlet reprochait à ses courtisans de vouloir « jouer de lui » sans avoir fait les études nécessaires, alors qu'ils étaient incapables de jouer de la flûte sans l'avoir appris. Un spectateur n'eût de même pas su lire la musique dans le geste d'Isa- <lora Duncan sans avoir fait une étude approfondie de la manière dont la danseuse accordait le geste et la mélodie. Celui qui, ne connaissant rien de la célèbre mime eût prétendu comprendre ce qu'elle faisait, eût été dans le cas d'un illettré qui ferait semblant de s'intéresser à un beau livre. Vraisemblablement, la plupart de ceux qui l'ont admirée, ont éprouvé à ce spectacle le plaisir que nous aurions pu trouver, avant les travaux d'Oppert. en regardant une belle inscription cunéiforme.
C'est qu'en efl'et l'écriture réalise ce que tentait Isadora Duncan, la traduction de sons par des gestes. Mais, quoique les hommes apprennent à lire depuis plusieurs générations, les jeunes enfants n'ont pas encore en héritage la science de la
lecture. Il faut apprendre, c'est-à-dire établir une relation entre des sons et des signes conventionnels. Mais, quand on a bien appris, surtout si rori a appris étant très jeune, on obtient un résultat merveilleux I
Il m'est impossible de voir écrit un mot français sans l'entendre. La coordination établie, par habitude, entre les influx nerveux qui apportent à nos centres l'image visuelle des mots et l'image auditive des sons correspondants, est devenue un mécanisme de notre individu, mécanisme qui fonctionne de lui-même sans que nous puissions l'en empêcher, du moment que notre regard tombe sur une page écrite dans une langue que nous connaissons. Nous ne pouvons pas voir un mot écrit sans Vimiter aussitôt dans le langage de la phonation mentale qui est une traduction de la forme visuelle du mot en quelque chose d'équivalent. Réciproquement, si nous savons écrire, nous reproduirons machinalement avec notre plume les lettres composant la phrase qu'on nous dicte. C'est encore une imitation avec traduction en quelque chose d'équivalent.
L'équivalence entre la voix et l'écriture est le résultat d'une convention commune à tous les habitants d'un pays; mais, par la longue habitude que nous avons acquise de cette convention, elle arrive à faire partie intégrante de notre organisme. Cet exemple et celui d'Isadora Duncan avaient pour
but de faire comprendre que la notion d^mitation est indépendante de la réalisation par un ètre^ vivant, d'un phénomène identique à un autre phénomène observé au moyen de Tun des organes des sens. Nous venons d'assister à des imitations avec traduction^ et il suffit de réfléchir un instant pour voir que c'est là le cas général. L'imitation parfaite, celle dans laquelle le phénomène reproduit est identique au phénomène imité, est une chose prodigieusement rare si elle existe. Mais on réserve ordinairement le nom d'imitation à l'acte par lequel un être vivant reproduit un phénomène qui, pour un observateur étranger^ ressemble beaucoup au phénomène ayant servi de modèle. En ce sens, Isadora Duncan n'imitait pas, ne mimait pas les morceaux joués par l'orchestre, car c'est pour elle et pour elle seule que l'imitation existait effectivement. Elle éprouvait l'impression d'imiter, et c'est là la caractéristique de l'imitation. Sans sortir du domaine du geste, qui de nous ne s'est amusé à contrefaire quelque tic ridicule d'un de ses amis ? Celui qui exécute cette contrefaçon n'a pas besoin de se voir dans la glace ; s'il s'y voyait, il serait peut-être fort déçu, et ceux qui le regardent ne devinent pas fatalement qui il a imité, à moins qu'il n'ait un talent de mime assez rare. Et cependant, son sens des attitudes lui envoie une impression de gestes qui s'accorde, dans ses centres nerveux, avec le souvenir du geste souvent observé
chez son ami. C'est là la définition même de Timitation; elle consiste en un accord entre Timage perçue d*un phénomène extérieur et Timage, que nous fournit notre sens des attitudes, du geste que nous exécutons. Mais cet accord peut être tout à fait subjectif et ne pas se manifester pour un observateur étranger.
