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REMARQUES SUR LA BIOLOGIE DE M. BERGSON

Des amis m'ont vivement engagé à lire le nouvel ouvrage de M. Bergson, l'Évolution créatrice'^. J'avais jusqu'à présent une connaissance très vague des écrits de l'éminent philosophe; le langage dans lequel il s'exprime est tellement différent de celui auquel je suis habitué, qu'il me faudrait, pour le suivre facilement, un traducteur que je n'ai pas encore rencontré. Je m'étais borné à son article de la Revue de métaphysique (janvier 1903), dans lequel on m'avait assuré que je trouverais un bon résumé de sa manière de voir. Ayant lu cet article, j'avais acquis la conviction que la méthode du célèbre professeur ne diffère de celle des sciences expérimentales que par une question de point de

(1) Revue du mois, 10 août 1907.

(2) A Paris, chez Félix Alcan, 1907.

vue, par une forme de langage. Il lé dit lui-même, au commencement de cet article, dans les phrases que voici :

Si l'on compare entre elles les définitions de Ta métaphysique et les conceptions de l'absolu, on s'aperçoit que les piiilosophes ^'accordent, en dépit de leurs divergences apparentes, à distinguer deux manières profondément différentes de connaître une chose. La [première implique qu'on tourne autour de cette chose, la seconde qu'on entre en elle. La première dépend du point de vue où l'on se place et des symboles par lesquels on s'exprime. La seconde ne se prend d'aucun point de vue et ne s'appuie sur aucun symbole. De la première connaissance on dira qu'elle s'arrête au relatif; de la seconde, là où elle est possible, on dira qu'elle atteint Yabsolu.

Soit, par exemple, le mouvement d'un objet dans l'espace. Je le perçois difleremment, selon le point de vue, mobile où immobile, d*où je le regarde. Je l'exprime différemment, selon le système d'axes ou de points de repère auquel je le rapporte, c'est-à-dire selon les symboles par lesquels je le traduis. Et je l'appelle relatif ^our cette double raison; dans un cas comme dans l'autre, je me place en dehors de l'objet lui-môme. Quand je parle d'un mouvement absolu, c'est que j'attribue au mobile un intérieur et comme des états d'âme, c'est aussi que je sympathise avec les états et que je m'insère en eux par un effort d'imagination^. Alors, selon que l'objel

!\^ Pour moi, ceci signifie que, « pour se rendre compte d'un mouvement, on se figure qu'on est le mobile hii-même ». On verra tout à Theure, p. 241, que M. Bergson déclare cette traduction inexacte de tout point. Il dit que personne avant moi n'a jamais eu Tidée de cette méthode extraordinaire.- C'est bien le cas de répéter l'aphorisme célèbre : TraduUore, tradi-

sera mobile ou immobile ^, selon qu'il adoptera un mouvement ou un autre mouvement 2, je n'éprouverai pas la même chose. Et ce que j'éprouverai ne dépendra ni du point de vue que je pourrais adopter sur l'objet, puisque je serai dans l'objet lui-même, ni des symboles par lèsquels je pourrais le traduire, puisque j'aurai renoncé à toute traduction pour posséder l'original. Bref, le mouvement ne sera plus saisi du dehors, et, en quelque sorte, de chez moi, mais du dedans, en lui, en soi. Je tiendrai un absolu.

La clarté de ce passage de M. Bergson est très précieuse pour ceux qui ont, comme moi, beaucoup de peine à suivre les raisonnements des métaphysiciens. D'abord, on y voit que le langage de Fauteur diffère du langage objectif pur, parce qu'il y ajoute un « effort d'imagination ». Cet eiîort d'imagination n'est pas pour déplaire à la majorité des philosophes, si j'en crois la haute estime en laquelle ils tiennent les ouvrages de M. Bergson ; mais je ne vois pas en quoi cet effort est utile à la connaissance du mouvement étudié, et je suis convaincu que, pour se rendre compte d'un mouvement; réminent professeur commence, comme moi-même, par en faire une étude purement objective, avant de s'abandonner à son rêve et de s'imaginer qu'il est le mobile lui-même.

tore! Entre M. Bergson et moi tout est affaire de traduction ; il déclare d'ailleurs que, de lui à moi, toute traduction est impossible. V. p. 243.

