WM'» ^ IM
"^^■fkHmv^y^i^
intellectuel et moral. Je demande la permission d'insister sur ces différents points.
Au point de vue le plus immédiat, Thomme qui se procure telle science particulière, aboutissant à une technique quelconque, acquiert par là même une faculté productrice utilisable, et qui se traduit par un accroissement de salaire : il prend possession d'un véritable capital immatériel, qui n'est pas susceptible d'être volé ou perdu, et qu'il transporte partout avec soi-même.
Il s'élève en même temps à un degré plus élevé dans la hiérarchie des travailleurs. En effet, la civilisation scientifique traverse de notre temps deux phases, deux degrés successifs. La création des machines, qui est l'une de ses caractéristiques, a pour premier effet de subordonner l'homme au jeu d'un organisme artificiel, dont il ignore les lois : dans cette phase, l'ouvrier tend à perdre son individualité, à être réduit à l'état de simple rouage, transmettant le mouvement à un ensemble qui le domine et l'emprisonne ; il est menacé de tomber dans un abrutissement comparable à celui de l'esclavage antique. Cependant cette conséquence ne constitue pas une fatalité inexorable, attendu que la science tend de plus en plus vers un état de perfectionnement de la machine, qui rend celle-ci automobile, c'est-à-dire susceptible de fournir elle-même tout le travail, à la condition d'être dirigée par une intelligence.
Ici intervient l'ouvrier initié par une éducation convenable à la connaissance des lois de la machine : il apprend à la conduire, et dès lors le journalier passe de l'état de manœuvre à celui d'ingénieur. L'abîme qui
existait naguère entre ces deux classes de travailleurs tend à se combler de plus en plus. La force productrice des machines, ainsi multipliée, crée sans cesse des valeurs nouvelles : ce qui diminue le prix des objets nécessaires à la vie et accroît par suite le bien-être des ouvriers.
Il y a plus : la reconnaissance des services rendus et Tespérance d'en obtenir de plus grands, par Taiguillon de Tintérêt personnel, conduisent de plus en plus le patron et le commerçant à transformer le salarié isolé en employé et en associé. La science, en accroissant la valeur personnelle de l'ouvrier, lui permet même souvent de se passer du capitaliste en constituant des syndicats, c'est-à-dire le groupement des membres d'une même profession.
De là résultent à la fois un accroissement général d'indépendance et de dignité chez les hommes du peuple, et un sentiment plus profond de la solidarité matérielle et morale entre les différentes classes ; par conséquent, un pas nouveau dans l'évolution séculaire des sociétés.
Nous passons ici du profit purement personnel et en apparence égoïste, au profit collectif, qui résulte de l'éducation populaire scientifique.
Attachons-nous d'abord à en mettre en évidence les conséquences matérielles. La science, par l'application à la nature des lois qu'elle découvre, développe incessamment des richesses, qui n'appartenaient à personne et qui n'ont été ravies à aucun individu, ni à aucune collectivité. Tel est le cas du charbon de terre, tiré du sol et utilisé pour le chauffage des machines ; tel est le cas des métaux, extraits de leurs minerais par le travail humain. Mais la science moderne a découvert,
par ses théories profondes, des sources de richesses à la fois plus inattendues et plus universelles.
Ainsi les eaux qui descendent des montagnes sont devenues une source d'énergie plus grande et plus inépuisable que celle qui est retirée des mines. De là résulte de nos jours un déplacement de toutes les productions industrielles, soustraites de plus en plus à la servitude des terrains et des localités, parce que les théories de la science pure en électricité permettent maintenant de transporter au loin cette énergie, presque sans dépense.
