LE LANGAGE ARTICULÉ
L'un des caractères dont l'homme se montre le plus lier, celui par lequel il se déclare distingué des autres animaux, c'est le langage articulé. Je ne sais pas jusqu'à quel point le langage articulé est l'apanage de Fespèce humaine; certaines espèces sociales possèdent peut-être son équivîtleat, c'està-dire la possibilité de traduire, par des signes conventionnels transmissibles d'individu à individu, les images et les associations d'idées qui se
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produisent dans ses centres neirveux. Quand nous voyons les fourmis se communiquer des nouvelles^ nous ne pouvons pas douter qu'elles^ soient caparblés de se les communiquer effectivement; et c'est là la définition la plus convenable du langage.
Ce qui est important, ce n'est pas eu effet que les signes conventionnels se transmettent à tel ou tel organe des sens, mais qu'Us existent et soient transmissibles. Il se trouve que, chez Thomme, le plus commode des langages est le langage vocal ; mais nous possédons aussi le langage par gestes, et le langage écrit, qui, dans certains cas, sont plus utilisables que le langage vocal. Le mot langage lui-même dérive de langue, parce que la langue est employée dana le langage le plus ordinaire ou langage vocal ; il serait avantageux de remplacer ce mot par un autre qui indiquât, sans spécifier aucun mécanisme, la possibilité de transmettre d'individu à individu, par des signes conventionnels, la traduction d'images intracérébrales et d'association^ d'idées. Nous conserverons le mot langage malgré ses inconvénients, en déclarant seulement que nous le prenons dans son sens le plus général.
Le langage est un ensemble de gestes^ qui, comme tous les gestes, sont la traduction externe de « gabarits » préparés dans les centres par le sens des attitudes. Mais les gestes utilisés dans le langage sont des gestes très familiers, auxquels
nous sommes habitués par un long usage, et que nous pratiquons donc sans hésitation, comme fait un ouvrier qui a bien appris son métier.
Notre organe vocal est susceptible d'un fonctionnement intellectuel très prolongé; il ne devient pas adulte de bonne heure, ainsi que cela a lieu pour les linottes qui répètent toute leur vie ce qu'elles ont chanté une première fois. C'est pour cela que notre organe vocal a pu être utilisé pour la constitution du langage. Il Ta été de toute antiquité et depuis que les hommes méritent le nom d'hommes; c'est pour cela que, même quand nous sommes très habitués à un autre langage, le langage écrit, par exemple, les images éveillées par ce langage sont toujours des images vocales. Quand je vois un mot écrit, je Ventends ; quand je l'entends prononcer, je ne le vois pas écrit, parce que le langage vocal est aussi ancien que l'humanité, tandis que le langage écrit est plus récent et a été longtemps l'apanage d'une élite.
En d'autres termes, quoique les enfants ne sachent pas parler sans avoir appris les signes conventionnels de la parole, on peut dire que l'habitude du langage vocal est héréditaire chez l'homme. L'opération qui consiste à donner un nom aux hommes et aux choses est tout à fait naturelle à notre espèce.
Je crois que, si l'on isolait dans une île un certain nombre de nos congénères séparés de leurs
mères avant d'avoir appris à parler, il leur viendrait à ridée de donner aux objets familiers des noms conventionnels, et de se créer, pour leur usage, un langage vocal.
11 est sans doute extrêmement commode de traduire tout ce qu'on éprouve daps un langage unique, le langage vocal par exemple, et une telle habitude a prodigieusement aidé à l'organisation des sociétés. Mais n'est-il pas à craindre que la commodité même de cette traduction lui donne, dans Tensemble des fonctions individuelles, une importance exagérée? Le langage est, en quelque sorte, pour les actions humaines, ce que la monnaie est pour les transactions commerciales. On est arrivé à aimer Tor pour Tor, mais aussi la parole pour la parole. Le bavardage çst devenu la plus importante de nos occupations ; nous ne pouvons rien faire, rien entreprendre, sans parler ; du moins nous parlons-nous sans cesse à nousmêmes, nous racontant en images vocales tout ce qui se passe en nous. Cest ce que nous appelons penser.
