SCIENTIFIQUEMENT
J'ai essayé d'établir, dans un livre récent*, la légitimité des études biologiques ; je crois que Ton
(1) De l'Homme à la Science, Paris, Flammarion, 1907.
doit répondre affirmativement à cette question : La science, créée par Thomme, peut-elle étudier l'homme?
Mais je crois aussi que si la biologie scientifique est éminemment philosophique ^, elle n'a pas plus de valeur pratique que n'en avaient les anciennes religions, abstraction faite de leurs enseignements moraux.
La biologie; que je conçois comme un chapitre de la mécanique universelle, chapitre limité uniquement dans les sciences physico-chimiques par l'introduction conventionnelle de la clause « sous peine de mort))^, la biologie dis-je, telle qu'elle est définie par tous : « l'étude de ce qui est commun à tous les êtres vivants qui continuent de vivre » me paraît de tout point l'opposé du pragmatisme^ cote mal taillée chère à beaucoup de philosophes contemporains, et qui n'a rien de philosophique.
Ce qui me paraît profondément intéressant dans la biologie, ce n'est pas la direction plus méthodique qu'elle peut donner à certaines recherches thérapeutiques, ^quoique l'introduction de la méthode biologique dans les études médicales ait créé la médecine scientifique, qui n'existait pas avant les vaccinations et les sérothérapies ; le
(1) Puisqu'on appelle ordinairement philosophie l'unification des connaissances humaines.
(2) De Vïïomme à la Science^ op. cit., chap. XI.
véritable intérêt de la biologie, c*est quelle est une religion !
Elle est surtout une religion négative ; elle montre rabsurdité philosophique de toutes les religions basées sur la croyance à Tindividualité, au libre arbitre ; elle réduit à néant, en montrant que c'est un ramassis de mots dépourvus de signification, le dogme terrifiant de Timmortalité de Tâme. Or les hommes tiennent par-dessus tout à leurs croyances religieuses, indépendamment de la valeur pratique de ces croyances ; on a vu, de tout temps, des hommes, pratiquant la même morale, se livrer des batailles terribles à propos de phrases sans utilité humaine. Et je crois que je ne suis pas le seul à goûter avant tout le côté religieux de la biologie ; tous ceux qui font de la biologie sont dans le même cas, car je n'appelle pas biologistes les zoologistes qui décrivent des espèces animales nouvelles ou les médecins qui étudient l'action d'un médicament sur tel ou tel animal.
Encore ne faudrait-il pas affirmer que l'intérêt des études des spécialistes soit toujours très éloigné de celui qui s'attache aux choses religieuses. Les spécialistes se préoccupent le plus souvent, je Tavoue, de la satisfaction immédiate d'une curiosité de collectionneur, mais si leurs études ont quelquefois un intérêt général dont ils ne se soucient pas toujours, c'est parce qu'elles consolident la croyance au transformisme universel.
Pourquoi tous les pays civilisés entrepreùdraientils des recherclies coûteuses au fond des océans, recherches dont l'intérêt immédiat ne va pas au delà de celui d'une collection de timbres-poste, si Ton n'espérait découvrir dans les formes abyssales des types nouveaux complétant la série de renchaînement des organismes?
Non que la question même du transformisme soit en jeu ; il n'est plus possible actuellement de se soustraire à son évidence ; les êtres vivant aujourd'hui dérivent d'êtres différents ayant vécu autrefois 1 ; de cela nous ne pouvons pas ne pas être certains quoique, dans aucun cas, nous ne connaissions la filiation complète des formes ancestrales.