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VÉRITÉS A DES ÉCHELLES DIFFÉRENTES

Il est cependant certains mots qui, même dans la langue vulgaire, paraissent n'avoir pas besoin d'être définis, tant leur signification s'impose immédiatement à l'esprit de tous. Tel est, par exemple, le mot vérité, dont on se sert tant, et sur lequel on s'entend si peu. C'est au nom de la Vérité que les hommes se haïssent et s'entretuent, parce que chacun croit avoir trouvé la vérité unique et veut l'imposer à ses semblables.

Or, les Vérités au nom desquelles se forment, dans l'espèce humaine, des partis ennemis, remplissent quelquefois également, les unes et les autres, les conditions que nous exigeons d'une propo-

sition pour déclarer qu'elle est vraie. Et cependant, une phrase qui raconte « les choses telles qu'elles sont », « les événements tels qu'ils se sont passés », ne saurait, sçmble-t-il, être remplacée par une autre phrase également vraie et racontant des choses différentes, puisque, en définitive, une chose est ce qu'elle' est, et qu'un événement ne se passe qu'une fois.

Mais si chaque chose n'a qu'une manière d'être, si chaque événement ne se passe qu'une fois, chose et événement sont connus par des hommes qui, pour les connaître, peuvent se placer à des points de vue différents.

Voici, par exemple, sur ma table un morceau de verre coloré qui sert de presse-papier. Après l'avoir étudié attentivement, je déclare, sans craindre de me tromper, que ce morceau de verre solide est le siège d'un état de repos parfait. En effet, sa forme est rigide, et si je mesure ses relations avec les objets voisins, je constate que ces relations sont invariables. En outre, ce bloc de verre contient des bulles, des défauts rigoureusement immobiles. Je regarde maintenant ce corps au repos au moyen de l'ultra-microscope, et je constate qu'il est le siège d'un mouvement incessant et prodigieux ; son sein est sillonné d'éclairs, d'étoiles filantes qui se hâtent dans toutes les directions. Suivant le mode d'observation que j'aurai choisi, je déclarerai donc, soit que le morceau de

verre est un corps solide au repos, et cela me servira à le caractériser par rapport à des corps liquides et mobiles, soit que le morceau de verre est le siège d'un mouvement incessant, et cela me permettra de le caractériser par rapport à d'autres corps non colloïdes, dans le sein desquels Tultramicroscope ne décèle aucun mouvement.

De même, je pourrai dire qu'un fil métallique suspendu au mur est immobile, et cela le caractérisera par rapport à un autre iîl qui se balance au gré d'un courant d'air; mais, à un autre pointée vue, je déclarerai que ce fil est le siège d'un courant électrique, et cela le caractérisera par rapport à un autre fil dans lequel il ne passe pas de courant .

Ainsi, en me plaçant à des points de vue différents, à des échelles différentes, j'énoncerai des propositions qui, contradictoires dans leur forme^ raconteront néanmoins les résultats contrôlables de mesures rigoureuses. Ces propositions ne sont contradictoires que dans leur forme : affirmation du repos, affirmation du mouvement, mais ce qui nous frappe dans une proposition énoncée en langage humain, c'est la forme de cette proposition. Il faut nous défier des contradictions de mots, puisque, dans certains cas, ces contradictions de mots ne correspondent pas à des faits incompatibles.

J'ai choisi intentionnellement mes exemples de

contradiction apparente dans la catégorie des faits de repos et de mouvement, d'abord parce qu'il n'y a pas pour notre esprit d'antithèse plus frappante que. celle de la mobilité et de Timmobilité, ensuite parce que toutes les considérations des vieilles philosophies roulent sur l'ignorance de mouvements que la science nouvelle a découverts.

£t, puisque nous avons constaté la possibilité d'énoncer, avec une égale vérité, des propositions aussi contradictoires que l'affirmation du repos et l'affirmation du mouvement dans un même objet considéré au même moment, nous sommes amenés à nou3 demander s'il y a autre chose qu'une contradiction de mots entre les affirmations qui fournissent aux discussions des philosophes l'aliment le plus inépuisable. Entre la croyance à la liberté de l'homme et la conviction qu'il n'y a pas de liberté dans un monde où tout est déterminé par des lois inéluctables, il n'y a peut-être pas incompatibilité ; c'est peut-être une affaire de point de vue.

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