,1) Par rapport à quoi ? M. Bergson ne nous le dit pas.

^2 Même remarque.

Pour ma part, je me défie de la sensation de mouvement que j'éprouve en moi-même quand je me meus, c'est-à-dire dans le cas où le mobile que j'observe est mon propre individu. En chemin de fer, dans la nuit noire, je me demande souvent dans quel sens je marche, car je ne vois que les parois du wagon par rapport auxquelles je suis immobile. Passant devant la lumière d'un signal, je connais immédiatement le sens dans lequel je vais sur la voie ferrée, à moins que, sans m'en douter, j'aie vu le signal dans une glace, auquel cas je crois me mouvoir en sens contraire ; j'en éprouve même la sensation ; et cette sensation est tellement trompeuse que si, un instant après, je passe dans une gare éclairée, j'éprouve d'abord avant de me ressaisir, un étonnement profond en voyant marcher cette gare dans le même sens que le train. Cette observation, que j'ai faite cent fois, m'a enlevé toute confiance dans la sensation de mouvement, et je ne vois aucun avantage à m'imaginer que je suis dans le mobile dont j'observe le déplacement. J'avoue, humblement que je ne saisis, en l'observant objectivement, que du relatif ; mais cela ne m'étonne pas, puisque tous les mouvements que je connais diffèrent suivant les corps par rapport auxquels on les observe. Si donc, par un effort d'imagination, je saisis l'absolu du mouvement, j'ai imaginé une erreur évidente. Assis devant ma table de travail, je suis immobile par rapport aux

objets qui m'entourent, mais je tourne très vite avec la terre et autour du soleil.

Duquel de ces mouvements relatif senlirai-je en moi l'absolu ? Je ne vois pas ce que Ton gagne à introduire un effort d'imagination dans des phénomènes mesurables que cet effort peut dénaturer, je n'y trouverai d'avantage que si M. Bergson arrive à nous apprendre qu'on peut étudier directement le mouvement en *oi; jusqu'à présent, il me semble que ce brillant métaphysicien est réduit à employer les mêmes mesurés que moi, et à étudier, à mesurer du relatif d'abord par la méthode objective. Si, ayant mesuré du relatif, nous trouvons ensuite des invariants indépendants de nos systèmes de mesure, nous aurons fait un pas vers la connaissance de l'absolu en énonçant le principe de la conservation de l'énergie. Mais ce sera là un résultat a posteriori, et non une imagination a priori comme celle qui consiste à « sympathiser avec le mouvement d'un mobile dans lequel on se transporte par la pensée ».

Je ne vois donc pas l'intérêt scientifique de

l'effort d'imagination par lequel M. Bergson passe

du langage objectif au langage métieiphysique, mais

je vois bien en revanche l'intérêt poétique de cette

méthode qui flatte notre goût invétéré pour le

mysticisme. Quand il s'agira de comprendre (?) la

vie, rien ne sera plus avantageux que d'avoir em-

ployé souvent la méthode métaphysique. Si Ton a accoutumé de penser à une molécule quelconque, comme si Ton était dedans, on n'aura pas de peine ensuite à s'expliquer qu'on se retrouve dans un assemblage de molécules ; au fond, on retombera ainsi sur la théorie de la conscience épiphénomène, de la conscience humaine considérée comme une intégrale de consciences élémentaires ; mais cette théorie désolante se trouvera poétisée, sublimée, si j'ose dire, entourée qu'elle sera de phrases harmonieuses, comme certains bonbons de qualité très ordinaire, que les confiseurs vendent beaucoup plus cher en plaçant chacun d'eux dans une élégante enveloppe de papier. Autant que j'ai pu le comprendre, la théorie de M. Bergson ne diflfère pas essentiellement du système des mécanistes ; elle n'en diffère que par Tenveloppe de papier qui dissimule chaque bonbon. L'incomparable artiste qu'est l'éminent professeur du Gollège de France, excelle à présenter sous une forme séduisante des théories qui, exposées sans fard, effraieraient les lecteurs. Je ne crois pas m'avancer trop en affirmant qu'un bon traducteur pourrait faire, en langage vulgaire et positif, une interprétation du dernier livre de M. Bergson, à l'usage de ceux qui, comme moi, se traînent, sans pouvoir en sortir, dans les bas-fonds dépourvus d'idéal de la science basée sur la mesure. Je n'ai pas la prétention d'être ce traducteur, mais je trouve intéressant de

