RÉPONSE DE M. BERGSON
L'article . que M. Le Dantec a bien voulu consacrer à mon Évolution créatrice me plonge dans la plus grande
(1) Rageot* VÉvolution CJ'éatrice d'après H. Bergson. Revue philosophique^ imWet \Wf7 ,
(2) Revue du mois, 10 septembre 1907.
perplexité. Je ne puis, malgré tous mes eflbrts, trouver le moindre rapport entre ce que j'ai dit et ce que M, Le Ddntec me fait dire,
M. Le Dantec prend pour point de départ un article que j'ai écrit autrefois sur la fonction de la science et sur celle de la métaphysique. Je cherchais une définition des termes relatif et absolu. Considérant le mouvement, par exemple, je disais qu'on perçoit le mouvement d'un objet différemment selon le point de vue, mobile ou immobile, d'où on le regarde, — qu'on l'exprime différemment, selon le système d'axes auquel on le rapporte, — et qu'on l'appelle relatif pour cette raison. Dans un cas commue dans l'autre, disais-je, on se place en dehors de l'objet lui-même. J'ajoutais que, lorsqu'on parle d'un mouvement absolu, c'est « qu'on attribue au mobile un intérieur et comme des états d'àme, qu'on sympathise avec ces élats, qu'on s'insère en eux par un elTort d'imagination ». Là-dessus^ M. Le Dantec m'avertit des illusions auxquelles la sensation de mouvement est sujette. Il me fait remarquer qu'en chemin de fer on se trompe sur le sens où l'on marche et qu'on voit même marcher la gare. Et il ajoute qu' « on n'observe objectivement que des mouvements relatifs ». Mais qui donc l'a jamais contesté ? Je me suis borné à dire que lorsqu'on parle communément d'un mouvement absolu, c'est qu'on suppose au mobile un intérieur et qu'on se reporte à la conscience des mouvements qu'on exécute volontairement soi-même, — conscience qui, elle, ne dépend d'aucun symbole, d'aucun point de vue. Sans doute on peut définir l'idée de mouvement absolu en termes plus savants. Mais la définition sera alors négative; elle consistera toujours à évoquer d'abord, sous une forme explicite ou implicite, l'image du mouvement relatif, et a en éliminer ensuite quelque chose. Dès qu'on veut donner à l'idée de mouvement absolu un contenu positif, c'est à une image
psychologique qu'on revient. Descartes mettait bien en lun^ière le caractère mathématique de l'idée de mouvement relatif quand il expliquait que tout mouvement est « réciproque » et que si A se meut vers B on peut aussi bien dire que B se meut vers A. Et Henry More mettait bien en lumière le caractère psychologique de l'idée de mouvement absolu quand il répondait à Descartes, en tenant compte de la sensation intérieure de travail musculaire : « Si je suis assis tranquille, et qu'un autre ^ s' éloignant de mille pas, devienne rouge de fatigue^ c'est bien lui qui se meut et c'est moi qui me repose. » — Dans le passage cité par M. Le Dantec, je n'ai fait que définir tour à lour le point de vue de Descartes et celui de Henry More.
Maintenant, quand il s'agit de résoudre les grosses difficultés soulevées par les philosophes autour de la question du mouvement, je suis du côté de Henry More. Non pas, certes, que je voie un avantage quelconque, pour « se rendre compte d'un mouvement », à se figurer « qu'on est le mobile lui-même ». Qui donc, avant M. Le Dantec, a jamais eu Vidée.de cette méthode extraordinaire? Pour étudier un mouvement déterminé, il faudra toujours, comme le dit M. Le Dantec, comme je l'ai dit plus d'une fois moi-même et comme tout le monde le sait, recourir à des procédés objectifs de mesure. Mais il est bien permis de croire que la sensation intérieure de mouvement musculaire nous fait pénétrer plus avant dans la nature intime du mouvement^ que la perception visuelle de déplacement extérieur. Celle-là est immanente à l'action même, celle-ci ne nous en montre que le rapport aux objets environnants. Je n'ai pas dit autre chose.
(1) Il ne s'agit pas ici de mouvement, mais de locomotion volontaire ; M. Bergson fait là une confusion que je ne puis négliger de relever.