Or, ce n'est là que le commencement d'une ère nouvelle pour l'industrie humaine. Dès à présent, tous les physiciens déclarent que le jour est proche où l'homme saura utiliser des énergies naturellesprésentes en tout lieu, en tout temgs, telles que celles de la chaleur envoyée par le soleil et celle de la chaleur centrale du globe terrestre. L'application de ces inépuisables théories, la création de ces valeurs nouvelles exigera une multitude de travailleurs, initiés aux connaissances scientifiques les plus délicates, connaissant les lois pratiques de la mécanique, de la chaleur et de l'électricité, et capables de diriger les engins variés, à l'aide desquels on utilise et on transforme les énergies naturelles. A côté des savants théoriciens, qui découvrent les lois générales de ces transformations, il est nécessaire de former toute une armée de bons ouvriers ingénieurs, capables de comprendre ces lois et de conduire les machines automobiles, qui les utiliseront.
Telle est donc l'œuvre de l'éducation scientifique populaire et sa justification, au point de vue purement matériel. Le profit qui en résulte n*est pas seulement individuel, il est également collectif, c'est-à-dire acquis par la nation tout entière : la capacité productrice de
rindividu grandissant, au fur et à mesure deTutilisation croissante des énergies naturelles qu'il apprend à diriger. Ainsi la richesse générale et la richesse privée sont continuellement accrues, et il en résulte une amélioration générale des conditions matérielles de la vie humaine, amélioration qui profite même aux plus misérables. Elle éclate dès à présent aux yeux de tous les observateurs qui comparent l'état social de notre époque à celui des siècles qui nous ont précédés ; non sans doute qu'il n'y ait encore bien des abus, bien des injustices dans les organisations sociales d'aujourd'hui ! Mais nos découvertes tendent sans cesse, par un effort scientifique continu, à en diminuer la somme et l'étendue.
Or, ces progrès déjà acquis, aussi bien que les progrès futurs, ne sont dus ni aux invocations mystiques des religions, ni aux dissertations des rhéteurs ou des politiciens, mais aux progrès de la science moderne et de l'éducation populaire. L'accroissement incessant des richesses sociales résulte de l'union intime qui existe entre la science pure et la science appliquée. Non seulement celle-ci procure un accroissement de richesse actuelle ; mais en outre les hommes, en devenant plus éclairés, acquièrent une énergie productrice et morale plus considérable . Chaque collectivité nationale s'élève ainsi davantage, sans que son développement ait comme conséquence nécessaire, comme autrefois, au temps des Empires conquérants, l'abaissement ou la ruine des autres peuples. L'exploitation industrielle du globe né doit être confondue ni avec l'exploitation individuelle des individus, ni avec l'exploitation des peuples lea uns par les autres. Mais elle devrait être dirigée de telle façon que chaque travailleur et chaque
peuple tire profit de raccroissement général du capital industriel et intellectuel de Thumanité.
Les conséquences sociales de l'éducation scientifique populaire ne sont pas moins considérables que ses conséquences matérielles : c'est ce qu'avaient bien aperçu les législateurs du moyen âge, lorsqu'ils prétendaient enfermer chacun dans les règles invariables d'un métier héréditaire, afin d assurer la stabilité de leurs institutions. Cependantils n'avaientpas osé remonterjusqu'au régime des castes, maintenues comme une institution sacrée par les religions de TOrient.
La science moderne, au contraire, en communiquant libéralement et sans limites ses doctrines à tous, a produit l'affranchissement des peuples. Aujourdhui chaque citoyen, par l'acquisition des connaissances dont il profitera, devient l'instrument de sa propre liberté. De la résulte une nouvelle conséquence sociale : Taccroissement universel de la richesse, étant dû à l'accroissement de la science personnelle, tend en définitive au nivellement des fortunes; les capitaux anciens, sans diminuer de valeur absolue, prennent cependant une valeur relative de plus en plus faible, ce qui se traduit par l'abaissement du taux de l'intérêt. Par suite, la répartition des richesses se modifie sans cesse, ainsi que la figure des sociétés modernes. Tel est le rôle , tel est le mode d'action de l'enseignement scientifique au point de vue matériel, vis-à-vis des particuliers et vis-à-vis de la société tout entière.
Les conséquences intellectuelles et morales ne sont pas moins considérables, et elles doivent exciter de plus en plus les hommes de bonne volonté au développement de l'enseignement scientifique populaire.