montrer que deux chercheurs aussi opposés par leurs tendances que M. Bergson et moi, sont conduits naturellement, par Tétat actuel de la science, à se poser les mômes problèmes et même quelquefois à adopter les mêmes formules. Une telle constatation me paraît aussi importante, au sujet de la valeur de la science, que celle de Téquivalence de quantités mesurées par le nez ou le sens thermique avec d'autres quantités mesurées par les yeux. Un métaphysicien et un moniste se rencontrant dans rinlerprétation de la vie, quoique pàrtîsdes extrémités opposées deThorizon humain, cela me fait penser à la rencontre de la chaleur et du mouvement dans le domaine énergétique. Je n'ai pas la prétention de chercher qui, de M. Bergson ou de moi, emploie la méthode la plus avantageuse; cela n'aurait aucun intérêt; nous sommes l'un et l'autre des tourbillons passagers et sans importance ; je crois qu'aucun de ces deux tourbillons n'a influencé le nâouvement de l'autre; et, malgré cela, nous nous sommes quelquefois rencontrés. J'attache beaucoup plus d'importance aux points sur lesquels nous concordons qu'à ceux au sujet desquels nous ne nous comprenons pas; il est vrai que là, où je ne comprends pas M. Bergson, c'est peuj;-être seulement faute de savoir le traduire.

La traduction est inutile, lorsque les formules sont les mêmes dans les deux langues. Je com-

menée donc par signaler avec satisfaction cette affirmation de la première page de VÉvolution créatrice :

Nous verrons que l'intelligence humaine se sent cbez elle tant qu^on la laisse parmi les objets inertes, plus spécialement parmi les objets solides, où notre action trouve son point d'appui et ilotre industrie ses instruments de travail, que nos concepts ont été formés à rimage des solides, que notre logique est surtout la logique des solides^ etc.

J'ai déjà exprimé, il y a quatre ans, celte idée qui m'est chère dans Les Lois naturelles et Les Influences ancestrales^ où je disais en particulier ip. 134) :

Le rôle des corps solides dans notre éducation ancestrale, a été tel que nous pouvons dire aujourd'hui, sans trop d'exagération, que notre logique, résumé héréditaire de l'expérience des ^ancêtres, est surtout une logique des corps solides. J'ai essayé de montrer, ajoutais-je, comment les notions expérimentales résultant du frottement de nos ancêtres avec les corps solides, nous ont servi à faire de l'arithmétique et de la géométrie...

Cette similitude frappante entfe les vues de M. Bergson et les miennes m'a paru d'autant plus intéressante que nos points de départ sont plusv éloignés. Dans le corps même de son ouvrage, Téminent métaphysicien consacre un chapitre au « mécanisme cinématographique de la pensée », ainsi que je Tai fait, il y a sept ou huit ans au

moins, dans plusieurs livres, et, en particulier, dans Le Conflit^. Ainsi, non seulement nous sommes conduits aux mêmes formules, mais nous rencontrons séparément les mêmes comparaisons. Nous sommes fatalement amenés aussi à nous poser les mêmes problèmes. C'est ainsi que M. Bergson se pose (p. II de Tlntroduction) la question à laquelle j'ai essayé de répondre dans un article récent de la Revue philosophique ^. Voici ce passage, où il semble que l'auteur de V Évolution créatrice doive être conduit à des conclusions tout à fait opposées aux miennes :

... de là devrait résulter que notre pensée sous sa forme purement logique, est incapable de se représenter la vraie nature de la vie, la signification profonde du mouvement évolutif. Créée par la vie, dans des circonstances déterminées, pour agir sur des choses déterminées, comment embrasserait-elle la vie, dont elle n'est qu'une émanation ou un aspect? Déposée, en cours de route, par le mouvement évolutif-'*, comment s'appliquerait-elle le long du mouvement évolutif lui-même? Autant vaudrait prétendre que la partie égale le tout, que l'effet peut résorber en lui sa cause, ou que le galet laissé sur la plage dessine la. forme de la vague qui l'apporte^. De fait nous sentons bien qu'aucune des catégories de notre pensée, unité, multiplicité, causalité mécanique, finalité

(1) Paris 1900. Armand Colin.

