LE DOGME TRANSFORMISTE
De ce ique les documents paléontologiques sont très imparfaits, de ce que certains savants hardis ont eu le tort de tirer de ces documents imparfaits des arbres généalogiques dans lesquels il est aisé de découvrir des erreurs, des philosophes timorés ont cru pouvoir conclure à la faillite du transformisme. C'est là une erreur regrettable et qui s'explique seulement par l'attachement des hommes à d'anciennes croyances que battent en brèche les découvertes nouvelles.
(1) V. Les Influences ancestrales. Paris, Flammarion, 1905, p. 5, seq.
Si tant de savants consciencieux ont voulu, malgré l'imperfection des archives paléontologiques, construire des arbres généalogiques provisoires, c'est que nous avons tous besoin d'appuyer nos certitudes scientifiques sur des exemples concrets. Cela nous soulage, une fois que nous sommes convaincus de la transformation des espèces, de savoir quelles ont été les étapes de cette transformation ; mais toutes les généalogies proposées pourront s'effondrer sans que le dogme transformiste ne soit atteint.
Et ce dogme a une valeur religieuse incontestable.
Non pas seulement parce qu'il nous oblige à abandonner telle ou telle croyance à une création, telle ou telle cosmogonie transmise de génération en génération comme résultant d'une révélation divine ; l'intérêt du transformisme est plus grand ; et, d'ailleurs, les partisans des vieilles cosmogonies ne sont pas embarrassés pour mettre d'accord des dogmes aussi contradictoires que celui de Lamarck et celui de la Genèse. On a vu des traditionalistes qui, forcés de croire à la transformation des espèces, se tiraient d'affaire néanmoins en déclarant que, pour celui qui interprète avec sagacité, Dieu a parfaitement pu créer d'un seul coup, non pas le corps de l'homme qui était celui d'un grand singe évolué, mais l'âme de l'homme qu'il a faite à son image. Il est impossible de remporter une victoire
sur des théologiens subtils qui se réfugient dans des positions de plus en plus inaccessibles à l'investigation scientifique, réduisant par cela même leur religion à une série d'affirmations d'autant plus précieuses, qu'elles ne peuvent plus nous servir à rien dans la direction de notre vie.
L'intérêt philosophique du transformisme est qu'il nous oblige à croire à l'évolution progressive, non seulement de nos caractères physiques ou morphologiques, mais de nos caractères moraux eux-mêmes. Et il est curieux de constater que les plus illustres apôtres du transformisme ont méconnu ce côté prodigieux du nouveau dogme ; que Darwin, par exemple, imaginant une théorie de l'hérédité basée sur la croyance à des entités statiques, a réduit la transformation des espèces à un remaniement incessant de groupements formés d'éléments éternels.
Les gemmules de Darvsrin, les plasmas de Weismann, ont enlevé au transformisme son intérêt le plus puissant. La chose la plus importante pour nous (je ne dis pas qu'elle est sans danger), c'est que nous connaissions la valeur absolue des principes moraux qui dirigent notre activité personnelle. Or le transformisme nous enseigne que nos caractères moraux, comme tous nos autres caractères, se sont formés progressivement sous l'influence des contingences ancestrales; que, par conséquent, si les contingences avaient été autres?
ces caractères auxquels nous attribuons ia valeur d'entités immuables, eussent été autres, eux aussi !
La théorie de ia sélection naturelle nous permet de comprendre comment notre logique, résultant de Texpérjence individuelle de nos ancêtres, est aujourd'hui encore d'un usage excellent pour nous^; elle nous permet aussi de penser que> dans les logiques de tous les animaux, il y a un ensemble d'éléments communs, dû à l'expérience commune d'un même milieu, et que cet ensemble d'éléments communs est la base d'une science universelle.
Notre morale au contraire nous . apparaît, non plus comme un résultat de notre expérience individuelle, mais comme une conséquence des conventions successives auxquelles a été astreinte notre vie sociale. Nous devons donc nous dire que les principes de cette morale doivent être inconnus à tous les animaux dans l'ancestralité desquels on ne trouve aucune trace de société ^ ; mais il est possible aussi que quelques-uns de ces principes
(1) Y. Les Influences ancestrales^ op. cit. y et Les Lois naturelles. Paris, Alcan, 1904.
;2) Dans son admirable Livre de la Jungle ^ Kipling a supposé une loi de la Jungle respectée par toutes les espèces sauvages; en réalité, il n'a pu y arriver qu'en faisant de la Jungle une société. C'est là une liberté de poète ; il savait bien qu*il n'intéresserait pas les hommes aux mythes animaux, s*il n'y introduisait pas quelque chose d'humain.
soient des conséquences forcées de la vie sociale, quelle que soit d'ailleurs la forme de cette vie sociale ; et alors, ces principes, moins universels cependant que ceux de la logique, seraient néanmoins propres à toutes les espèces dont les individus vivent en commun.
Si les plus grands transformistes ont pu méconnaître cet intérêt particulier de la nouvelle théorie, si Darwin et Weismann ont émasculé le transformisme avec leurs particules représentatives d'entités fixes, c'est parce qu'ils n'étaient pas physiciens. La physique moderne pourrait s'appeler la Science de Véquilihre^ et la notion universelle d'équilibre est la négation de la notion d'entité. J'ai essayé de le montrer dans 'un livre récent * et je résume ici en quelques lignes ces considérations qui me paraissent devoir être désormais le point de départ de toute philosophie.