La culture des sciences a pour effet de plier l'esprit
humain au respect absolu de la vérité ; car elle porte sur des faits et sur des lois qu'il serait puéril de prétendre modifier au gré de nos passions, ou de notre imagination. C'est donc une école de sincérité morale et de modestie incomparable.
C'est aussi une école d'affranchissement intellectuel ; on y apprend comment la science seule fournit aux hommes des doctrines librement consenties, opposées aux dogmes aveugles et stationnaires d'autrefois. Par là, la science devient la plus grande force morale sur laquelle on puisse fonder la dignité de la personnalité humaine et asseoir les sociétés de l'avenir.
La grandeur et l'harmonie des lois naturelles développent à la fois le sens moral et le sens artistique. Le rôle et l'importance capitale de la science pour la culture des arts sont manifestes dans l'histoire des grands artistes de la Renaissance, tels que Léonard de Vinci et Michel-Ange. Il y aurait lieu à cet égard à de longs développements, tant au point de vue de l'art industriel, si intéressant par ses applications, qu'à celui du sentiment du beau, dont la force est si grande chez les peuples civilisés. Mais je ne puis m'arréter davantage à cet ordre de conséquences de la science, et je passe de suite à celles qui concernent l'état social.
En premier lieu, l'enseignement scientifique étant le même pour tous les citoyens, il est évident qu'il tend d'une façon fatale au nivellement général des classes sociales, aussi bien que des intelligences. Ce nivellement n'est pas limité à un seul état et à une seule race. En effet, les découvertes scientifiques ne sont plus, comme autrefois, tenues cachées et réservées à l'initiation d'un petit nombre d'adeptes. Loin de là : chez les
peuples modernes, elles font Tobjet d'une publicité libérale, incessante et universelle, qui concourt à dissiper les égoïsmes et les préventions, entre individus comme entre nations, et à fixer dans tous les esprits la notion de la solidarité universelle. C'est même la notion la plus haute qui se dégage de renseignement scientifique populaire.
La science nous montre en effet que dans tous les ordres les intérêts des hommes sont solidaires, aussi bien dans Tordre de la vie privée et de la santé individuelle que dans Tordre de la vie collective. L'expérience de Thistoire établit qu'il en a toujours été ainsi, pour Tantagonisme des peuples aussi bien que des individus. La guerre et Timpérialisme ont fini d'ordinaire par la ruine de ceux qui y ont cherché leur fortune. Tout préjudice infligé à un peuple ou à un individu est une perte pour Tensemble : perte matérielle, par la destruction stérile d'une partie des valeurs qui leur sont ravies ; perte morale plus funeste encore, par Taflaiblissement des liens naturels qui rattachent les hommes les uns aux autres.
Cette solidarité n'est donc pas une pure abstraction ; j'ajouterai qu'elle estdans Tessence même delà science moderne, parce qu'elle préside à son développement. Toute œuvre scientifique est une œuvre collective ; nulle découverte nouvelle n'est isolée ; mais, quel que soit le génie individuel de l'inventeur, dans la théorie comme dans la pratique, son œuvre s'appuie nécessairement sur Tensemble des découvertes antérieures des chercheurs qui Tout précédé, aussi bien que sur les efforts plus ou moins heureux de ses contemporains. La science est, je le. répète, une œuvre collective, issue du dévouement professionnel des savants à la vérité pure
OU appliquée. Elle implique dans celui qui la recherche à la fois le respect de la vérité et le sentiment du sacrifice, qui en est inséparable.
Voilà pourquoi Tœuvre de la science est par excellence une œuvre de paix, instituée pour le gain et le bonheur de tous. Elle doit reposer sur la bonne volonté réciproque de ceux qui savent et de ceux qui apprennent et sur la sympathie fraternelle de tous : sympathie d'autant mieux justifiée que nous recueillons aujourd'hui le fruit des travaux des générations qui nous ont précédés et que nous devons transmettre cet héritage augmenté à nos descendants.