(2) L'ordre des sciences. Rewe philosophique, juillet et août

(3) C'est exactement le résumé de la théorie que j'ai développée dans les Influences ancestrales et le Traité de biologie.

(4) C'est pourtant ce qui se passe en photographie.

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intelligente, elc, ne s'applique exactement aux choses de la vie* : qui dira où commence et où finit l'individualité, si l'être vivant est un ou plusieurs, si ce sont les cellules qui s^associent en organisme ou si c'est l'organisme qui se dissocie en cellules? En vain nous poussons le vivant dans tel ou tel de nos cadres. Tous les cadres craquent; ils sont trop étroits, trop rigides surtout pour ce que nous voudrions y mettre. Notre raisonnement si sûr de lui quand il circule à travers des choses inertes', se sent d'ailleurs mal à l'aise sur ce nouveau terrain. On serait fort embarrassé pour citer une découverte biologique due au raisonnement pur. Et le plus souvent, quand Texpérience a fini par nous montrer comment la vie s'y prend pour obtenir un certain résultat, nous trouvons que sa manière d'opérer est précisément celle à laquelle nous n'aurions jamais pensé ^.

Tout cela n'empêche pas que M; Bergson s'efforce courageusement d'établir une théorie de la vie :

Une quatrième et dernière partie, dit-il à la fin de son introduction, est destinée à montrer comment notre entendement lui-même, en se soumettant à une certaine discipline, pourrait préparer une philosophie qui le dépasse.

C'est précisément le résultat auquel je crois qu'on est arrivé, par la langue mathématique, en

(1} Voil.à la vraie divergence entre M. Bergson et les mécanistes.

2; \oyez copendant rcrrcur que l'on peut faire en se plaçant par la pensée dans un mobile inorte pour saisir le mouvement en soi.

■3) Témoin, la loi d'habitude, la plus fondamentale de la biologie et la plus familière aux hommes.

découvrant les invariants du monde ; malheureusèment, la fin «de V Evolution créatrice est écrite dans une langue que je ne sais pas encore lire; je ne puis donc pas m'assurer du parallélisme de nos conclusions, quoiqu'ayant bien compris Tidentité des problèmes que nous nous sommes posé^ au début.

Autant que j*ai pu la suivre, l'idée de M. Bergson me parait être que le mécanisme et. le fînalisme sont des systèmes incomplets ; il en propose un autre qui les dépasse et atteint la réalité même. Pour l'expliquer, il revient encore à son exemple du mouvement, dans lequel il nous apprenait tout à rheure comment on peut saisir un absolu * :

Si je lève la main de A en B, ce mouvement m'apparatt à la fois sous deux aspects. Senli du dedans, c'est un acte simple, indivisible. Aperçu du dehors, c'est le parcours d'une certaine courbe A B. Dans cette ligne je distinguerai autant de positions que je voudrai, et la ligne elle-même pourra être définie en une certaine coordination de ces positions entre elles. Mais les positions en nombre infini et Tordre qui relie les positions les unes aux autres, sont sortis automatiquement de Tacie indivisible par lequel ma main est allée de A en B. Le mécanisme consisterait ici à ne voir que les positions. Le fînalisme tiendrait compte de ieur ordre. Mais mécanisme et fînalisme passeraient r un et Tautre à côté du mouvement qui est la réalité.

C'est, je pense, cette réalité même que veut sai- (1) Op. cit., p. 99.