Pour ceci, comme pour tous les autres organes, il y a des différences individuelles entre les hommes ; les uns sont plus peintres que les autres, avons-nous dit tout à l'heure ; les autres sont plus bavards, et chacun ne peut, à ce sujet, choisir que son propre exemple. Pour ma part, je n'accomplis aucun acte intellectuel, aucun acte éveillant en
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moi des états de conscience, sans me le» racooter à moi-même en langage vocale II en est de même pour mes rêves ; je me les raconte sans cesse, et quand je m'éveille brusquem*ent, je me surprends en train de parler mentalement. Ce«t peutr-ètre à cause de cette tendance au bavardage que j'ai été amené à faire de la philosophie !
Il y a, je crois, des hommes tout autrement doués; il y a des gens qui, lorsqu'ils lisent un roman, évoquent les figures des personnages da roman ) moi\ je ne le fais jamais^ et cela est tout naturel puisque, quand je voïi des événements, je n'ai rien de plus pressé que de me les raconter en langage vocal ; la narration vocale des CaLtS: a pris pour moi la valeur prédominante.
Des gens différents de moi auront sems doute de la peine à croire ce que je dis ici; mais j'ai de la peine, moi aussi, à croire un de mes amis qui fait de ta sculpture, quand il m« dit que, pour préparer un groupe, il en fait, dans son imagination, l'évocation plastique. Moi, tout au contraire, je ne sais comment est faite une statue, qu'après m'être raconté à moi-même les remarques vocales qu'elle me suggère. Le compte rendu d'un salon de peinture n'évoque jamais, pour moi, un seul des tableaux dont la description est faite; mais
(1 Quand j'ai des mots pour les exprimer ; quand je n'en ai pas, je parie tout de même ; quand j*ai mal aux dents-, par exemple.
ensuite, quand je vais visiter le salon, je remarque <r abord dans chaque tableau les particularités qui m'ont été agnalées d'avance en langage voeal. Natureiienaent, dans ces conditions, la littérature est l'art auquel je suis le plus sensible, puisque je ne connais des autres arts que la littérature que je me fais à leur sujet.
Poupée à ce point, la prépondérance du langage sur les autres facultés est vraisemblablement une anomalie ; mais je suis convaincu que, même chez les gens les moins doués pour le bavardage, le langage a une importance qui est encore excès:sive. J-ai fait remarquer ailleurs le danger de la magie des mots ^ .
Il faut bien se Tavouer, en effet, notre éducation est presque exclusivement une éducation verbale. Elle l'était, du moins, jusqu'à ces derniers temps, et Ton sortait du lycée et des écoles spéciales, capable de disserter de omni re scibili^ mais uq sachant rien faire. Les nouveaux programmes ont entrepris de lutter contre cette tendance stérilisante; on a fait, dans les études, une part très large à l'observation et à l'expérimentation, mais il faudra très longtemps pour que les bienfaits de cette réforme se fassent sentir réellement, car les professeurs chargés de l'appliquer ont reçu une éducation verbale, et ne peuvent s'empêcher d'aimer ce à quoi ils ont été habitués.
(!) Les In/Riences ancestrales , op. cié., § 50. .
Nous donnons des noms à tout; chaque objet éveille un nom dans notre mémoire ; quand nous rencontrons à Timproviste un ami auquel nous n'avons pas pensé depuis longtemps, sa vue évoque immédiatement son nom dans notre cerveau. Si c'est quelqu'un qui nous a été très familier, son nom suffit à nous rappeler en un instant tout ce que nous savons de lui. Il y a, entre son image visuelle et son nom, une coordination aussi bien établie chez nous que celle qui se manifeste pour ceux qui savent lire, entre l'image visuelle d'un mot écrit et son image phonétique.
Ces coordinations sont la merveille du mécanisme humain; mais, comme je le disais tout à l'heure, elles ne sont pas sans danger.