Ces vérités se propagent aujourd'hui parmi les penseurs et parmi les nations : elles tendent à amener une transformation générale des sociétés. Je ne sais si elles deviendront prépondérantes dans la direction des Etats avec assez de promptitude pour prévenir les vastes conflits intérieurs et internationaux, dont sont menacés les peuples modernes. Jusqu'ici c'est par l'intervention de la violence que se sont opérés lies plus grands changements sociaux. Cependant il est certain que les peuples et les gouvernements subissent Tinfluence croissante des convictions imposées par la science et qui finiront par déterminer les volontés réfléchies de la majorité des hommes civilisés.
Dans cette espérance, propageons partout l'éducacation scientifique, sous ses formes matérielles et morales les plus compréhensives : peut-être réussironsnous ainsi à conjurer ces luttes et ces malheurs, et à amener enfin les temps bénis de l'égalité et de la fraternité de tous les hommes, rendus solidaires par la sainte loi du travail I Tel est l'idéal que la science moderne enseigne à la race humaine.
L ' CE TJ \ R E
DE
PRONONCÉ A LA SÉANCE SOLENNELLE d'oUVERTURE DES COURS
Le Dimanche i2 novembre i899 DANS LE GRAND AMPHITHÉÂTRE DE LA SORBONNE
Mesdames et Messieurs^
C'est avec quelque timidité que je me présente aujourd'hui devant cette Assemblée, convoquée pour Fouverture des cours de l'Association philotechnique. L'Association m'a fait l'honneur de m'appeler dans son sein; bien plus, de me désigner comme son président, honneur d'autant imprévu que jusqu'ici je n'avais pris qu'une part purement morale à ses travaux. Je m'étais borné à admirer et à encourager cette œuvre si belle et si féconde qu'elle accomplit, cette œuvre de l'éducation
26 L'ASSOCIATION PHILOTEGHNIQUE
populaire, pratique, professionnelle, utilitaire^ et pai cela même fondée sur les principes scientifiques.
En cela précisément réside le lien qui me réunit £ vous. En effet, ce qui distingue la civilisation moderne de la culture des sociétés d'autrefois, fondées sur les affirmations dogmatiques et a priori des religions, ou des métaphysiques, c'est qu'à nos yeux toute utilité sociale dérive de la science envisagée sous ses formes multiples, qui comprennent le domaine entier de l'esprit humain, dans Tordre moral, intellectuel et artistique aussi bien que dans Tordre matériel. La connaissance des lois naturelles dans tous les ordres et l'obligation de s'y conformer conduisent à la recherche de Tutile et à Tamour du bien.
Telle est Tœuvre bienfaisante de l'Association philotechnique : héritière des traditions des philosophes du xviii« siècle et des hommes d'Etat de la Révolution française, elle poursuit sa tâche avec un dévouement et un succès toujours croissants.
Si je n'ai pas collaboré plus directement à vos travaux, ne croyez donc pas que ce soit par quelque indifférence ou quelque dédain secret. Non 1 c'est au contraire parce que j'étais occupé à une œuvre parallèle, — chacun a son devoir ; — j'étais absorbé par l'étude de ces vérités scientifiques mêmes dont vous enseignez les applications. Nous concourions par des voies différentes au bien public. Je dis différentes, mais non inégales, car j*ai toujours apprécié au plus haut degré les conséquences sociales que vous tirez de la science pure ; nous avons, les uns et les autres, recherché un même but idéal pour le bien de l'humanité ; j'ajouterai que nous avons commencé notre œuvre vers le même moment, celui de la fondation delà République en 1848.
Je n'ai jamais cessé, dans ma sphère plus individuelle^ d'être passionné comme vous pour Tamélioration continue de la condition du plus grand nombre et pour la grandeur morale et matérielle de la démocratie.
Voilà sans doute pourquoi quelques-uns de mes amis, quelques-uns des hommes dévoués qui sont vos véritables chefs, m'ont désigné cette année à vos suifrages: c'est parce que notre but commun est à la fois national, humanitaire, fraternel I
Je regrette de n'avoir plus pour répondre à votre appel qu'une voix et des forces que l'âge affaiblit de jour en jour ; mais du moins j'espère vous montrer que mon zèle et ma bonne volonté sont toujours enflammés par la même ardeur qui inspira ma jeunesse.