sir M. Bergson par une méthode qui, si je comprends bien, veut faire à la fois l'analyse et la synthèse des choses, les étudier à la fois au point de vue objectif et au point de vue subjectif. Du moins, cela me semble-t-il résulter de ce qu'il a dit de sa manière de saisir le mouvement absolu. Je me demande si la philosophie de M. Bergson ne consiste pas à raconter le mécanisme dans un langage finaliste, l'objectif dans un langage subjectif. Pour moi, cela crée une difficulté très grande et j'arrive à avoir très fort mal à la tète quand je veux le suivre longtemps ; cela me produit le même effet que de regarder dans deux directions à la fois ; mais il est probable que je suis mal conformé, car beaucoup de gens dans lesquels j'ai grande confiance m'ont affirmé qu'ils suivent sans effort et avec infiniment de plaisir les élégantes dissertations du professeur au Collège de France. Quelque artificielles que puissent être nos méthodes d'analyse *, je crois utile de les employer successivement et séparément, plutôt que de me donner l'illusion de suivre à la fois deux roules différentes. Je suis tout à fait convaincu, par exemple, comme le dit M. Bergson dans son Introduction (p. VI), « que la théorie de la connaissance et la théorie de la vie sont inséparables Tune de l'autre ». Cela n'empêche pas que j'aie cru devoir étudier d'abord les phénomènes

(1) J'ai essayé de montrer le côté artificiel de ces méthodes d'analyse dans mes Éléments de philosophie biologique.

-A .-«er v-T

objectifs de la vie, par une méthode objective, et que j'aie essayé, seulement après^ de me rendre compte des faits de conscience qui accompagnent vraisemblablement, chez les autres comme chez moi-même, les phénomènes observables. M. Bergson veut faire les deux choses à la fois, mais, en agissant ainsi, il fait simplement en même temps, comme il le dit lui-même à propos du mouvement absolu, œuvre d'observation et œuvre d'imagination. Il voit un mouvement et il l'éludie sans savoir si le mobile est conscient de son mouvement; mais, en même temps^ il s'imagine être le mobile et éprouver des sensations qui sont peutêtre trompeuses. Cela n'empêche pas qu'il soit obligé de se contenter des données de la méthode objective : ce sont ces données qui permettent à son imagination de suivre un certain cours, mais l'effort d'imagination qu'il fait, s'il en tire une certaine ssktisfaction, ne change rien au résultat indiscutable des mesures.

Quand M. Bergson étudie la vie, il fait la même chose que lorsqu'il étudie le mouvement. Mais l'imagination qui lui permet de se placer dans le corps vivant étudié est plus dangereuse ici, à cause de la ressemblance qui existe entre l'observateur et l'observé. Tous deux sont vivants et se ressemblent en tant que vivants, mais ils diffèrent aussi, et je pense que leurs différences subjectives sont

du même ordre que leurs différences objectives, de sorte que si Tobservateur « se met dans la peau de Tobservé », il commet une erreur gratuite ; à moins qu'il ne fasse un effort pour adapter sa mentalité à celle que, d'après les observations objectives, il suppose être celle de l'observé. II faut toujours en revenir à l'observation ; l'oeuvre d'imagination qui s'y ajoute est trompeuse si elle ne tient pas compte de tous les faits observés et de ceux-là seuls; et, même quand elle n'est pas trompeuse, elle n'ajoute rien au résultat direct de l'observation. L'étude de la connaissance et l'étude de la vie me paraissent donc devoir être séparées, quoique la connaissance et la vie aient évolué parallèlement, quoiqu'elles soient une même chose envisagée à deux points de vue. C'est seulement dans le cas où une étude objective complète de la vie serait impossible qu'il faudrait tenir compte, à chaque instant, de la réalisation de commencements absolus. L'observation ne conduit à rien de semblable ; une étude objective complète de la vie est possible, et lé fait que les phénomènes vitaux sont conscients n'a aucune importance dans cette étude objective. Autant que j'ai pu le comprendre, M. Bergson ne nie pas cette constatation; il se borne à raconter les choses objectives dans un langage subjectif, à parler des corps vivants comme s'il était dedans ; mais il ne prétend pas que l'animal fasse des commencements absolus et soit en

contravention avec la loi de la con|ervation de Ténergie. Et cependant il demande que Ton étudie à la fois la théorie de la connaissance et la théorie de la vie :

A elles deux, dit^il (Introduction, p. vi), elles pourront résoudre par une méthode plus sûre, plus rapprochée de Texpérience, les grands problèmes que la philosophie pose. Car, si elles réussissaient dçins leur entreprise commune, elles nous feraient assister à la formation de TintelUgence. . . Elles substitueraient au faux évolutionisme de Spencer — qui consiste à découper la réalité actuelle déjà évoluée, en petits morceaux non moins évolués, puis à la recomposer avec ces fragments, et à se donner ainsi, par avance, tout ce qu'il s'agit d'expliquer, — un évolutionisme vrai, où la réalité serait suivie dans sa génération et sa croissance.

