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S 35. — L'ACTIVITÉ DES ANIMAUX EST SURTOUT IMITATIVE

J'ai déjà remarqué plus haut qu'il n'est pas logique de restreindre le mot imitation aux cas où le phénomène moteur, produit par l'animal, ressemble^ pour un observateur étranger, à celui qui lui a servi de modèle. C'est cependant dans ces cas que la narration des faits est le plus facile ; commençons donc par nous en occuper, pour passer ensuite aux cas plus généraux.

Un jeune oiseau, qui a entendu dans les premiers jours de sa vie un seul chant, à l'exclusion de tout autre, répète ce chant (s'il en est capable) dès que les phénomènes qui se produisent dans son cerveau réalisent chez lui la détermination de chanter. Pour employer le langage auquel nous

ayons été conduits plus haut, nous dirons que le souveDirdes sons entendus chante dans sa mémoire , imitation subjective. Mais comment comprendre que cette imitation subjective soit capable de déterminer la production d'un son analogue, au moyen d'un instrument vocal tout différent de l'appareil auditif qui a reçu l'impression sonore? Quand le jeune oiseau est pris pour la première fois de la démangeaison de chanter, il ne sait pas ce que va produire l'ensemble des mouvements musculaires d'un instrument dont il ne s'est jamais servi. Et Ton ne peut pas dire qu'il en a le souvenir héréditaire ou, si l'on préfère, que son organe vocal est disposé héréditairement pour produire le son qu'il faut, puisque, dans Texpérience de Daines Barrington, la linotte élevée près d'une alouette des prés, entonne, dès qu'elle en est capable, non pas le chant maternel, mais le chant de l'alouette des prés l On pourrait penser que, se servant pour la première fois d'un organe inconnu, le jeune oiseau éprouverait une surprise analogue à celle du héros de Shakespeare, qui, pourvu d'une tète d'âne par les soins d'un magicien, se mit à braire quand il voulut parler. On pourrait penser que, malgré le souvenir musical qui chante dans son souvenir, le jeune oiseau proférerait des sons tellement éloignés de ceux qu'il a entendus dans son nid, que, les entendant ensuite par l'intermédiaire de son oreille, il ne pourrait songer à cor-

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riger sa phonation pour la rendre plus voisine da modèle choisi. £n d'autres termes, on ne peut croire que la perception du son par Toreille, après qu'il a été proféré^ suffira à dicter au jeune oiseau les mouvements convenables du syrinx.

Il faut qu'il "y ait autre chose.

Le sens des altitudes sc^mentaires, dont j'ai parlé plus faaut^, va nous permettre de comprendre le phénomène d'imitation. En même temps, en effet, que l'oiseau exécute un mouvement nouveau, son sens des attitudes segmentaires apporte à ses centres nerveux, dans une langue spéciale, une image des mouvements exécutés. Et comme ce sens fonctionne dès le début, l'animal arrive à prévoir, en exécutant un mouvement, quel sera le résultat de ce mouvement considéré ^en tant que variation d'attitudes segmentaires. Dans le cas actuel, il va donc donner un ordre d'exécution tel que le sens des attitudes segmentaires lui renvoie nn résultat en harmonie, en accord avec le chant <^ui chante dans son souvenir; ou, pour faire un pas de plus dans l'échelle de la coordination établie par assimilation fonctionnelle, l'accord établi entre le sens des attitudes segmentaires et les souvenirs des centres de coordination sera tel, que le «souvenir lui-même, s'il devient capable d'amorcer un phénomène moteur, amorcera un phénomène dont la

(1^ V. p. 174 et Pierre Bonnier. Le Sens des afiitvdes segmentaires, çp. cit.

sensation segmentaire sera d'accord avec lui. Voilà le fait essentiel de l' imitation. Mais il n'y a aucune raison pour que le son produit par le mouvement du syrinx ressemble à celui qui chante dans le souvenir du jeune oiseau. Il sera d'accord avec lui en tant que sensation d'attitudes segmeutaires, mais ii pourra être différent en tant que son perçu par un étranger ou par l'oreille de l'oiseau lui-même.