Certes, sous ce rapport je ne voudrais pas rester en arrière de mes illustres prédécesseurs et amis, qui vous ont présidé à leur heure: Jules Simon, Jules Ferry, Léon Bourgeois, Buisson, ont élevé tour à tour la voix dans l'enceinte de vos assemblées pour proclamer l'excellence de votre but et retracer le tableau de vos services. Permettez-moi de leur rendre d'abord mon témoignage confraternel,
Jules Simon, le professeur de ma jeunesse, le second père de votre Association, a donné dès ses débuts l'exemple du sacrifice aux opinions républicaines. Plus tard j'ai été son collaborateur, à titre d'auxiliaire de la Défense nationale, pendant cette période terrible et inoubliable du siège de Paris, oii tant de dévouements se sont associés pour essayer de soulager la misère populaire et de sauver la patrie.
Jules Ferry, plus jeune que moi, fut d'abord l'ami de mon âge mûr, je vous parle d'il y a quarante ans. Depuis, je réclame l'honneur de lui avoir apporté mon aide
pendant bien des années, comme inspecteur général, au cours de la grande entreprise qu'il a inaugurée et suivie avec tant de persévérance et de succès ; je veux dire le relèvement de renseignement en France dans sa double branche : renseignement supérieur, àla réorganisation duquel j'ai concouru pendant vingt-cinq années, et renseignement primaire, honneur et force de la troisième République. Je présidais la Commission du Sénat qui a aidé Jules Ferry et Goblet à constituer Tensei»^ gnement primaire, sous sa triple forme, laïque, gratuite et obligatoire. C'est le titre de gloire impérissable de J. Ferry. C'est aussi celui de mon ami Léon Bourgeois, qui a puissamment concouru à consolider et à développer cette grande œuvre, avec son admirable talent de parole et son zèle inépuisable pour le bien public. Le quatrième nom que je vous donne pour ma référence mérite une mention non moins exceptionnelle : c'est Buisson, véritable apôtre de cette rénovation de l'enseignement primaire en France. Dans Y antiquité, on aurait dit qu'il en était le second fondateur. Sans doute, bien des hommes dévoués, parmi les morts aussi bien que parmi les vivants que je vois autour de moi, ont participé à l'entreprise. Mais l'activité infatigable de Buisson, son zèle désintéressé, sa haute conception de la vie morale et des devoirs réciproques de tous les citoyens lui ont fait une place à part dans ce renouvellement. Vous ne m'en voudrez pas de le proclamer ici en votre nom : il est trop modeste pour faire valoir luimême ses titres, et il est bon que la voix d'un témoin autorisé rappelle quelle a été sa part. Car il afait comme le législateur antique : l'œuvre accomplie, en principe du moins, les grandes lignes de l'organisation une fois tracées et réalisées, il s'est effacé volontairement, afin
de la mieux consolider, en la rendant impersonnelle. Il s'est retiré de l'Administration dont il était le directeur, laissant à des successeurs non moins dévoués que lui, le soin de continuer une entreprise établie sur des bases inébranlables.
Messieurs,
Le cinquantenaire de l'Association philotechnique a été célébré Tan dernier, le 12 novembre 1898, dans cette enceinte, au nom du gouvernement de la République, par le président du Conseil des ministres, M. Dupuy ; par le ministre de l'instruction publique, M. Leygues ; par le président du Conseil municipal, M. Navarre.
Aujourd'hui, à la fin de la première année du second cycle qui vient de s'ouvrir et dont bien peu de nous verront la conclusion, il conviendrait de retracer le tableau du vaste ensemble de vos travaux et de vos bienfaits, je veux dire du devoir volontaire que vous ne cessez de vous imposer. Mais ce tableau vient de nous être présenté par notre digne et sympathique secrétaire général, M. Beauregard, avec un soin et une précision que je ne saurais surpasser. Il suffira de rappeler en deux mots que, dans Tannée courante, l'Association philotechnique a donné 540 cours, constitué 9 groupes de lectures populaires et 30 conférences. Le nombre des assistants et d'auditeurs s'est élevé à 10,400. Ces cours ont porté sur toutes les branches de l'activité professionnelle, et leur utilité est établie chaque jour davantage par l'afïlux et la persistance de leurs assis-
tants volontaires, assistants adultes, assistants des deux sexes.