Je souscris de tout cœur à ce que dit M. Bergson du faux évolutionisme ; voilà plus de dix ans que je reproche ce faux évolutionisme, non seulement à Spencer, mais encore à Darwin avec ses gemmules, à Weissmann avec ses déterminants, à tous les partisans des particules représentatives en un mot. Mais, me plaçant à mon point de vue, je crois inutile et même nuisible de suivre à la fois deux théories qui représentent une même chose sous des aspects différents. Certainement, l'étude objective de révolution, facile pour les membres et les appendices extérieurs du corps, est difficile pour le cerveau; certainement, les variations qui correspondent, dans le cerveau, à des faits psy-

chiques trèt^ importants, sont difficiles à mesurer et à étudier; mais elles n'eu existent pas moins, et il faut en parler dans le langage objectif sans se rappeler qu'elles nous sont surtout connues, quand il s'agit de nous-même et par la méthode d'observation interne. Il faut séparer le langage objectif ou mécanique du langage subjectif et psychologique. C'est même dans la possibilité de cette séparation que réside la principale conquête de la biologie moderne. M. Bergson préfère employer les deux langages en même temps et c'est en cela qu'il plaît à beaucoup. Pour ma part, il en résulte une véritable torture, et je ne puis le suivre sans un effort douloureux. C'est ainsi que j'ai eu beaucoup de peine à retrouver à peu près, sous la forme de Vélan vital de V Evolution créatrice^ mon idée familière de « lutte universelle * » et de victoire des êtres vivants qui ne meurent pas.

M. Bergson raconte la lutte en se mettant dans la peau du lutteur, tandis que j'assiste au combat en observateur désintéressé. Et la conséquence de nos différentes attitudes, vis-à-vis du phénomène, est que j'envisage toujours la possibilité de la mort pour le sujet que j'étudie, tandis que M. Bergson, s'identifiant avec lui, et ne mourant pas, croit qu'il y a en lui une nécessité de vaincre :

Vélan de vie dont nous parlons, consiste en somme, (1) La Lutte universelle, Paris, Flammarion, 1906.

dit-il, dans une exigence de création ^ Il ne peut créer absolument, puisqu'il rencontre devant lui la matière, c'est-à-dire le mouvement inverse du sien.

C'est bien ainsi que j'entends la lutte du vivant contre Faliment qu'il assimile, à moins toutefois qu'il ne soit assimilé ou au moins digéré par lui (toxines). L'élan vital de M. Bergson me parait être la traduction, en langage subjectif, de cette constatation objective que la vie d'un être se définit par sa victoire dans la lutte. Nous ne constatons que des résultats ; M. Bergson, par un effort d'imagination, s'incarne dans l'un des combattants et sympathise avec lui, pour triompher ensuite de sa victoire. Gela ne change que le procédé de narration, le résultat reste le même. Mais l'auteur outrepasse ses droits, quand il prétend montrer le côté incomplet de la narration purement mécanique des faits; il n'y arrive qu'en négligeant la partie de cette narration mécanique qui a rapport aux phénomènes difficiles à mesurer. Voici, par exemple, son étude de la formation de l'œil chez les mollusques et chez les vertébrés 2 :

Une théorie mécanistique sera celle qui dous fera assister à la conslruction graduelle de la machine sous l'influence des circonstances extérieures intervenant directement par une action sur les tissus ou indirectement par la sélection des mieux adaptés. Mais, quelque forme que prenne cette

(1) Op. ciL, p. 273.

(2) Op. ci t. y pp. 95, scq.

thèse, à supposer qu'elle vaille quelque chose pour le détail des parties, elle ne jette aucune lumière sur leur corrélation.

Survient alors la doctrine de la finalité. Elle dit que les parties ont été assemblées sur un plan préconçu, en vue d'un but. En quoi elle assimile le travail de la nature à celui d'un ouvrier qui procède, lui aussi, par assemblage de parties en vue de la réalisation d'une idée ou de Pimitation d'un modèle. Le mécanisme reprochera donc avec raison au finalisme son caractère anthropomorphique. Mais il ne s'aperçoit pas qu'il procède lui-même suivant cette méthode, en la tronquant simplement. Sans doute il a fait table rase de la fin poursuivie ou du modèle idéal. Mais il veut, hii aussi, que la nature ait travaillé comme l'ouvrier humain en assemblant des parties. . .