Et, en effet, un àue a beau avoir entendu un rossignol, il brait. Un canard a beau avoir été élevé par une poule, et avoir retenu, comme premier souvenir vocal, le chant du coq de la basse-cour et les gloussements de sa mère adoptive, il fera coin coin^ quand il se déterminera à parler, quoique ridée de parler lui vienne vraisemblablement des images vocales recueillies précédemment.

Si donc la jeune linotte imite, pour un observateur étranger, le chant de l'alouette des prés, cela tient à la disposition particulière de son syriuK qui est capable, entre autres chants divers, de produire celui de l'alouette des prés, et qui le produit effectivement quand l'ensemble de ses mouvements musculaires se traduit, en langage d'attitudes segmentaires, par une phrase qui est d'accord avec la phrase vocale perçue et conservée dans le souvenir. Il est d'ailleurs naturel que des attitudes segmentaires, analogues quant à la représentation centrale, soient également analogues quant à l'effet extérieur produit. Mais, en général,

les appareils des espèces animales différentes sont trop différents pour que Tune d'elles puisse imiter Tautre effectivement.

L'imitation se réduit, en général, à une traduction qui n'a de valeur imitative que pour l'animal même qui exécute la traduction. Mais, dans l'intérieur d'une espèce dont tous les individus sont bâtis sur le même plan, on conçoit très bien qu'une imitation subjective détermine, par le procédé que nous venons d'analyser, une imitation objective. C'est pour cela que l'éducation des jeunes animaux, faite par leurs parents, se réduit à une série d'imitations.

Le tilre de ce paragraphe rappelle autre chose *, c'est que, comme nous venons de le voir, les causes déterminantes de nos actes sont toujours des résonances qui représentent, sous forme d'images centrales, des phénomènes extérieurs précédemment observés. De sorte que nos actes sont tous des actes d'imitation, si l'on prend le mot imitation au sens le plus large que nous venons de définir. Dans certains cas, quand nos organes sont conformés pour cela, l'imitation subjective détermine une imitation objective plus ou moins exacte ; mais, même dans les autres cas, nos actes sont toujours des actes d'imitation. Et ceci peut se produire même lorsque nos organes des sens sont incapables de percevoir, entre l'acte exécuté et son modèle, la moindre ressemblance

objective. L'éducation phonétique des sourdsmuets est bien intéressante à ce sujet, en montrant quelles meneilleuses coordinations héréditaires existent chez les animaux. J'emprunte à un spécialiste en la matière * les renseignements suivants :

« La parole se manifeste, non seulement par des sons, mais encore par des positions successives que prennent les différentes parties de Torgane vocal, — lèvres, langue, joues, mâchoire. — par les divers mouvements qu'elles exécutent et les vibrations résultant du passage de Tair dans la langue, vibrations qui, suivant la nature des éléments phonétiques, sont plus particulièrement sensibles à la gorge, à la face, au crâne ou à la poitrine. De cet ensemble de faits qui constituent la parole, le son étant mis à part, l'œil du sourd voit les positions des organes et leur jeu dans l'acle de la phonation, et sa main, convenablement placée, perçoit les vibrations. Le sourd-muet se rend ainsi un compte très exact de ce qu'est la parole en tant que mouvement. Aidé du maître, avec les seules indications fournies par son œil et sa main, il parvient à reproduire fidèlement la série des phénomènes constatés sur autrui, et, de

la sorte, réussit à parler Voici, par exemple,

comment s'apprend l'articulation du son Â, qui est

(1) Edouard Drouot. Les Sourds-muets j Revue Encyclopédique,

JUl

le plus facile et que Ton essaie lé premier. Daos la production de cette voyelle, la bouche, J)ien ouverte, laiss<5 voir la langue immobile et molle^ ment étendue, la pointe placée derrière les incisives inférieures. Le maître, à plusieurs reprises, articule lentement et surtout très dislinctemenl, le son qu'il veut faire émettre. Alors l'élève s'applique à copier du mieux qu'il peut les positions et cela sans donner de la voix. Ces positions, une fois rectifiées et obtenues parfaites, l'enfant porte une main sur la gorge du maître qui articule à nouveau le son A, et perçoit ainsi les vibrations laryn- .giennes pendant que, son autre main appliquée sur son propre larynx, il s'essaie à reproduire les mêmes phénomènes. Le sourd parvient, de la sorte, à donner un son se rapprochant plus ou moins de A, et, qu'après correction. Je maître finit par obtenir parfait. On fixe le son nouvellement enseigné en le faisant répéter un certain nombre de fois et en l'inscrivant au tableau. En même temps, l'élève arrive à le reconnaître sur les livres. Pour I, c'est le crâne qui vibre et non la gorge..., etc., etc.* ».