J'insiste sur ce dernier point, car ce n'est pas l'un des moindres services que vous rendez, celui de développer parallèlement renseignement de la femme et renseignement de l'homme, et de concourir ainsi à la grande évolution sociale qui transforme aujourd'hui la condition de la femme, en lui assurant les moyens de se protéger elle-même, si elle est seule ; c|'étre la digne et complète associée de son époux, si elle est mariée, et de remplir d'une façon plus parfaite vis-à-vis de ses enfants, cette fonction éducatrice, qui est à la fois son devoir et son bonheur. Les intelligences se trouvent ainsi rapprochées dans une égalité morale plus étroite, en même temps que les cœurs.
Mais je ne puis tout dire, et cependant on ne saurait trop insister sur les services que rend l'Association philotechnique. J'y joins, avec plaisir et sympathie, les associations similaires anciennes et nouvelles : Association polytechnique. Ligue de l'enseignement. Union de la jeunesse, Université populaire, associations que la bonne volonté de tant de citoyens crée, soutient et développe.
Chacun de vous garde un silence modeste sur le bien qu'il fait individuellement ; à cet égard le bien accompli se suffit à lui-même et au bienfaiteur. Mais nous avons pour devoir de ne pas avoir la même modestie pour notre communauté : il faut proclamer très haut les services rendus, surtout ceux des collectivités dans lesquelles chacun s'efface en apportant sa part, grande ou petite, de dévouement : car, suivant la vieille parabole, le denier de la veuve vaut autant que la généreuse offrande du riche.
Par denier, nous entendons ici, je ne dis pas l'argent, bien que TAssociat ion n'ait pas le droit d'en faire fi, mais les dons de temps, d'intelligence, de concours, scientifique et moral, que chacun de vous apporte à ceux qui en ont besoin.
A ce point de vue, je le répète, les collectivités sociales ont le droit de publier leurs bienfaits, d'abord parce que leur révélation conduit souvent à les doubler par imitation, par suggestion morale, suivant le langage du jour ; — le bien est contagieux ; — mais aussi n'oublions pas que l'honneur du succès de pareilles entre- • prises fait partie du patrimoine national. C'est un devoir bien doux pour votre président de le proclamer I II y ^aurait une véritable ingratitude à ne pas adresser du haut de cette tribune des remerciements aux volontaires de notre enseignement, à tous les bons citoyens qui concourent à cette œuvre ; que dis-je ? concourent : ils , en sont les véritables créateurs, d'une façon continue et au même titre que Dieu, d'après la métaphysique d'autrefois, crée incessamment l'univers. Vous créez de même l'enseignement populaire, non seulement par les fondations du début, mais par votre activité permanente et le renouvellement incessant de vos efforts.
Les vues de nos collaborateurs sont si pures, si désintéressées, si affranchies de tout préjugé sectaire ou exclusif, que nous avons pour adhérents à la fois les ouvriers et les patrons, fraternellement associés.
Assurément nous nous appuyons surtout sur le concours des bonnes volontés individuelles, mais nous acceptons aussi avec reconnaissance celui du gouvernement, parfois un peu restreint dans ces dernières années ; je dis aussi le concours de la ville de Paris, ce grand et puissant foyer de la vie française et de
Tesprit républicain. Elle s'est empressée de soutenir une œuvre, universelle par son but, mais éminemment parisienne par les citoyens qui Texécutent et par les citoyens qui en profitent. Les grands établissements commerciaux et financiers, tels que la Banque de France, le Crédit foncier, la Compagnie du Gaz, la Chambre de Commerce de Paris, les Chambres syndicales, nous apportent également une aide efficace et renouvelée chaque année. Je leur adresse nos remerciements.