Pour imiter un phénomène, il faut avoir un outil convenable. Je ne crois pas qu'il puisse venir à ridée de quelqu'un d'imiter le mouvement du serpent; notre sens des attitudes ne nous fournirait, saos doute, à ce sujet, aucun accord satisfaisant. Au contraire, un singe imite très facilement un homme, parce qu'il a les mêmes membres que lui et peut exécuter tous les mouvements humains ; taudis qu'un homme ne sait pas imiter le singe qui se suspend par la queue à une branche d'arbre.
Notre organe d'imitation le plus parfait est notre organe vocal ; j« laisse de côté pour le moment l'étude des gestes imitateurs que nous pouvons exécuter avec nos mains parce que l'imitation par les mainsr présente une complexité plus grande.
J'étudie donc d'abord l'imitation par notre voix des sons que nous entendons.
§ 33. — IWITATION VOCALE.
Nous ne pouvons pas reproduire par la voix Vous les sons que nous percevons; et cela est tout
naturel puisque notre organe phonateur est construit sur un pian tout à fait différent de celui de notre appareil auditif. Au contraire, dans le téléphone d'Edison, le récepteur et le transmetteur étant des instruments identiques, le récepteur est naturellement capable de reproduire exactement tout ce qu*a perçu le transmetteur.
La différence entre notre oreille et notre larynx fait que, môme pour l'imitation vocale qui est cependant Timitation objective la plus parfaite <(ue nous sachions réaliser, il y a encore traduction et non reproduction véritable. Noire oreille est certainement un instrument plus parfait que notre appareil vocal, puisque nous entendons tout ce que nous disons, tandis que nous ne savons pas répéter tout ce que nous entendons.
D'ailleurs, chacun de nous, môme s*il arrive à imiter parfaitement, quant à la série des hauteurs ^^ une phrase musicale entendue, introduit fatalement dans cette reproduction un caractère individuel qui est le tiinàre de son organe vocal ; et cela suffit à démontrer qu'il y a traduction, interprétation, et non imitation parfaite. Les oiseaux chanteurs sont de merveilleux imitateurs de sons, mais leur faculté d'imitation ests curieusement limitée. Voici une expérience que j'emprunte à un
(1) Bien des hommes n'arrivent même pas à ce résultat ; ils cliantont faux sans s'en apercevoir, parce que leur sensibilité acoustique n'est pas très grande.
très vieux mémoire de Daines Barriiigton^ et qui est très instructive à cet égard :
« Le chant, dit-il, n'est pas plus inné chez les oiseaux que le langage ne Test chez l'homme, mais il dépend entièrement de renseignement qui leur est donné, en tant que leurs organes leur permettent d'imiter les sons qu'ils ont souvent l'occasion d'entendre. J*ai élevé, ajoute-t-il, des linottes prises dans le nid avec les trois alouettes qui chantent le mieux Valauda arvensis, Valauda arborea et Vantkus pratensis. Chaque linotte, au lieu du chant de, son espèce ^ adopta entièrement celui de son maître. Lorsque le chant de la linottealouette-des-prés fut tout à fait fixé, je plaçai Toiseau avec deux linottes communes dans une chambre où elles restèrent ensemble pendant trois mois ; la linotte n'emprunta pas un seul passage au chant de ses nouvelles compagnes, mais conserva constamment celui de l'alouette. »
L'auteur nous apprend plus loin que, pour réussir une telle expérience, il faut retirer des jeunes oiseaux du nid un jowi^ ou deux après leur naissance. Au bout de trois ou quatre semaines, les oiseaux restés dans le nid ont déjà appris le cri d'appel de leur espèce, quoique Vayant seulement entendu , jamais poussé ! A partir de ce moment, on ne peut plus leur rien apprendre ; ils chantent comme leurs parents.
