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SCIENCE ET RELIGION

La Science exisle-t-elle ? Les hommes ont-ils déjà découvert des vérités définitives qui s'imposent à tous? Les progrès des méthodes de mesure n'ont pas été également rapides dans les différents cantons * de Tactivité humaine ; notre expérience n'est pas également avancée relativement aux formes, aux couleurs, aux odeurs, aux poids.

C'est pour les formes que nous sommes le plus anciennement outillés, et c'est pour cela que la science des formes ou géométrie a dès maintenant une apparence définitive. L'expérience des hommes relativement aux formes est môme tellement ancienne, elle s'est si profondément ancrée dans notre entendement, qu'elle en fait aujourd'hui partie intégrante, qu'elle en est même actuellement l'un des éléments principaux, puisque nous découvrons par le raisonnement^ en démontrant des théorèmesydes relations que nos ancêtres ont longtemps connues par expérience directe. La géométrie est la plus avancée des sciences physiques ; il y a, dans les autres parties de la physique, certains résultats également définitifs, comme le principe d'Archimède en hydrostatique, pour ne citer que le plus célèbre de ces phénomènes d'équilibre

(1) V. Les Lois naturelles, Paris, Alcan, 1904.

SCIENXE ET CONSCIENCE

dont la découlerte a sapé les bases de l'antique philosophie.

A côté de la Science déjà faite, il y a la Science qui se crée et dont les tâtonnements primitifs, transformés au xix* siècle en efforts coordonnés, ont déjà conduit à des découvertes prodigieuses. Il faut naturellement se garder d'attribuer immédiatement, et avant que de nombreuses vérifications aient été effectuées, une valeur définitive à des essais peut-être provisoires ; mais quoi qu'il en soit, la méthode scientifique existe; elle est basée sur la mesure, et seules les vérités basées sur des mesures peuvent devenir des vérités universelles et des vérités éternelles. Personne ne songe à discuter la valeur du principe d'Archimède ou du théorème de Pythagore.

Si la Science nous fournit un terrain d'entente, remplace-t-elle aussi, aux autres points de vue, les religions de l'humanité? Procurera -t- elle à l'homme les satisfactions qu'il tirait de ses croyances anciennes ?

Nos ancêtres, ignorant la méthode scientifique et les difficultés de la science, ont créé hardiment des religions qui expliquaient tout ; cela ne leur coûtait pas plus cher, et ils ont fait des dogmes à leur usage.

Aujourd'hui, basant notre science sur la mesure, nous en faisons par là même quelque chose de purement relatif; nous ne mesurons que les rela-

lions des choses entre elles, tandis que les religions enseignaient Vorigine et la nature des choses. Il y a donc toute une partie des anciens dogmes que la science ne saurait remplacer, puisque cette partie des anciens dogmes se rapportait à des questions que nos procédés de mesure ne peuvent entamer. Or, la croyance à la connaissance du fond des choses s'est Vixée en nous comme les relations de la géométrie ; nous avons aujourd'hui un besoin métaphysique auquel la science ne saurait donner satisfaction. Libre à nous de satisfaire ce besoin par des formules ; mais nous ne devrons jamais croire que ces formules peuvent se démontrer, qu'elles peuvent s'imposer à tous et prendre rang parmi les vérités éternelles. Chacun les adoptera ou les rejettera suivant son tempérament et ses goûts personnels, chacun les interprétera d'ailleurs à sa manière, puisque les mots de ces formules ne sont pas définis par rapport à des repères fixes.

La seule condition que Von doive exiger de ces formules pour qu^elles soient inoffensives^ c'est qu^ elles n'englobent en aucune manière des propositions démontrables par les méthodes scientifiques.

On a souvent conseillé aux physiciens de se garder de la métaphysique. Que les métaphysiciens se gardent de même de la physique, et ils pourront se livrer innocemment aux plus brillants tournois littéraires, sans que personne ait rien à leur reprocher. Mais s'ils s'amusent à habiller de leurs for-

mules élastiques les vérités découvertes par les savants, on sera en droit de leur montrer qu'il vaut mieux séparer, même dans le langage, des domaines qui n'ont rien de commun, plutôt que de donner, par un adroit mélange, une allure scientifique à des formules purement verbales.

Le côté métaphysique des anciens dogmes est donc, par définition même de la Science, inaccessible à la Science. C'est à ce point de vue que Ton est en droit d'affirmer que la Science n'a rien à voir avec la foi. Encore faudra-t-il que la foi se soit dégagée de toutes les affirmations relatives au domaine des choses mesurables; en réalité, quand on entreprend les croyants au point de vue scientifique, ils ont bien la sagesse de se retrancher dans les parties vraiment métaphysiques des dogmes ; mais, quand on les laisse à eux-mêmes, et qu'ils enseignent leur religion à des ignorants, ils ne peuvent se décider à en élaguer la partie cosmologique.

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