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LA PEINTURE DOCUMENTAIRE

Si Ton ne peut considérer le musicien comme imitant la nature, le peintre, en revanche, a une œuvre toute d'imitation. J'entends le peintre proprement dit, car le peintre décorateur accumule, sur nos murs, des motifs choisis pour le plaisir des yeux, et réalise ainsi une sorte de création comparable à la création musicale. Le peintre proprement dit fait des portraits ou des paysages, ou des tableaux de genre, qui tous reproduisent un modèle choisi dans la nature. Et il est bien certain que les premiers peintres avaient pour but de représenter de leur mieux, d'une manière durable, les scènes ou les gens qu'ils avaient eus sous les yeux.

Dans le travail du peintre qui imite un modèle, il y a forcément deux actes distincts, successifs. D'abord, il reçoit une image par les yeux et cette image transmet à ses centres supérieurs ce que nous avons appelé la traduction ou l'interprétation de l'image reçue; et cette traduction, cette interprétation s'accompagne de sensations diverses que l'on appelle l'émotion artistique.

C'est au moyen de sa traduction personnelle de l'image que le peintre conduit, grâce à son sens

aCIENCE ET CONSCIENCE

des attitudes, le crayon et le pinceau ; il crée alors une image nouvelle qu'il regarde comme il regardait son modèle et qu'il interprète comme lui. Et il s'efforce, par des retouches successives, de faire coïncider les deux interprétations.

Ainsi le peintre introduit, dans son imitation objective de la nature, une part personnelle inévitable. Si l'on se plaçait au point de vue scientifique, on n'hésiterait pas à déclarer que cette part personnelle introduite dans un travail d'imitation, est une cause d'infériorité ; et je suis convaincu que les premiers artistes auraient été enchantés de pouvoir supprimer la personnalité de leur œuvre. Mais aujourd'hui, il n'en est plus de même ; ce que le peintre cherche avant tout, c'est la création d'une œuvre personnelle; le modèle n'est plus qu'un prétexte à l'affirmation d'une personnalité de peintre qui interprète à sa manière.

Les amateurs sont comme les peintres ; ils tiennent, lorsqu'ils regardent un tableau, à y trouver plutôt le peintre que le modèle ; ce qu'ils apprécient, c'est l'interprétation du modèle et non le modèle lui-même.

Ici je vais dire des choses qui indiquent une nature médiocre; je vais mériter l'épithète de philistin ; c'est que je n'ai pas trouvé, relativement à la peinture, un critique d'art disant ce que je pense, comme Ta fait Jean d'Udine pour la musique ; sançquoi, je me serais bravement retranché derrière son autorité.

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Dans une œuvre picturale on peut chercher deux choses difiPéreotes : le document ou Témotion. Si je cherche le document, quand il s* agit d'un portrait ou d'un paysage*, par exemple, je dois regretter profondément que le peintre ait interprété le modèle à sa ra^anière ; car je suis différent de lui ; j'éprouve, en regardant le modèle, des émotions différentes des siennes. Si donc le peintre a une vision très personnelle des choses (comme on l'exige des grands peintres en général), je serai gêné en trouvant dans son portrait ce que je ne trouvais pas dans le modèle, et que lui, peintre, y a mis de son cru ; de même je ne trouverai pas dans le portrait certaines choses que je trouvais dans le modèle et que le peintre n'y trouvait pas. Je serai donc déçu et gêné. Peu m'importe, si quelqu'un d^ averti s'écrie en voyant le tableau : Oh ! voilà un joli portrait de X... I ; X..*, n'en doutez pas, c'est le nom du peintre ; ce n'est pas le nom du modèle.

J'aimerais mieux que la signature du peintre ne

(1) Ceux qui se promènent pour leur agrément ont ordinai-

rement pour but de connaître les divers aspects de la nature ou de l'humanité, mais il y en a aussi qui, méprisant les beautés des sites traversés, voyagent pour visiter les musées. Un de mes amis étant allé en Hollande pendant les vacances me racontait son voyage. As-tu vu les Polders ? lui demandaije? Dans quel musée sont-ils? me rcpondit-il. Il ne pouvait pas s^imaginer qu'on allât en Hollande pour voir autre chose que des tableaux.

fût pas si évidente dans son œuvre, et que le document fût plus parfait. Adressez-vous donc à un photographe, me dira-t-on. C'est là une absurdité. Si différents que soient les hommes, leurs visions sont plus voisines Tune de Tautre que de la vision d'un appareil photographique. Car les hommes voient dans le temps, tandis que l'appareil photographique voit dans Tespace ; l'homme voit le geste que le photographe ignore, et son art consiste à tenir compte des gestes familiers et à les évoquer dans son œuvre. La photographie fixe le plus souvent une attitude instantanée qui nous choque, parce que notre œil ne Va pas perçue ; ce que je demande à un peintre qui fait un portrait, c'est un travail dans lequel il mette les impressions que, étant homme, il a communes avec tous les hommes, et non les qualités personnelles qu'il a et que je n'ai pas, parce que j'en ai d'autres à leur place. Autrefois, je suis convaincu qu'on désirait surtout, lorsqu'on faisait faire, un portrait, avoir un document qui conservât la personnalité du modèle. Les peintres ont préféré y substituer la leur, et c'est ce que les amateurs d'aujourd'hui leur demandent.

Laissons donc le côté documentaire et occuponsnous du côté émotif. Pour la plupart des amateurs c'est le côté le plus important de la peinture.

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