(1) PhUosophical transactions, 1773; vol. 63.
Il y a beaucoup à tirer de cette observation de Daines Barri ngton.
D'abord le fait que de jeunes oiseaux peuvent apprendre, par imitation, un chant qui n'est pas leur chant héréditaire. Ceci ne nous étonne pas ; nous savions déjà que l'éducation est antagoniste de l'hérédité, et nous verrons bientôt qu'éducation et imitation sont synonymes, si Ton prend ces deux mots au sens le plus large ; cela nous corrobore dans cette idée précédemment exprimée que rhnitation est la revanche du milieu sur le vivant,
La deuxième particularité remarquable dans l'expérience dont nous venons de parler, c'est que l'imitation vocale n'est possible chez les oiseaux que pendant très peu de temps après leur naissance. Leur organe phonateur devient rapidement adulte^ c'est-à-dire que, une fois fixé parimilation,il se conserve ensuite toute la vie sans -modification sensible.
J'ai déjà été amené autrefois'*, et j'utiliserai souvent cette définition, à distinguer objectivement Vintelligence de Vinstiuct^ par le fait que l'instiBct comprend, dans son mécanisme, des parties toutes adultes du système nerveux, tandis que l'acte intellectuel résulte de lactivité de parties non adultes de ce système, de parties nerveuses que les fonctionnements nouveaux peuvent modifier dans leur structure par assimilation fonctionnelle.
(1 Le Déterminisme biologique^ op. cit.
Appliquant cette remarque à la voix, nous pouvons raconter le second résultat de Texpérience de Daines Barrington en disant que, chez les linottes, Torgane vocal devient un instinct de très bonne heure, tandis que chez Thomme il reste, toute la vie, susceptible d'un fonclionnemeat intellectuel.
Et c'est là, je pense, la meilleure définition de la particularité que Ton appelle langage ariicvU^ et que Ton considère souvent comme caractéristique de Tespèce humaine, quoique son équivalent existe peut-être ailleurs, chez les perroquets, par exemple*.
On comprend d'ailleurs l'importance que peut prendre au milieu des autres actes intellectuels de Thomme, le langage articulé qui, étant intellectuel lui-même, reste susceptible de s'adapter à tous tes actes intellectuels de l'homme et de donner de ces actes une traduction phonétique transmissible aux autres hommes. Nous verrons plus tard que le fonctionnement du langage articulé arrive ainsi à se mêler à toute l'activité humaine ; l'homme est avant tout, un animal bavard ; sa principale occupation est de parler ; il ne peut rien faire sans parler, soit pour lui-même, soit pour les autres ; il ne peut même pas penser sans parler, quoiqu'on pensent bien des philosophes qui trouvent cette constatation humiliante pour la
1) V. U Conflit. Paris, A. Colin, 1001, p. 113.
entrer en danse ; leur danse sera une imitation des sons produits ; mais un sourd qui les verrait danser sans entendre mon violon croirait qu'ils dansent tout seuls. Or, non seulement ils ne dansent pas tout seuls, mais il leur est impossible de ne pas danser quand certains sons se produisent ; leur danse est une conséquence fatale des lois de la résonance.
Je suppose au contraire que je joue une valse devant des hommes ; ils danseront s'ils le veulent^ quoi qu'ils entendent parfaitement ma musique et que l'imitation subjective de cette musique se fasse dans leurs centres nerveux. Il y a cependant centaines musiques qui entraînent forcément âes mouvements rythmés chez la plupart des auditeurs. On dit par exemple, dans les légendes bretonnes, que la musique endiablée des korrigans dansant au clair de la lune entraine malgré lui le voyageur attardé, et le contraint à une danse effrénée jusqu'à ce qu'il tombe mort de fatigue. Dans ce cas extrême, le malheureux est entraîné par la musique des lutins, comme les cavaliers de papier de tout à l'heure étaient mis en branle par la résonance des cordes du violon.