Il faut donc dépasser Fun et l'autre point de vue, celui du mécanisme et celui du finalisme, lesquels ne sont, au fond, que des points de vue où l'esprit humain a été conduit par le spectacle du travail de Thomme. Mais dans quel sens les dépasser? Nous disions que de décomposition en décomposition, quand on analyse la structure d'un organe on va à Tinfini, quoique le fonctionnement du tout soit chose simple. Ce contraste entre la complication à l'infini de l'organe et la simplicité extrême de la fonction est précisément ce qui devrait nous ouvrir les yeux*.

Cette remarque de M. Bergson ne s'applique pas seulement aux êtres vivants, mais à tous les objets que nous étudions. Voici, par exemple, un cercle ; nous pouvons le définir en disant que c'est un cercle, par un seul mot; et alors il est, pour notre langage, une chose simple, comme la fonction

(1) Op. cit., pp. 96, 97.

éternuement ou digestion. Mais si nous analysons celte intégrale qu'est le cercle, en des éléments différentiels choisis arbitrairement, nous savons que cette analyse peut être poursuivie à l'infini. Nous avons donc deux manières de parler de Tintégrale : une manière synthétique et une manière analytique. Mais je ne dirai pas que la manière analytique ne donne aucun détail sur « la corrélation des parties de l'intégrale ». Je ne puis, en effet, employer cette manière analytique qu'en tenant com^pte des liaisons des parties du cercle, en introduisant l'équation du cercle dans mes considérations. De même, si j'analyse convenablement un être vivant, je ne devrai jamais oublier les relations réciproques de ses parties constitutives, ou bien je ferai une analyse incomplète. Il ne sera pas nécessaire, pour cela, que je fasse un effort d'imagination pour me mettre par la pensée dans le corps vivant étudié, je pourrai m'en tenir à un langage objectif en employant des expressions synthétiques. C'est ce que j'ai fait dans mon ouvrage La Lutte universelle ^ oh y sl\ considéré toute fonction comme une lutte entre l'hérédité au sens large de l'individu (c'est ce qu'il transporte avec lui) et son éducation au sens large (c'est Tensemble des circonstances qu'il traverse). Je ne serais pas éloigné de penser que Vélan originel de la vie, dont parle M. Bergson, revient à la traduction, dans un langage métaphysique, de la notion

236 SCIENCE ET CONSCIENXE

d'hérédité. Et, cependant, cette interprétation ne s'accorderait pas avec Taffirmation suivante que je relève à la page 95 de V Évolution créatrice :

Cet élan, se conservant sur les lignes d'évolulion entre lesquelles il se partage, est la cause profonde des variations, du moins de celles qui se transmettent régulièrement, qui s'additionnent, qui créent les espèces nouvelles.

L'hérédité est, au contraire, la conservatrice des directions initiales ; c'est elle qui s'oppose, sous 'peine de mort^ à l'introduction, dans les lignées, de variations dépassant une certaine amplitude. Et je suis tout à fait convaincu que l'on doit attribuer à ce qu'il y a de commun dans les hérédités des poulpes et des hommes, les sinâilitudes que l'on remarque dans l'œil qu'ils construisent. Toute la formation des espèces peut se raconter en langage objectif, et, si l'on s'y prend convenablement, on ne néglige pas pour cela les corrélations et les coordinations. Seulement, le langage est plus difficile que si on entremôle, à chaque instant, pour les besoins de la cause, les langages incompatibles du subjectif et de l'objectif. Ces deux langages sont confondus dans la langue courante ; ils ne le seraient pas dans la langue mathématique et M. Bergson ne saurait être traduit en mécanique universelle. Au fond, il me semble que si M. Bergson paraît concilier le mécanisme et le déterminisme, c'est qu'il parle a priori de ce qui n'est connu

qu'après coup. Il néglige la clause « sous peine de mort » qui est la grande différence entre la biologie et la science des choses mortes. Il ne faut pas dire : Telle c|)Ose se produira en vertu de la tendance héréditaire », mais « tel caractère qui s'est manifesté chez les descendants d'une lignée, quand ils ont survécu, est la conséquence de Tensemble des propriétés transportables que l'on appelle hérédité et des circonstances traversées ou éducation » . M. Bergson le dit lui-même dans son langage personnel, quand il se défend d'être finaliste :

