JUSTICE ET PATRIE
Un conflit sérieux s'est souvent manifesté entre l'idée de justice et celle de patrie. Ce conflit a pris de nos jours une tournure particulièrement aiguë. Parce que l'idée de patrie a, dans chaque cas, une origine historique récente et facile à mettre en évidence, des hommes imbus d'un sentiment des-
(1) V. Les Influences ancestrales, op» cit.
potique de justice, ont voulu renoncer au patriotisme au profit de Tégalité humaine. Je ne crois pas que Tidée de patrie soit jamais tout à fait absente de la mentalité d'un homme ayant une patrie ; toutes les habitudes invétérées laissent des traces plus ou moins considérables, et il ne me paraît pas possible que des individus ayant derrière eux plusieurs générations de parents qui ont appartenu à une même nationalité, n'aient pas, tant par hérédité que par éducation, l'amour plus ou moins développé de cette nationalité.
Lorsque, poussés par les conséquences logiques de leurs affirmations premières, et par le rêve tyrannique de la justice universelle, les antipatriotes proclament leur indifférence nationaliste, je crois qu'ils se vantent.
En revanche, le patriote le plus ardent ne peut se soustraire à la notion de justice ; cette notion est aussi ancienne que la société humaine, et a dans tous les hommes des racines indestructibles. On voit cependant des cas où la raison d'Etat dicte un crime contre la justice, mais ceux qui le commettent s'efforcent de le dissimuler, tant ils connaissent la profondeur du sentiment de l'équité parmi les hommes.
Les discussions, les haines qui proviennent parmi les hommes de Timportance différente qu'ont, chez les uns et chez les autres, le sentiment de la patrie et celui de la justice, seraient sans doute moins
vives, moins passionnées, si nous voulions penser k l'origine historique des deux sentiments antagonistes. Mais quand nous sommes la proie d'un gentiment violent, nous ne nous demandons pas quelle est son origine, et nous détestons ceux qui, par leur attitude sociale, gênent la satisfaction de ce sentiment violent. Lorsqu'un antipatriote proclame que la. lutte des classes doit passer avant celle des nations, il est convaincu qu'il parle au nom d'un principe indiscutable ; il ne sait pas que la notion de justice est un résidu ancestral comme ridée de patrie ; la lutte entre les patriotes et les antipatriotes prouve seulement que les hommes sont différents.