Mais en général, un homme qui entend un morceau de musique danse s*il veut, chante s'il veut, en accompagnant les exéeut'antSy C'est-à-dire que tout observateur autre que l'homme eonsidéié lui-même, ne pourra prévoir d'avance si cet
homme dansera ou chantera au son de la musique. Cependant, les phénomènes d'imitalion qui se produisent chez Thomme ne diffèrent pas essentiellement ée ceux qui se produisent dans une corde de violon ; seulement, ils sont beaucoup plus nombreux et plus complexes ainsi qu'on s'en rend compte aisément en songeant au nombre prodigieux d'éléments de surface sensoriels par lesquels Thomme est à chaque instant en relation avec les résonances du milieu.
Par les yeux qui sont des agglomérations de multitudes d'éléments visuels, il reçoit à chaque instant la notion des géométries successives du monde ambiant. La comparaison, qui se fait en lui, de ces géométries successives^, lui donne la représentation de tous les mouvements qui s'exécutent dans son champ visuel à l'échelle des mouvements mécaniques.
Par les oreilles, il est au courant de toutes les phrases musicales, de toutes les successions de sons ou bruits qui se produisent dans son ambiance.
Par la peau, il a des sensations de tact, de chaleur, etc. Il perçoit aussi des goûts, des odeurs, etc/
Tout cela se propage dans ses centres nerveux et y crée des images qui constituent sa connaissance du monde à chaque instant. En outre, grâce (1) V. Les Lois naturelles^ op. cit
à la continuité protoplasmique dans le temps, le cerveau de rhomme contient, outre toutes les résonances qui y arrivent à chaque instant, le résidu des résonances antérieures qui y sont restées sous forme de souvenir.
Tout cela coexiste ou se succède sans interruption, et ceux de ces phénomènes qui sont accompagnés d'éveil de conscience réalisent la vie psychique de rindividu. Voilà pour Timitation subjective.
Lesquelles de ces images subjectives Thomme imitera-t-il par son geste? Pas toutes certainement, elles sont trop ! Si, par exemple, j'entends une musique rythmée et que je voie en même temps osciller un pendule dont le rythme ne cadre pas avec celui de la musique, lequel de ces deux rythmes imiterai-je ? Ils produiront en moi des efi'ets contradictoires et se gêneront mutuellement. Si je suis sensible ù la fois de Touïe et de la vue, la discordance entre les images perçues me donnera bientôt mal à la tête, parce que je ne pourrai rien faire pour les mettre d'accord. Aucun phénomène àHmitation ne pourra me satisfaire en présence de ces rythmes contradictoires ; l'un d'eux, perçu seul, pourrait me donner un geste rythmé concordant avec lui ; l'autre, me commandant un rythme différent, exercera, par rapport au premier, une influence inhibitrice. Ainsi, sollicité par deux rythmes différents, le mécanisme humain n^obéira
ni à Vun ni à Tautre parce qu'il reçoit de Tun et de l'autre des ordres de mise en train qui sont contradictoires. Cet exemple grossier nous fait toucher du doigt la nature probable des déterminations humaines.