En parlant d'une marche à la vision, ne revenons-nous pas à l'ancienne conception de la finalité ? 11 en serait ainsi, sans aucun doute, si cette marche exigeait la représentation*, consciente ou inconsciente, d'un but à atteindre. Mais la vérité est qu'elle s'effectue en vertu de l'élan originel de la vie, qu'elle est impliquée dans ce mouvement même 2, et que c'est précisément pourquoi on la retrouve sur des lignes d'évolution indépendantes. Que si maintenant on nous demandait pourquoi et comment elle y est impliquée, nous répondrions que la vie est avant tout une tendance à agir sur là matière brute. Le sens de cette action n'est sans doute pas prédéterminé : de là l'imprévisible variété des formes que la vie, en évoluant, sème sur son chemin ^,

(1) Mais si elle ne l'exige pas, pourquoi ne pas employer simplement le langage objectif quand on raconte l'évolution ? Pourquoi y introduire ces considérations finalistes et subjectives ? •

(2) Pourvu que les individus des lignées ne meurent pas en route ; cela on ne le sait qu'après coup .

(3) Op. cit., p. 105.

Si l'on prend la lutte universelle au sens le plus lai^e, sans aucune préférence sentimentale pour les corps vivants, on a autant de raison de dire que l'existence d'un corps brut est une tendance à agir sur les autres corps vivants ou bruts. Seulement, vivre^ c'est vaincre^ et, par conséquent, la tendance à agir 'sur la matière brute se conserve dans les lignées non atteintes par la mort, sauf l'acquisition de caractères nouveaux qui représente une victoire partielle des milieux sur les corps vivants.

En résumé, je ne crois pas que la narration de M. Bergson présente un avantage quelconque sur la narration objective, si ce n'est qu'elle flatte le goût pour le mysticisme, et a, par suite, de grandes chances d'être adoptée par beaucoup. Darwin a dû le grand succès de son livre à ce qu'il donnait une apparence de fînalisme à une narration a poste^ ,viori. J'avoue préférer le système de Lamarck qui enseigne la vérité des faits sans en voiler la désolante humilité.

Dans un ouvrage récemment publié, j'ai essayé de montrer qu'on peut trouver, dans les phénomènes de résonance, le point de départ de toutes les manifestations vitales. Ces phénomènes de résonance sont connus dans la matière brute, et nous savons les raconter en langage objectif. M. Bergson, qui aime à faire un effort d'imagination pour se placer dans le mobile dont il étudie le mouvement, pourra aussi se placer par la pepsée dans

LANGAGE DE LA MESURE ET LANGAGE MÉTAniYSIQLE 239

le diapason ou dans son résonateur, puis dans le colloïde et dans la diastase, puis dans Têtre vivant que nous étudions au microscope; cela lui sera sans doute agréable, mais je ne crois pas que cela change rien à la philosophie de la vie. Dans le dernier numéro de la Revue philosophique^ un élève et admirateur de M. Bergson, faisant le panégyrique de V Evolution créatrice^ s'exprime ainsi :

... Le Bergsonisme échappe à la discussion ordinaire par sa nature même. Comme la réalité dont il vise à nous faire entrevoir l'inépuisable mobilité créatrice, il est insaisissable,,. Il s'épanouit 'finalement en poésie, et l'histoire du monde qu'il nous conte est une évocation. Indémontrable, il ne cherche point à démontrer.. . Par nécessité et par destination, ce métaphysicien ne peut procéder qu'en artiste. Bergson en est un, il le sait, il le veut. De là chez lui la richesse, l'abondance et la variété des métaphores. Grave erreur ce serait, de tenir ces images brillantes pour des ornements : elles sont des arguments... ^

Je termine ma citation sur ces mots; si j'avais voulu meltre en garde contre les séductions de M. Bergson les jeunes générations de philosophes, je n'en aurais pas osé tant dire.

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