IMITATION SUIVIE DE CORRECTIONS
J'ai laissé de côté précédemment les imitations de gestes, parce qu'il y avait, dans ces imitations, une complication de plus, la correction après coup, grâce à l'appréciation par nos organes des sens du résultat extériorisé de notre activité. Nous apprécions alors notre production comme nous apprécierions celle d'un étranger; et nous nous servons de cette appréciation pour modifier, par des retouches successives, le résultat produit. Nous y réussissons plus ou moins, suivant que nous sommes plus ou moins bien doués relativement au genre d'imitation dans lequel nous nous essayons.
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Le peiotre retouche son desam, aprè& ravoir comparé au modèle ; c'est là. une correction extérieure à rindividu et portant sur son œuvre; ce n'est pas la correction de son sens des attitudes segmentaires. Cependant, par une longue habitude, les hommes très bien doués pour le dessin, arrivent à dessiner du prevkier coup la ligne caractéristique d'un modèle. Qui de nous n*a adiniré les carica^ tures dans lesquelles Gapiello, au moyen d'un trait unique et sans retoux$he,' nous faisait reconnaître du premier coup la physionomie de nos plus notoires contemporains? Les caricaturiste» qui arrivent à cette maîtrise ont fait d'une manière définitive l'éducation de leur sens des attitudes relativement au geste dessinateur.
Tous ceux qui apprennent à écrire font la même chose, mais dans des proportions beaucoup moindres ; ils arrivent en effet à reproduire instinctivement, sans retouche, un petit nombre de signes^ toujours les mêmes, les lettres de l'alphabet;, et d'ailleurs la reproduction de ces lettres est loin d'être uniforme au point de vue dessin. Tandis que le caricaturiste reproduit, à chaque nouveau, modèle, une ligne sinueuse différente ; il est vrai que toutes les caricatures ne sont pas réussies et que quelques-unes d'entre elles ne sont obtenues dans leur perfection qu'après un certain nombre d'essais infructueux au moyen desquels l'artiste corrige son sens des attitudes, relativement à
nrAGES ET IMITAT lOX ) 203
rexécution projetée. C'est comme <:éla aussi que les perroquets arrivent à reproduire petit à petit, après de nombreux à peu près, les phrases du Langage humain qui ne sont pas de leur langage feéréditaire^.
D'une manière générale, c'est comme eeia que tous les aitisans apprennent leur métier. Apprendre un Biétier, tc'est faire l'éducation de son sens des attitudes relativement à ce métier. Si, en effet, on faisait d'abord le geste au hasard pour le corriger ensmtej par comparaison avec le modèle choisi, on gâterart sûrement tout l'ouvrage; un bon ouvrier est celui qui a fait, relativement à son métier, réducation de son sens des attitudes, de telle manière qu'il puisse prévoir, à peu de chose f près, le résultat qu'il va obtenir. Jusque-là^ il n*est qu'un apprenti, un gâcheur de matériaux. . Grâce à notre sens des attitudes, il se fait, dans nos centres nervera, une représentation, un gabarit de l'ouvrage à exécuter. Ce gabarit ne ressemble pas effectivement «à l'ouvrage à faire, mais il le représente pour nous en langage clair. De même, le papier troué que les dessinateurs des grandes
maisons lyonnaises préparent pour le tissage d'une
belle étoffe brochée, ne ressemble pas au dessin de cette étoife; c'est la traduction de ce dessin par rapport au mécanisme du métier à tisser ; et quand on met à sa place, sur le métier, cette bande de
J) V. Le Conflit^ o^. eii,, p. il3.
papier troué, le métier, qu'une machine aveugle met en branle, fabrique ces étoffes qui font l'admiration des connaisseurs. Il en est de même de toutes nos actions ; notre sens des attitudes, éduqué par une série suffisante d'essais, trace à un certain moment une représentation d'un acte extérieur. Si, à ce moment, les influx nerveux qui se propagent dans notre cerveau amorcent un influx centrifuge suivant le principe de Carnot*, (en langage psychologique nous disons que nous nous décidons à exécuter Tacte préparé), la représentation du modèle à exécuter guide notre activité extérieure comme le papier troué guidait tout à l'heure le métier Jacquart. De sorte que, pour un acte auquel nous sommes habitués, nous pouvons prévoir ce que nous allons faire ; quoique la représentation, par notre sens des attitudes, de l'acte à exécuter, soit simplement une traduction de cet acte dans un langage adéquat à notre mécanisme.
En prenant le mot imitation dans le sens très large que nous avons déflni plus haut, nous arrivons donc à cette conclusion intéressante que tous nos actes sont des imitations. Nos influx nerveux provenant des surfaces sensorielles sont les images dans le temps, ou images de première espèce, des mouvements oscillatoires du milieu ; il s^emmagasine dans nos centres des mouvements analogues
1) V. De Vllommc à la Science, ctiap* V«
qui sont des images, des souvenirs ; ce sont ces dfiux sources d'activité qui déterminent par des inlerféreiices ou des rencontres fortuites que nous appelons en langage subjectif des associations d'idées) la mise en train d'organes dont le jeu est à son tour une simple imitation, celle du gabarit tracé par notre sens des attitudes.
§ 37. — L'HÉRÉDITÉ CONTRE LMWITATION.
Ainsi donc, c'est sans exagération que nous pouvons dire que l'activité des animaux est surtout imilative.
J'ai souvent exprimé cette idée que l'évolution d'un individu est le résultat de deux facteurs antagonistes : l'hérédité et l'éducation ^
J'appelle hérédité, à chaque instant, l'ensemble des éléments de mécanisme que l'animal transporte avec lui, et je représente cet ensemble par la lettre A.
J'appelle éducation, à chaque instant, l'ensemble des facteurs ambiants qui sont en relation directe avec le mécanisme de l'animal, et je représente cet ensemble par la lettre B.
De sorte que, à un moment quelconque, l'activité individuelle se représente par la formule symbolique (AxB).
Eh bien ! dans cette formule symbolique, les deux
(1) V. Éléments de philosophie biologique. op,cit,, chap. XIIL
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facteurs sont réellement ant^onietes ; l'hérédité, gardienne de la vie, a pour objet d'assimiler le milieu, de le rendre semblable à Tindividu dansles limites du contour de cet individu ; réducatien, agent de trouble et de modifications, a pour objet d'introduire dans riadlvidu des influences extérieures, des imitations, par lesquelles certains facteurs du milieu s'efforcent d'assimiler l'individu. De ces deux efforts antagonistes d'assimilation résulte une cote mal taillée qui est Vassimilaimi fonctionnelle, V adaptation ; le résultat est toujours assez voisin de l'assimilation proprement dite, sans quoi la vie cesserait; mais cette assimilation n'est pas parfaite; l'infiluence du milieu se traduit par des adaptations ; la victoire du vivant sur le milieu n'est pas absolue. Limitation est la revanche du milieu sur le vivant.