Aucun des facteurs d'action auxquels l'homme est soumis ne peut être considéré comme agissant seuL Les résonances résultant des millions de ! phénomèoes extérieurs qui agissent sur Thomme
se heurtent dans les centres en produisant des éveils de conscience, que tout observateur étranger ignore, et qui dépendent tant de Tétat du cerveau au moment considéré que des influx nouveaux qui y arrivent. L'homme dans lequel tout cela se passe est seul au courant, dans un langage subjectif, de tous les mouvements contradictoires auxquels il est soumis ; il appelle cela des associations d'idées. Et quand, de ce lohu-bohu résulte, dans une voie centrifuge quelconque, un ordre démise en train pour une activité musculaire par exemple, Téveil de conscience correspondant à cet influx centrifuge, prend, dans la subjectivité de l'individu, l'aspect d'un phénomène de volonté. Il serait inexact de dire que tel mouvement voulu par l'homme résulte de telle impression perçue par lui, car en même temps que cette impression il en a reçu d'autres ; chacune d'elles, traversant les centres, a éveillé de vieux souvenirs, et c'est du choc de tous ces phénomènes conco-
mitants, et non d'un seul d'entre eux. que résulte la délermination prise par Tiadividu consid^réi Aussi est-il impossible de prévoir ce qu« fera un homme en présence de tel ou tel facteur d'actioo ; sa détermination, vis-à-vis du même phénomène, peut être différente deux fois de suite à cause des phénomènes concomitants, à cause surtout des variations produites à chaque instant dans les centres nerveux, par tous les influx qui y arrivewt.
C'est pour cela qu'on dit que l'homme est libre!
Il est libre pour un observateur étranger, parce que l'observateur étranger ne peut pas prévoir ce qu'il fera.
Il est libre aussi pour lui-même, parce que Tépiphénomène accompagnant le départ de l'influx centrifuge a, dans sa subjectivité,, l'aspect d'un phénomène de volonté K
Il y a cependant des cas où une cause d'action est tellement violente qu'elle annihile toutes les autres. Tel est le cas de la musique endiablée dont je parlais tout à l'heure et qui aurait forcé les gens les plus graves à exécuter des gestes rythmés ; tel est surtout le cas où Tinfluence même du cerveau est annulée, parce que le corps de l'homme est soumis directement à des causes extérieures de mouvement ; s'il est entraîné par la chute du; Niagara, par exemple. 11 y a tous les intermédiaires entre ces cas de force majeure et ceux où l'homme
(1 V. plus haut p. i5 et p. 11G.
IMAGES ET IMITATION lî^l
a l'illusion de faire un choix entre plusieurs sollicitations auxquelles il «st soumis.
J'ai étudié ^ ailleurs les variations individuelles de ce qu'on appelle la vo/onfé humaine ; je rappelle seulement ici qu'il y a tous les types intermédiaires entre ces deux foro»es extrêmes qui sont représentées par Thomme aboulique et Thomme impulsif.
Gkfeez le premier^ presque tou4es les excitations parties des surfaces sensorielles viennent se perdre sous forme d'accumulation de souvenirs dans les centres nerveux supérieurs sans aboutir à aucun influx centrifuge et moteur.
Chez le second, au contraire, les excitations conduisent par les voies les plus courtes aux actes moteurs, sans que d'autres excitations aient le pouvoir d'exercer, par rapport aux premières, une action inhibitrice.
Enfin, chez l'homme normal, intermédiaire à ces deux types extrêmes, les influx provenant des excitations passent dans les centres nerveux et y éveillent, le long de leur parcours souvent bifurqué, des épi phénomènes de conscience que l'homme appelle, en langage psychologique, ses associations d'idées; et de ces influx bifurques parlent, de ci, de là, des influx centrifuges moteurs correspondant à àoQ déterminations.
£n d'autres termes, l'homme normal, sauf en
[y, Tmiié de biologie ^gj), cil, % 112.
présence d'une excitation trop forte, se détermine après avoir réfléchi (c'est Tassociation d'idées correspondant au voyage de Tinflux dans les centres supérieurs); Thomme aboulique ne se détermine pas et réfléchit trop; Timpulsif se détermine sans avoir réfléchi ou après avoir insuffisamment réfléchi.
Fermons maintenant cette parenthèse relative à la volonté et revenons au» phénomènes à'exécution qui nous ont conduits à parler de la volonté à propos des phénomènes d'imitation. Je reprends Texemple des oiseaux de Daines Barrington.