‹ Science et conscienceChapitre 46 sur 61 · ÉQUILIBRE ET AME · texte numérisé non relu

ÉQUILIBRE ET AME

Le dogme de la conservation de l'énergie entraîne la nécessité de liaisons entre les diverses parties d'un système dans lequel l'énergie se conserve. En effet, pour que l'énergie se conserve dans le système considéré, il faut de toute nécessité que, à chaque transformation réalisant, en un point du système, une dépense d'énergie, corresponde, dans

^1) De rUonime à la Science^ op. cit.

Tensemble du système, une série de phénomènes produisant une quantité d'énergie équivalente.

Je suppose, pour fixer les idées, que le système puisse être décrit à un moment donné comme formé d*un ensemble de corps A, B, C, D, etc.. Si, à ce moment, une transformation s'opère dans le corps A, dépensant une certaine quantité d'énergie, il s'opérera fatalement ^ par là-même^ dans l'ensemble B, C, D..., un ensemble de transfornçiations restituant, sous une forme ou sous une autre, la même quantité d'énergie. Lors donc qu'on se placera à tous les points de vue des formes d'énergie mesurables, on devra affirmer qu'aucun des corps A, B, C, D, etc., n'existe entièrement par luimême^ puisque quelques-unes au moins de ses propriétés (thermiques, électriques, etc.) sont liées à l'état actuel des autres corps du système.

En d'autres termes, la synthèse des propriétés d'un corps donné ne pourra pas se faire complètement si l'on considère ce corps comme isolé ; il ne sera défini que si Ton connaît tous les autres corps avec lesquels il est en liaison, ou au moins, toutes les liaisons qui collaborent à sa constitution présente.

La science moderne a découvert beaucoup de liaisons que ne soupçonnaient pas nos ancêtres, parce qu'elles échappent à l'investigation directe de nos organes des sens. Les liaisons électriques et magnétiques sont particulièrement répandues;

il est à peu près impossible qu'un corps solide se meuve quelque part, sans que ce mouvement cause des perturbations électro-magnétiques plus ou moins considérables, mais qui ne nous sont pas directement connaissables.

Le mot liaison est avantageux en ce qu'il fait image; si, par exemple, j'étudie les liaisons d'un pendule, je constate que, au point de vue du mouvement à l'échelle mécanique, deux de ces liaisons sont également importantes : la liaisoji résultant de la solidité du fil suspenseur, et celle qui résulté de l'attraction vers le centre de la terre.

Toutes les formes de l'énergie sont capables de réaliser des transformations qui nous intéressent, qui comptent dans notre description du monde ambiant; quelle que soit donc la forme d'énergie au point de vue de laquelle soit réalisée une liaison entre deux corps, nous n'avons jamais le droit de la négliger dans une définition synthétique d'un corps quelconque; la connaissance de l'équilibre universel nous empêche définitivement de croire qu'un corps existe par lui-même..

Bt cela est vrai, pour les corps vivants, comme pour les corps bruts.

J'ai exposé dans d'autres ouvrages^ les raisons qui militent en faveur de la généralisation aux êtres vivants du principe de la conservation de l'énergie. Sans même qu'il soit besoin d'admettre cette géné-

(1) V. particulièrement : De l'Homme à la Science, cp. cit.

ralisation, ii suffit d'observer d'un peu près un être vivant pour constater que sa vie ne réside pas en kii^ mais qu'elle est le résultat d'une interaction constante entre ie corps de l'animai et le milieu. Aucun acte vital ne saurait être prévu par un observateur qui connaîtrait seulement la structure cornplrle d'un corps vivant à un moment donné; toute fonction organique doit être représentée symboliquement* par le produit (AXÏ^)^ qui indique la collaboration nécessaire de deux facteurs, l'être vivant et le milieu, pour la perpétration d'un acte (juelconque.