Si ce concours est aussi général, c'est que notre œuvre est, au plus haut degré, une œuvre d'apaisement social, de concorde, de fraternité, parce qu'elle a été développée sous la haute inspiration des républicains de 1848 et qu'elle est demeurée constamment fidèle à son inspiration originelle.
Pour rendre plus complète l'expression de notre reconnaissance, il conviendrait, après les remerciements collectifs, d'adresser à qui de droit des remerciements individuels ; mais la séance présente ne suffirait pas pour énumérer les noms de nos bienfaiteurs et les services qu'ils rendent, par notre intermédiaire, à l'éducation populaire. Je les prie d'agréer l'assurance de notre vive reconnaissance. Cela est juste ; car nous avons besoin d'être aidés et nous le sommes de toutes façons : subventions, fondations de prix, distributions de livrets d'épargne, dons de livres, de collections, d'étoffes, d'appareils, de fournitures, prêts de laboratoires, de machines.
En un mot, les concours variés qui nous sont apportés attestent la sympathie générale, le sentiment universel de l'utilité de notre œuvre ; chacun s'empresse de s'y associer, suivant sa mesure et ses ressources.
L'ASSOCIATION PHILOTEGHNIQUE 33
Ce concours de tant de bonnes volontés à une fondation démocratique émeut profondément le cœur I
Messieurs,
Si notre œuvre excite de semblables dévouements, c'est que notre but est noble, digne de la patrie, digne de rhumanité ; c'est qu'il est dirigé par les vues de la philosophie sociale, à la fois la plus moderne et la plus efficace.
En effet, je ne saurais trop le redire, vous poursuivez un double but : leducation matérielle et l'éducation morale du peuple ; permettez-moi d'y insister ici, en ma qualité de président animé des mêmes sympathies. Je le ferai au point de vue qui m'est propre : on parle avec plus de feu et de conviction des choses dont on s'est occupé toute sa vie. C'est donc de la science que je veux parler, non de cette science hautaine et dédaigneuse qui s'enferme dans sa tour d'ivoire, pour envisager les agitations humaines et contempler les sentiments, les passions, les souffrances, vis-à-vis desquels elle demeure sereine et impassible. Cette science égoïste n'était pas celle de nos grands ancêtres, les savants et philosophes du xviii« siècle, qui ont élevé la voix au nom de la justice, soulevé les peuples écrasés par le fanatisme et l'autocratie, et provoqué l'immense mouvement de civilisation dont nous sommes les héritiers et les continuateurs. Or, la puissance de cette évolution, ne l'oublions jamais, ne réside pas dans la pure logique de quelques raisonnements, ou dans l'affirmation de certains dogmes révélés : elle est fondée sur les découvertes des sciences physiques, qui ont mis
34 L'ASSOCIATION PHILOTEGHNIQUE
à la disposition de tous les forces naturelles, et par là même, les instruments de l'affranchissement populaire par le travail.
Ce sont les découvertes des sciences physiques et les transformations incessantes qui en résultent, qui empêcheront la constitution de nouveaux monopoles et de nouvelles aristocraties, basées sur la force ou sur la richesse et appuyées par quelque nouveau dogmatisme réputé définitif, comme Forganisation sociale à laquelle il prétendrait fournir ses principes et ses règles.
A cet égard, il convient de bien préciser le caractère historique de révolution des civilisations scientifiques. Dans les applications pratiques de la science de notre temps, il y a eu deux périodes, deux phases en^ apparence contraires. Dans la première, les inventions mécaniques ont eu pour premier effet de subordonner presque entièrement l'ouvrier à un mécanisme compliqué, dont il ignorait les lois et le maniement. En y entrant, il tendait à perdre son individualité, et devenait une sorte d'organe, assujetti à la même rotation nécessaire que les rouages qu'il était chargé de conduire. Le travailleur était ainsi exposé à retomber dans le même abrutissement que l'esclave antique, tournant la meule ou maniant la navette, celui dont Aristote proclamait la servitude nécessaire, tant que la meule et la navette ne fonctionneraient pas toutes seules. Cet événement, regardé comme chimérique par le philosophe antique, — qui devint le grand maître des dogmatistes au moyen âge, — s'est cependant réalisé de notre temps : la meule et la navette n'exigent plus l'effort et le travail mécanique de l'homme, parce qu'elles empruntent aujourd'hui leur énergie aux forces naturelles. Mais la nécessité de s'assujettir à la direction de celles-ci a
semblé tout d'abord faire reparaître la fatalité des antiques servitudes.