Mais M. Le Dantec veut que je m'amuse, toutes les fois que je vois un mobile courir, à m'installer dans ce mobile par la pensée et à courir avec lui. Partant de là, il a reconstruit mon livre. J'ai coutume de penser les molécules en me plaçant dedans. Je retomberai d'ailleurs nécessairement ainsi « sur la théorie de la conscience épiphénomène, de la conscience humaine considérée comme une intégrale de consciences élémentaires », seulement « cette théorie désolante se trouvera poétisée ». Que la théorie de la conscience épiphénomène désole ou console, cela m'est tout à fait indifférent. L'unique question pour moi, est de savoir si elle est vraie. Or, je la crois fausse de tout point. Tous mes travaux, depuis le plus ancien jusqu'à celui que M. Le Dantec vient de lire, ou du inoins dont il vient de parler, tendent à établir que la conscience est ef^cace et véritablement créatrice. J'ai essayé autrefois de déterminer, noi;i pas par des déductions a priori, mais par l'étude des phénomènes normaux et pathologiques de la mémoire, la relation sut generis qui lie l'état psychologique au fait cérébral. C'est une relation fort complexe, et qui n'a rien de commun avec la conception de la conscience épiphénomène.
Cette première méprise de M. Le Dantec a entraîné les autres. Convaincu que je dois croire, comme lui, à une mathématique de la vie et de la conscience, il en a conclu que mon dernier livre ne pouvait être qu'une transposition a poétique » de ce mécanisme mathématique. Mais la vérité est que mon travail, d'un bout à l'autre, est la négation même d'un mathématisme de ce genre. Je n'entreprendrai pas de définir ici le point de vue que la philosophie me paraît devoir adopter sur les phénomènes de la vie. Si je pouvais m' expliquer là-dessus en quelques lignes^ je serais inexcusable d'avoir écrit un volume de 400 pages. Qu'il me suffise de dire que, partant des données de la biologie actuelle, on peut se proposer de les
relier entre elles ou par des schémas mathématiques (c'est, je crois, ce que fait M. Le Dantec) ou par des schémas psychologiques (c'est ce que j'ai tenté de faire). Ce ne sont pas là, comme M. Le Dantec paraît le croire, deux manières difTérentes de dire les mêmes choses. Ce sont deux points de vue opposés sur révolution de la vie. La première méthode élimine de révolution de la vie toute espèce de contingence. La seconde fait à la contingence une part, qu'elle vise précisément à délimiter.
C'est pourquoi les conclusions où j*aboutis ne peuvent pas rejoindre celles de M. Le Dantec. Pour ne parler que de Tessentiel, de ce que j'appelle « l'élan vital », je ne vois ni en quoi il est « lutte universelle » ni comment on pourrait le 'confondre avec « l'hérédité ». Comme le fait remarquer M; Le Dantec lui-même, c'est un principe de changement bien plus que de conservation. Mais surtout c'est un principe dont on n'obtiendra jamais une approximation que par des schémas d'ordre psychologique.
Je ne puis d'ailleurs que me féliciter de m'être rencontré avec M. Le Dantec dans le choix de certaines formules. Mais, là même oà nous parlons la même langue, je crains que nous ne soyons encore très loin de nous entendre. En disant, dans mon dernier livre, que notre logique est surtout la logique des solides, je n'ai fait que rappeler une thèse que je soutiens depuis bientôt vingt ans, à savoir que la fonction essentielle de notre intelligence est de « spatialiser » et de « solidifier » ; c'était déjà une des idées directrices de mon Essai sur les données immédiates de la conscience. Elle m'a toujours servi à montrer le côté illusoire du déterminisme radical, lequel consiste à ériger en réalités absolues les symboles mécanistiques dont se sert habituellement notre intelligence, tournée comme elle l'est vers l'espace et absorbée surtout par la considération des solides. Bans le même Essai sur les données immédiates, j'insistais sur la néces-
site où se trouve Tintelligence de n'envisager dans le temps que des moments, dans le devenir que des états, dans le mouvement que des positions, et de reconstituer alors artificiellement la mobilité en combinant des immobilités les unes, avec les autres. Je n'ai pas qualifié ce procédé^ dès alors, de cinématographique. Mais le cinématographe n'était pas encore inventé. Quoi qu'il en soit, et de quelque nom qu'on l'appelle, ce mécanisme inhérent à notre intelligence est, à mes yeux, la véritable cause de notre tendance à éliminer du réel la durée concrète, à ne tenir compte que du temps mathématique, à ne voir que des arrangements, dérangements et réarrangements de parties là même où il y a un devenir indivisé et irréversible . C'est dire que la seconde remarque, comme la première, m'a servi à montrer le caractère artificiel que prennent les schémas mécanistiques quand on les emploie à représenter l'évolution de la
conscience et de la vie.
-' H. Bergson.