I. — EXAHEN DÉS CERCUEILS
Le cercueil de Voltaire a été Tobjet do premier examen. Il se trouve dans un caveau au midi, éclairé par une fenêtre. La statue de Voltaire est placée en face, dans une niche.
Un sarcophage en menuiserie peinte, avec emblèmes . et inscriptions, recouvre le cercueil. Ces inscriptions | sont celles qui figurent an Moniteur du 13 juillet 1791, j dans le récit du transfert du corps de Voltaire au Panthéon, récit que je résumerai plus loin.
J'ai lu notamment celle-ci : « Il défendit Calas^ Sirven, de la Barre, Montbailly, etc. »
Ce sarcophage ayant été renversé sur le côté, on en a retiré, en la faisant glisser sur deux barres transversales de bois, une grande caisse en boîs, rectangulaire, fermée par deux plates-bandes en fer formant équerre et rattachant la planche de dessus aux deux côtés, auxquels cette planche était assujettie par une série de forts clous.
La jonction du couvercle aux côtés était autrefois garantie à Taide de bandes de toile, fixées par des sceaux de cire ; mais les bandes ont disparu, peut-être par vétusté, et les sceaux de cire subsistent seuls : ils portent les empreintes de fleurs de lis.
Des ouvriers, sous les ordres de l'architecte du monument, ont détaché le couvercle sous nos yeux, et Ton a trouvé àTintérieur de la caisse une bière de bois, dont le dos était en forme de toit, séparé des parties latérales
correspondantes, lesquelles étaient distinctes de la grande caisse qui renfermait le tout. Le toit étant soulevé à son tour, on vit apparaître un squelette.
Ce squelette reposait au fond de la caisse, sur une planche isolée, tout entouré de brindilles de bois. C'était celui d'un homme de taille médiocre, dont les os principaux existaient et avaient conservé leurs relations générales.
La tête se trouvait à un bout, divisée en trois parties, savoir :
La calotte du crâne renversée, le crâne ayant été scié horizontalement^ comme on a coutume de faire dans les autopsies ;
Le reste du crâne uni aux os de la face, placé à côté de la calotte ;
Un peu plus loin, le maxillaire inférieur, en partie engagé sous les côtes.
En réunissant ces diverses parties, on reconstituait une tète de petite dimension, fort semblable à celle de la statue de Voltaire nu, par Pigalle, exécutée dans la dernière année de la vie de Voltaire ; laquelle existe dans la bibliothèque de l'Institut et offre déjà l'aspect d'un squelette.
Au dessous de cette tête se trouvaient les os des bras et du thorax, côtes et vertèbres, d'aspect grêle, le tout un peu en désordre ; puis les parties lombaires de la co^ lonne vertébrale et le bassin. Les os des jambes étaient à la suite. Le fémur et le tibia avaient des dimensions relatives assez fortes, en tenant compte de la taille du squelette. Les os des jambes se trouvaient dans un grand état de confusion : par exemple, un fémur et deux libias étaient juxtaposés.
En somme, il semblait que ces restes eussent été
glissés et transvasés, à un certain moment, d'une bièrt dans une autre.
Les os étaient secs et blanchis, en partie à cause d< l'âge du défunt et en partie à cause des conditions dt leur conservation, les chairs et les téguments ayan disparu. Il restait seulement dans le thorax, dans la région abdominale et surtout dans le bassin, une grande quantité d'une matière brune et élastique, que la Com mission m'a prié d'examiner.
D'après étude et examen microscopique, cette matière, telle qu'elle subsiste aujourd'hui, est constituée princi paiement par de la sciure de bois, placée autrefois dans le cercueil afin d'absorber les liquides;
Je n'ai reconnu, dans les portions qui m'ont été remises, ni sels mercuriels, ni sels métalliques ou alcalins, en dose notable, ni substances résineuses, aromatiques ou bitumineuses : bref, aucun composé inaltérable, qui ait pu être employé à l'origine pour embaumer ou conserver le cadavre d'une manière durable.
Le cercueil de Rousseau se trouve dans un autre caveau, situé parallèlement, au côté opposé du monument. 11 est également recouvert par un sarcophage en menuiserie peinte, avec emblèmes, en assez mauvais état. Ce sarcophage étant soulevé, on a aperçu aussitôt un cercueil de plomb, portant en caractères majuscules et en toutes lettres l'inscription suivante :
Hîc jacent ossa Johannis Jacobi Rousseau
Après ouverture de ce cercueil et de deux autres emboîtés, l'un de chêne, l'autre de plomb, dont aucun n'avait été rouvert depuis Tépoque de la sépulture, on
3L trouvé les restes de Rousseau, couché dans la position d'un homme endormi.
Ils gisaient au fond du cercueil, les ossements ayant conservé leurs relations normales, sans trouble sensible et dans un meilleur ordre que ceux de Voltaire. Le eràne, de dimensions plus fortes, aussi bien que la taille elle-même du squelette, avait été également scié, en vue de l'autopsie. Ce crâne ne portait aucune perforation, fracture ou lésion anormale, telles que celles qu'aurait pu produire une balle de pistolet: ce qui réfute Tune des opinions émises sur le prétendu suicide de Rousr seau.
11 n'y avait ni sciure de bois, ni matière analogue, accumulée dans le cercueil.
Les chairs et téguments avaient disparu ; ce qui coïncide avec Tabsence d'agents conservateurs ou antiseptiques à action durable. Il n'y avait non plus aucun liquide, mais seulement, au fond de la bière, une couche brun-rougeâtre, de quelques millimètres d'épaisseur, sur laquelle reposaient les ossements, ceux-ci de couleur jaunâtre et gras au toucher.
La disparition des portions aqueuses du cadavre, par évaporation ou évacuation, aussi bien que celle des chairs et téguments, sous forme de gaz et produits vo- ^ latils, développés par les effets réunis de la fermentation et des oxydations, montre que la clôture du cercueil de plomb n^était pas demeurée parfaite.
En raison des variations incessantes de la pression atmosphérique et de celle des gaz intérieurs, il s'est produit, à travers les fissures du métal, une circulation et des échanges progressifs avec l'atmosphère : les gut intérieurs s'échappant, tandis que les gaz atmosphéri'^ ques, l'oxygène surtout^ pénétraient et exerçaient des
réactions destructives bien connues. Il est remarquable que ces actions lentes aient suffî en l'espace de cent vingt ans pour réduire le cadavre presque entièrement à Tétat de squelette au sein d'un espace clos, tel qu'un cercueil de plomb, suspendu dans Tair et où le corps était maintenu à la fois à l'abri du contact de la terre et des insectes.
Toutes ces constatations et quelques autres ayant été faites, on a refermé les deux cercueils ; on les a scellés, recouverts chacun avec le sarcophage correspondant ; puis les caveaux ont été clos.
Le moment est venu d'examiner jusqu'à quel point les constatations précédentes concordent avec les témoignages écrits, relatifs à la sépulture de Voltisiire et de Rousseau et aux transferts multiples dont leurs restes ont été l'objet.