PEINTURE ET ÉMOTION
Je commence par déclarer que je suis très peu sensible à' la peinture ; elle ne m'émeut guère, et Ton ne manquera pas de me dire que, dans ces conditions, je ferais mieux de n'en pas parler. J'écris tout de même ce paragraphe pour ceux qui sont comme moi ; je crois qu'ils sont légion, mais beaucoup ne s'en vantent pas.
J'aime la nature par-dessus tout, et surtout la nature vivante; je suis plein d'une admiration enthousiaste pour les champs fleuris, pour les bois obscurs, pour le petit ruisseau qui court parmi les cailloux entre des touffes de fougère, pour les couchers de soleil des fins d'été. L'émotion que j'éprouve à la campagne ne peut s'appeler autrement qu'une « émotion artistique », et cependant, jamais une peinture ne m'a ému. Il me semble que beaucoup d'hommes doivent être comme moi. Mais dans les salons, la conversation va bien plus aux œuvres des peintres qu'aux beautés naturelles ; on admire beaucoup plus une touffe d'hortensias peinte par Helleu, que la fleur vivante elle-même. Je ne nie pas le plaisir que j'ai à voir réussir par un peintre un travail d'imitation, mais combien je trouve grossière l'image qu'il me présente à côté de son modèle vivant ! J'aime trop la nature pour aimer l'art : « Considérez les lis des champs, dit
rÉvangile ; ils ne trayaillent point, ils ne filent point ; et cependant, je vous déclare que Salomon même, dans toute sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux ». Aucune oeuvre humaine ne peut soutenir la comparaison ; une fleur, la plus, humble, me remplit de plus d'admiration que tous les Yélasquez et tous les Eembrandt. £t cette humble fleur, je puis la retourner en tout sens, je puis la regarder de près au de loin, je puis même la couper entranches fines et l'observer au microscope ; elle ne. me présente, à toutes les échelles, que des spectacles merveilleux. Taudis qu« la peinture, sauf sous une certaine incidence, à usie certaine distance où elle me donne une illusion de la réalité, ne me présente, si je l'étudié de près, que de gros pâtés de matière colorante.
Mais la fleur passe, le tableau dure, me dira-ton ! Sans doute, la fleur passe, mais il en pousse d'autres, toujours fraîches et belles; tandis que la peinture, qui veut donner l'image de la vie, est figée dans une immobilité de mort. Cette représentation statique des choses vivantes me cause une impression douloureuse.
Il y a aussi, me dira-t-on encore, l'émotion qu'a ressentie le cerveau délicat de l'artiste ; cette émotion, il l'a fixée sur la toile à tout jamais. Cette émotion est peut-être d'une qualité très remarquable, mais je ne vois aucune raison de la préférer à celle que j'éprouve moi-même en regardant
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la nature toujours chaûgeante. Il paraît que Bernardin de Saint-Pierre, à qui son père montrait les tours de Notre-Dame, était en admiration devant les hirondelles volant au-dessus; j'aurais probablement fait comme lui, quoique le^ vieux monuments m'émeuvent beaucoup en me rappelant les anciennes humanités.
Je comprends que certaines gens admirent particulièrement un peintre dont l'œuvre leur communique une émotion qu'ils eussent été incapables d'éprouver en regardant directement la nature; mais ceux qui aiment vraiment les bois et les champs doivent toujours trouver bien fade l'œuvre du meilleur paysagiste. •
Et cependant, combien de littérateurs les peintres ont inspirés ? Bien plus, sans doute, que ne l'ont jamais fait les beautés naturelles ! Quand, jeune encore, je vins à "Paris pour la première fois, j'étais rempli des admirations littéraires qui courent les manuels; j'attendais avec angoisse ma première visite au Louvre. Ma déception fut grande; je me considérai comme fermé à toute émotion artistique. Des amis à qui je m'ouvris à ce sujet me dirent qu'on ne pénètre pas du premier coup dans la familiarité des chefs-d'œuvre. Je fis donc des eflforts très soutenus ; pendant des années, je visitai les musées, je fréquentai les salons de peinture; et chaque fois, quand je lisais les comptes rendus enthousiastes des critiques, quand je voyais
de quelle émotion ils se disaient envahis devant des œuvres qui m'avaient laissé tout à fait froid, je me considérais de plus en plus comme un être incomplet, aux sens obtus.
Cependant, grâce à Texcellente mémoire dont j'ai été longtemps doué, il m'est resté, de mes visites dans les musées et les salons, une érudition sérieuse ; mais c'est une érudition de commissairepriseur ! Quand j'entre dans une exposition de peinture, je reconnais immédiatement les tableaux des peintres dont j'ai déjà vu plusieurs œuvres exposées ; le nom du peintre me vient aux lèvres avant que j'aie même constaté le sujet du tableau.
Ce que les critiques appellent « la manière du maître Un tel », et que j'appelle, moi, dans mon ignorance, son défaut prédominant, me frappe tout d'abord. Mais si j'appelle cela tin défaut^ c'est parce que, malgré moi, je suis un scientiste impé- * nitent, et que, pour tout scientiste, l'œuvre doit être impersonnelle. Je ne voudrais pas que, dans un travail d'imitation, la personnalité du peintre fut à ce point encombrante. Il est probable que ma manière de voir est tout à fait ridicule, car lorsqu'un peintre a acquis une certaine renommée, beaucoup de jeunes rapins se lancent sur ses traces en imitant ses défauts personnels ! C'est, je pense, parce qu'ils attribuent le succès du maître à ses défauts, alors qu'il serait peut-être plus juste de croire que le succès lui est venu, à cause de
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son talent, et malgré ses défauts. Petit à petit, cependant, quand on aime beaucoup un artiste, on aime ses défauts avec le reste. Les Parisiens ont longtemps applaudi un acteur qui avait un vice de prononciation ; une fois le succès de Tacteur établi, c'est son bégaiement seul qu'on a aimé ; c'est de son bégaiement que Ton a parlé aux provinciaux ébahis, en le leur donnant comme le résultat d'un art raffiné I