VÉRITÉS HUMAINES ET VÉRITÉS SCIENTIFIQUES
En dehors des vérités scientifiques proprement dites, de celles qui sont basées sur la mesure et qui s'imposent à tous les hommes, qui, même, nous en sommes convaincus, s'imposeraient fatalement à des êtres différents des hommes et pourvus de la faculté de mesurer *, il y a des vérités humaines sur lesquelles nous sommes tous à peu près d'accord à cause de l'existence de caractères communs à la structure de tous les hommes. Nous nous sommes même rendu compte depuis si longtemps du fait que ces vérités humaines sont en rapport avec la structure de l'homme, que nous employons souvent, pour les représenter dans leur ensemble, l'expression : « Sentiments d'humanité ».
Ces sentiments, qui existent en chacun de nous, avec une intensité différente suivant les individus, constituent ce que nous appelons notre conscience morale. De même que tous les hommes se ressemblent, puisque c'est à cause de ces ressemblances qu'on leur donne le nom spécifique d'hommes, de même iKest naturel que toutes les consciences morales humaines se ressemblent, étant des carac-
(1) V. De l'Homme à la Science. Paris, Flammarion, 1907.
tères correspondants d'individus classés dans une même espèce.
Mais si les hommes se ressemblent assez pour être réunis par les classificateurs dans une même espèce, ils diffèrent aussi les uns des autres, puisque nous savons distinguer chacun d'eux de tous ses congénères ; et il me semble que les divergences d'ordre moral sont beaucoup plus considérables, d'individu à individu, que les divergences d'ordre anatomique.
Il y a cependant quelque chose de commun à toutes les consciences morales d'hommes, comme il y a quelque chose de commun à tous les nez, à tous les yeux, à toutes les peaux, malgré les différences de race et de pigmentation. Ce quelque chose de commun à toutes les consciences morales d'hommes serait, si nous savions le définir entièrement, une vérité humaine parfaite, c'est-à-dire que nous serions tous d'accord à son sujet, trouvant tous en nous le même ensemble de caractères communs. Malheureusement, chacun de nous ne connaît immédiatement que sa conscience morale personnelle, et la considère comme ayant une valeur absolue. Quand nous constatons que notre voisin n^est pas de notre avis au sujet d'une question morale, nous nous mettons en colère contre lui, et nous essayons de lui imposer notre manière de voir, au lieu de nous dire que, si deux consciences morales diffèrent, il n'y a de véritable-
ment spécifique dans chacune d'elles que ce qui leur est commun, et qui est commun à toutes les autres consciences morales.
Mais la conscience morale de chacun de nous est tellement tyrannique, elle nous impose ses décisions avec un tel despotisme que, nous y soumettant, nous trouvons tout naturel d'y soumettre aussi nos voisins ; et nous nous révoltons contre la constatation des différences individuelles quand elles sont d'ordre maral, alors que nous sommes très familiarisés avec les différences d'ordre morphologique.
Tous les hommes ont la notion du bien et du mal, du juste et de l'injuste, mais ils ne s'entendent pas pour déclarer que telle chose est bonne ou mauvaise, juste ou injuste. Or leurs opinions à ce sujet sont un facteur très important de leurs déterminations, et il serait à désirer que l'accord se fit sur ces vérités humaines comme sur les vérités scientifiques.
« Fais ce que dois», dit le proverbe. Mais qu'estce que je dois ?
El si ma conscience me donne dans une occasion un ordre clair, ce qui n'arrive pas toujours, ne serai je pas exposé, en lui obéissant, à m'attirer le blâme de mes voisins? Si, d'autre part, je désobéis à ma conscience pour me conformer à celle d'autrui, je serai mécontent de moi-même et malheureux.
VÉRITÉ SCIEx\ÏIFIQUE ET VÉRITÉ SOCIOLOGIQUE 267
La science va-t-elle me tirer de ce mauvais pas ? Puis-je espérer Toir construire, sur des bases s'imposant à tous, une morale que personne ne puisse plus discuter? Les législateurs de chaque pays ont rédigé des codes auxquels chacun doit se conformer sous peine d'être puni ; et, si les lois étaient bien rédigées, elles cadreraient à peu près avec les ordres donnés par les consciences morales de Ja majorité des habitants du pays. Mais les lois faites par les hommes sont bien imparfaites; nous sommes souvent embarrassés parce que notre conscience nous dicte autre chose que ce que nous ordonne la loi. Jusqu'à présent, les plus grands philosophes n'ont pas réussi à élaborer des règlements dont tout le monde fût content.
Chacun de nous, quand il s'agit de questions morales, croit être dans la vérité. Chacun do nous trouve dans sa conscience un tribunal infaillible, de sorte que, malgré l'existence certaine de caractères communs à toutes les consciences humaines, la vérité humaine est personnelle, contrairement à la vérité scientifique qui est universelle.
Et c'est là sûrement un abus du mot vérité.
Quand on parle de la vérité, et on en parle tous les jours, il ne s'agit pas ordinairement de la vérité scientifique, mais de la vérité morale sur laquelle chacun croit avoir des lumières spéciales.
La science peut-elle conduire ses investigations
jusque dans le domaine de la conscience morale ? Et si elle y arrive, nous dictera-t-elle notre devoir, dans chaque circonstance, d'une manière indiscutable et qui s'impose aux mentalités les plus diverses? La science fera-t-elle l'accord, là où le tribunal intérieur de chacun est en défaut? De telles questions doivent se poser aux esprits philosophiques quand ils entament l'étude de la vie. Il faut dire tout de suite que la science impersonnelle ne conduit pas à la notion de devoir et de droit, de justice et d'injustice ; mais en montrant la part de convention qui est à la base de toutes ces notions, elle nous apprend à n'en tenir compte que dans la mesure où l'autorise notre raison. A ce point de vue, la biologie est d'une utilité indiscutable. Mais, et c'est le revers de la médaille, l'humanité a vécu si longtemps sur la croyance à la valeur absolue de ses principes conducteurs, qu'ils font aujourd'hui partie de notre organisme et qu'il est peut-être dangereux d'y toucher, quelque bien que nous puissions tirer, par ailleurs, de Teffondrement de croyances tyranniques.