II y a bien des remarques à faire à propos de cet admirable exemple d'imitation.

D'abord, la similitude des organes et de la coordination chez tous les hommes, même quand une infirmité congénitale les a privés de l'ouïe. En-

(1) J'ai longuement étudié cette question autrefois. Y. Wniié dans rêiî'e vivant, op. cit., cliap. Xï.

suite, pour tous ceux qui ont suivi nos considérations de tout à rheure, il est certain que le sourd à qui on a enseigné la prononciation du son A, entend mentalement ce son quand il le prononce. Il B€ l'entend pas par son oreille, puisqu'une malformation existe chez lui du côté auditif, mais il l'entend sûrement par son Srcns des attitudes segmentaires; de ceci, nou^ ne pouvons douter; nous sommes convaincus que si notre sens des attitudes segmentaires est assez délié pour nous permettre d'imiter du premier coup un son entendu, c'est que notre sens des attitudes segmentaires nous fait entendre exactement ce son lorsque nous le produisons.

Nous avons donc déjà deux manières très différentes d'entendre : nous en acquérons d'autres en apprenant à lire, ce qui nous fait percevoir par les yeuxdes images mentales phonétiques. lime paraît probable que, si notre jeune linotte de tout à l'heure était devenue sourde, après avoir enregistré dans son souvenir le chant de l'alouette des prés, cela ne l'eût pas empêché de reproduire ensuite son modèle, avec la même perfection lorsque lui serait venue l'idée de chanter.

Une autre remarque est encore à faire ici, au sujet ées corrections que l'élève sourd-muet apporte à sa phonation. Nous voyons d'ailleurs que le mot imitation a pour le sourd-muet une signification moins étroite que pour nous. Nous imitons des

sons avec notre voix, lui, il imite des gestes. C'est là un travail de traduction comme ceux qui accompagnent toujours, nous l'avons vu, les imitations objectives les plus parfaites.

Le jeune sourd-muet corrige sa phonation, tandis que la jeune linotte, n'ayant plus d'ailleurs de modèle sous les oreilles, atteint du premier coup la perfection de son chant. C'est que, entre les deux cas, il y a une différence sensible. La linotte ne se sert, pour proférer des sons, que dé son sens des attitudes segmentaires ; le sourd-muet se sert de ses yeux et de son tact pour commencer, pour se créer l'image qu'il doit reproduire; il fait ainsi l'éducation de son sens des attitudes, et c'est seulement quand il a enregistré, par ce sens des attitudes, des images définitives, qu'il peut parler sans se reprendre*

Relativement à cette question des corrections à apporter dans un travail d'imitation, les imitations phonétiques occupent, pour nous hommes, une place à part ; notre sens des attitudes segmentaires est, quand nous sommes adultes, suffisamment éduqué en ce qui concerne notre organe phonateur pour que, du premier coup, nous puissions reproduire une phrase entendue, sans hésiter ie moins du monde. Il est vrai que l'imitation n'est pas parfaite, et que nous reproduisons avec notre accent personnel une phrase qu'a prononcée près de nous une voix différente. Si nous voulons arriver

à une mimique plus exacte, nous nous servons de notre oreille pour écouter ce que nous disons, pour le comparer avec le modèle entendu, et nous faisons alors, par des corrections successives, l'éducation ^u sens des attitudes de notre larynx. Dans ce cas, notre organe phonateur n*est pas plus perfectionné héréditairement que ne le sont nos organes imitateurs de gestes ; l'hérédité n*a pas eu à prévoir que nous voudrions imiter exactement tel ou tel son ; elle a seulement préparé notre organe vocal, pour notre usage personnel, en conséquence de la longue habitude du langage articulé que nous ont transmise nos ancêtres.

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