Or la biologie nous enseigne que l'évolution individuelle d'un corps vivant donné est la conséquence de ses fonctionnements successifs. Cliaque état de Tindividu dépend de son état précédent et de co qu'il a fait dans l'intervalle; or ce qu'il a fait dans l'intervalle ne dépend pas uniquement de lui, mais de ses relations actuelles avec le milieu. C'est précisément ce que veulent dire les biologistes quand ils affirment que l'individu n'est pas libre.

En d'autres termes, le devenir d'un individu n'est pas déterminé en lui.

Pour employer une comparaison mathématique, on peut bien dire, à un certain point de vue, que l'OvoIutiou de l'individu est fonction du temps, ])uis<iue, à chaque moment successif, l'individu

:^) \\ Kii-mrnfs de philosophie biologique. Paris, Alcan, 1907.

VÉRITÉ SCIENTIFIQUE ET VÉRITÉ SOCIOLOCIQl E 279

a un état et un seul, et que, par conséquent, aprèè coup, on peut établir la série des formes individuelles correspondant à la série des temps, comme on établit la série des valeurs d'une fonction correspondant à la série des valeurs de la variable. Mais, en aucun cas, même possédant la série complète des états passés d'un individu, on ne saurait prévoir la série de ses états futurs, puisque dans cette série d'états futurs interviendront des facteurs étrangers à l'individu, et dont il ne porte pas la détermination en lui. Cette simple constatation suffit à éprouver l'absurdité scientifique de la croyance à l'immortalité de l'âme, mais il est possible, d'une autre manière,' de ruiner cette croyance en faisant appel aux seules notions d'équilibre.

L'ancienne notion d'âme cori^espondait à un dualisme enfantin, celle que résume Virgile dans ces mots : Mens agitât molem; à mesure que les sciences ont progressé, depuis surtout que l'on a reconnu l'impossibilité de la connaissance d'un corps au repos, les traditionalistes, qui pour conserver les vieilles formules hors d'usage, leur donnent un sens nouveau en accord avec l'état des sciences, sont arrivés à considérer l'àme comme étant la synthèse de l'individu ; l'àme est, somme toute, le mot par lequel on peut représenter l'individu dans le langage et en faire le sujet d'un verbe. La notion d'équilibre universel nous

prouve que la synthèse de Tindividu est une impossibilité, puisqu'il ne porte en soi ni son devenir, ni la détermination totale de son activité. Toute phrase dans laquelle un individu est sujet d^un verbe représente donc une erreur pour la mécanique universelle. Et, par conséquent, quand on parle de Tâme d'un individu comme d'une cho^e séparée du reste du monde, on dit une chose qui n'a pas de sens.

L'âme d'un individu ne peut rigoureusement se représenter à chaque instant que par une formule symbolique de la forme (AxB) ; et l'évolution de l'âme résulte de l'individu et du milieu qui change à chaque instant indépendamment de l'individu. La notion d'âme ne correspond plus donc qu'à une erreur volontaire dans un langage individualiste nécessaire à assurer les relations entre les hommes.

La science n'eùt-elle établi que ces deux dogmes, celui de l'évolution et celui de l'équilibre, sa valeur comme religion serait indiscutable ; j'entends comme religion négative, comme destructrice des dogmes préexistants. Croire que l'âme est une erreur, cela conduit à Tathéisme, en prenant comme j'ai essayé de le montrer ailleurs*, le mot athéisme dans le sens de « négation de l'existence d'un Dieu dont on puisse parler comme on parle d'un homme, d'un Dieu pour

(1) L'Athéisme. Paris, Flammarion, 1906.

lequel on puisse éprouver des sentiments humains » ; car ce Dieu dont on peut parler comme d'un homme, nous l'avons imaginé à la ressemblance de notre àme.

La notion d'équilibre entraîne fatalement aussi la négation de la liberté humaine, j'entends de la liberté au sens religieux, de la liberté absolue qu'a définie Renouvier.

Enfin, le dogme de l'Évolution, nous faisant toucher du doigt l'origine des principes directeurs de notre activité sociale, nous faisant comprendre que ces principes sont la trace héréditaire des conventions sur lesquelles étaient basées les sociétés ancestrales, nous empêche par là même de leur obéir aveuglément, et de les considérer comme ayant une valeur absolue.

