G. — LOGIQUE ET VÉRITÉ. — NOTION DE DEVOIR
Le logicien qui discute la nature et l'origine de ses sentiments, et qui arrive à reconnaître qu'ils sont tous nés plus ou moins anciennement dans l'histoire des hommes, n'a aucune raison de donner le pas à l'un sur l'autre lorsque ces sentiments sont antagonistes. Que l'un soit plus ancien que l'autre, cela n'entraîne pas fatalement qu'il soit plus fort. Aucun d'eux ne se présente avec le caractère d'un impératif absolu.
Si donc un homme se trouve capable de faire appel à sa logique, et à sa logique seule, dans la solution d'un problème social, si sa logique est
assez forte par rapport à sa sentimentalité pour qu'il ne tienne pas compte de ses préférences personnelles, à quoi revient pour lui la recherche de la vérité ? Car ce qu'il se propose est d'être dans la vérité ; mais qu'est-ce que la vérité quand il s'agit d'une attitude sociale? Les lois naturelles découvertes par les savants et qui constituent la vérité scientifique, sont des lois inéluctables et qui s'appliquent sans que nous y prenions garde ; elles ne peuvent, en aucun cas, prendre l'aspect d'un devoir à accomplir.
La notion de devoir ne peut venir que de la croyance à des principes. Le logicien ne connaît plus de principes, mais seulement des conventions plus ou moins fixées dans son hérédité. Si sa logique est plus forte que sa sentimentalité, il n'a jamais aucune raison d'agir d'une façon plutôt que d'une autre. La science ne dicte pas de devoir social; elle libère seulement l'homme des entraves que peuvent apporter à soo activité certains impératifs douloureux. Le logicien est donc libre d'obéir, quand il lui plaît, à tel ou tel de ses sentiments, uniquement parce que cela lui plaît ; mais il faut que des sentiments lui dictent sa conduite, sans quoi il n'agirait pas*.
^1) Ce n'est pas la même chose, que de n^avoir jamais cru à des principes ou d'être arrivé à n^y plus croire. Le tigre de la jungle ne fait pas de raisonnements ; il obéit sans réflexion à son désir du moment, à son instinct de conservation ; mais
288 SCIENXE ET CONSCIENCE
Si donc, il est heureux pour l'homme que la connaissance de l'évolution spécifique le débarrasse de toute croyance à des principes absolus, il est à craindre aussi que la certitude de la nonvaleur absolue de ces principes lui enjève tout ressort, toute initiative. Nous n'agissons jamais que pour obéir à un désir de notre conscience ; quand ce désir a la forme d'un besoin, nous n'hésitons jamais à le satisfaire ; nous mangeons quand nous avons faim, pour ne pas mourir; mais il n'y a aucune raison scientifique pour que l'homme vive, et, en effet, môme à cet instinct de la conservation, certains individus se dispensent d'obéir, pour d'autres raisons actuellement plus fortes en eux; il y a des gens qui se laissent mourir de faim.