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PAROLE ET PENSÉE

Toutes les associations d'idées qui résultent des influx traversant les parties non adultes de notre cerveau s'accompagnent d'images vocales, de phrases que nous appelons des pensées.

Quand nous demandons brusquement à quelqu'un : « A quoi penses-tu? », cela veut dire ; M Quelles sont les phrases que tu prononces mentalement en ce moment? ». Nous distinguons les pensées des actions, parce que les secondes produisent un geste visible à l'extérieur de l'individu ; mais, sauf pour les actes instinctifs, qui empruntent

uniquement les parties adultes de nos mécanismes, des phrases mentales accompagnent aussi bien nos actions que nos pensées. Nous ne pouvons pas penser sans parler; du moins, je ne le puis pas; niais je n'ose pas affirmer qu'il en soit de même chez des congénères moins bavards. Et voici, en conséquence, comment se pose, pour moi, la question du danger de la parole :

Que les actions déterminées en nous par Tiniluence des objets voisins se traduisent fatalement en langage articulé, cela est sûrement commode pour les relations d'homme à homme, et nous permet d'extérioriser, de notre subjectivité, ce qu'il nous plaît d'en faire connaître. Mais la parole, qui a pris une si grande importance comme traductrice de nos actions, est devenue une fonction à part.

Nous ne pouvons pas penser sans parler, 7nais rien ne nous est plus facile de parlée' sans penser ; c'est-à-dire que, avec des mots une fois construits, nous pouvons organiser des phrases à l'infini, sans que ces phrases représentent des influx nerveux se produisant en dehors de notre mécanisme vocal. Nous pouvons parler pour parler, pour la musique des mots, comme le font certains poètes dont Mallarmé a été peut-être le plus exagéré.

Les phrases que nous produisons ainsi peuvent n'avoir aucun sens apparent, et, alors, elles ne sont pas dangereuses. Elles peuvent, tout en ayant

un sens apparent, n'avoir aucun rapport avec les réalités qui nous entourent au moment considéré ; par exemple, nous pouvons dire : « Il fait nuit »>,. quand nous nous trouvons en plein soleil. Ces phrases représentent des erreurs ou des mensonges ^ J'étudierai, un peu plus loin, les divers sens du mot œriié.

§ \0. — LANGAGE ET MéTAPHY^iQUE.

En dehors des erreurs et des mensonges, il y a une autre cause de danger dans l'emploi du langage articuiéj considéré comme une fonction à part.

Les premiers mots ont sans doute représenté des objets concrets, des choses mesurables, accessibles objectivement à l'étude ; puis, les besoins ëe concision ont amené à créer des mots qui représentaient des rapports entre les objets; puis, on en a imaginé d'autres qui représentaient des relations entre ces rapports. A mesure que Toa s'éloignait de la réalité concrète, il devenait de plus en plus facile à chaque individu isolé d'employerles mêmes mots avec des sens différents. Enfin, chacun représentait aussi par des mots des états de conscience intérieurs qu'il ne pouvait comparer aux états de

(1) Tout animal capable d'extôrioriser une pensée par des gestes est capable de mentir ; il y a des chiens menteurs. V. Le Cmiflit^ op. cit., p. 84.

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conscience que ses eongénères représeMaîent dfi la même laç&B.

Ainsi s'est iotrodiiit petit à petit, dans le langage fanmain, l-oeage des raclas mal déûnis. Le langage, dont Tobjet priinitif était d-é*a%lir dés relations erilre les hommes a fini, à mesure qu*îl se déve*0|>pait, par fausser ces relations ; car on en est arrivé à parler pour ijoi tout eenl, sans se demander si •é'^ani/res hommes pouvaient comprendre. C'est là rorigine des systèmes philosophiques. Des mots ont été créés pour représenter des choses qui n'^xisti^ent pas ; mais du moment que les mots ont existé, les choses représentées par . ces mots ont eu pour les hommes une existence pins réelle qu« celle des objets concrets. ; on s'est égorgé ée tout temps pour des questions religieuses, c'est-à-dire pour de pures ciuestions de mots.

Seul, le langage mathématique a conservé des rapports ininterrompus avec la réalité mesurable, et c'est pour cela que seul il peut mettre tout le monde d'accord. La mécanique universelle est la seule philosophie qui ne puisse donner prise à aucune discussion. On pouvait penser qu'après le merveilleux essor scientifique du xix^ siècle, tout le monde s'efforcerait de prendre pied dans la réalité et de créer un corps de doctrine ayant pour seul point de départ les choses accessibles à la mesure. Au contraire, jamais peut-être plus qu'à

notre époque, on n*a vu fleurir le goût de la parole dépourvue de fondement objectif. Les philosophes les plus écoutés sont les métaphysiciens , c'est-àdire ceux qui parlent, de préférence, de concepts

nés dans; leur organe vocal et ne représentant rien d'accessible à la physique qui mesure. Le plus célèbre, sans contredit, des métaphysiciens français actuels est M, Bergson. Les livres qu'il publie ont un succès prodigieux, et, dans un grand nombre de revues, des critiques autorisés ont déclaré quMl n'y a jamais eu de plus grand philosophe. J'ai donc cru devoir montrer dans un article de la

Revue du mois^ le danger scientifique du langage des métaphysiciens. La réponse qu'a bien voulu me faire l'illustre professeur m'encourage à reproduire ici article et réponse. Je crois que cela peut être très instructif pour la question de la définition des mots.

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