§ 5i. — LOGIQUE ET MORALE

A propos de ces principes se présente une contradiction qui choque beaucoup de penseurs. Car ils existent en nous comme notre nez et notre bouche, et pour les mêmes raisons héréditaires ; et ils nous rappellent sans cesse leur existence avec un despotisme auquel nous ne pouvons nous dispenser de nous soumettre. Leur autorité nous paraît équivalente à celle de notre logique; comment donc nous résigner à admettre que des

raisonnements de logique infirment les ordres de notre conscience morale?

L'évolution de Thomme T)eut se considérer à deux points de vue ; au point de vue individuel et au point de vue social.

Considéré en tant qu^individu qui a évité, puisqu'il a survécu, toutes les causes de destruction, rhomme a acquis une expérience individuelle du monde ambiant, expérience utilisable par ses descendants dont elle constitue la logique. .

Considéré en tant que membre d'une société, rhomme a gravé dans son hérédité Tobéissance à des conventions sociales qui limitaient le champ de son activité individuelle. Cette obéissance, prolongée pendant des générations nombreuses, a pris le caractère d'une nécessité ; les principes moraux sont devenus impératifs. Et s'ils existent chez tous les hommes, ils pourraient être considérés, au même titre que la logique, comme capables de fournir les fondements d'une science humaine. Malheureusement, ils ne sont pas également développés chez nos semblables ; il y a des différences individuelles faisant que tel d'entre nous obéirait plutôt à Tun de ses principes moraux, tandis que son voisin aurait une tendance à appliquer, dans une même circonstance, un autre principe lui donnant, en l'espèce, un ordre contraire. Même si tous les principes moraux existent chez tous les hommes, il y a des

différences dans la manière dont chacun de nous entend la subordination de ces principes les uns aux autres.

Et c*est là la source des guerres et des haines.

Je prends un exemple familier à tous dans la comparaison des intensités que manifestent, chez nos congénères, les ordres venant des idées de justice, de patrie, de famille.

Les idées de justice et de famille sont souvent en concurrence ; quand nous sommes chargés de résoudre une question dans laquelle sont intéressés des membres de notre famille, nous avons une tendance à faire fléchir notre équité dans rintérêt de nos parents. Aussi admirons-nous ceux qui agissent autrement; Thistoire a conservé des traits considérés comme héroïques et relatifs à des circonstances dans lesquelles des hommes ont fait passer avant l'amour de la famille celui de la patrie ou de Thumanité. L'amour de la famille est plus voisin de l'égoïsme, celui de la patrie en est déjà plus éloigné, celui de l'humanité encore plus 5 celui de la justice absolue, qui dépassant les limites de l'humanité, demande le traitement égal pour les animaux de toutes les espèces, est en contradiction flagrante avec l'histoire de la société humaine luttant pour l'empire du monde contre les autres animaux ; aussi traitons-nous en général de sensiblerie maladive cette tendance de quelques contemporains ; elle est pourtant un

résultat naturel de l'apparence absolue que prend chez rhomme* un caractère quelconque lorsqu'il est fixé dans son hérédité.

Le sentiment de la justice s'élant progressivement installé dans notre conscience, nous ne nous rappelons plus qu'il a eu pour origine l'association des hommes, et nous sommes conduits à lui donner une signification universelle qu*il n'a jamais eue historiquement. Il n'est pas rare que, en présence d'un accident où des hommes et des chevaux ont été atteints, la pitié de quelques spectateurs aille aux chevaux d'abord. Il faut reconnaître d'ailleurs que la pitié ne s'égare plus de la môme façon quand un membre de la société protectrice des animaux se trouve lui-même en danger près d'un animal. Notre altruisme est à l'aise quand il ne contrarie pas notre égoïsme personnel, si j'ose m'exprimer ainsi, et qu'il ne choque que noire égoïsme de race.

Page 1