Heureusement ce n'est pas là une fatalité inexorable, comme de nouveaux philosophes ont prétendu le déclarer à leur tour ; c'est un état transitoire, qui se modifie de toutes parts et qui est appelé à cesser, parle fait de ce développement de l'éducation populaire, dont nous sommes les promoteurs.
Non, Messieurs, l'humanité n'est pas condamnée à demeurer dans ce cercle inférieur de l'enfer moral, l'asservissement de l'homme à la machine. Hâtonsnous de le proclamer ! la seconde phase de l'évolution scientifique, celle qui commence à s'accomplir sous nos yeux, celle dont vous êtes les représentants sociaux, a au contraire pour objet et pour résultat de réaliser chaque jour davantage un affranchissement plus complet du travailleur industriel et agricole : nous poursuivons rétablissement d'un niveau social à la fois plus étendu et plus élevée en diminuant la somme de l'ignorance et des faiblesses qui eu résultent dans nos sociétés.
En effet, le travailleur, développé par l'éducation scientifique que nous concourons à donner, domine la machine, au lieu d'en demeurer un organe subordonné. De l'état de manœuvre il passe, par la vertu de ses connaissances acquises, à l'état d'ingénieur: ingénieurmécanicien, ingénieur-électricien, ingénieur-chimiste, ingénieur agronome, etc. La machine nouvelle, que nous voyons aujourd'hui s'installer de toutes parts, n'exige plus uniquement et constamment, comme autrefois, le travail purement automatique des bras ; elle devient automobile, ainsi que l'indique le nom de quelques-uns de nos engins : c'est-à-dire qu'elle marche toute seule, à la condition, bien entendu, d'être observée et dirigée
par une intelligence. Entre Touvrier des villes, le cultivateur des campagnes et le savant, l'abîme qui existait autrefois tend à se combler.
Il est comblé surtout entre le savant devenu praticien, qui jouait seul autrefois le rôle d'ingénieur, et le travailleur devenu savant, qui lui fait une concurrence légitime. De là, une double conséquence: accroissement des salaires, c'est-à-dire du bien-être matériel ; transformation du salarié isolé en associé, ou bien en syndiqué; et par suite accroissement de l'indépendance, c'est-à-dire de la dignité. L'humanité en ce moment, parmi tous les peuples civilisés, fait un pas nouveau dans le cours de son évolution séculaire.
Tel est le but poursuivi dans la reconstitution collective, par l'Etat, de l'enseignement populaire ; tel est le rôle volontaire rempli par 1 initiative individuelle des associations semblables à la nôtre. Ce que nous voulons, c'est mettre entre les mains de chaque citoyen, de chaque citoyenne, l'instrument de sa propre liberté, par la puissance personnelle des connaissances utiles que nous travaillons à leur inculquer. Les formes de cette éducation sont multiples, incessamment variables et progressives, comme le développement même de la science. Voilà pourquoi on ne saurait l'assujettir à des manuels définitifs, comme l'avait rêvé l'esprit étroit du grand dictateur militaire, tout-puissant au cours des premières années de ce siècle : il prétendait fonder des prix pour les rédacteurs de ces manuels, et les imposer désormais et pour toujours à l'enseignement.
Notre direction est plus sage et notre œuvre plus durable, parce qu'elle est plus simple, et plus fidèle à la marche séculaire et progressive de l'esprit humain ;
L'ASSOGUTION PHILOTEGHNIQUE 37
elle subsistera, tant que nous maintiendrons à la fois notre but invariable et nos enseignements diversifiés, suivant le cours des progrès de la science et des besoins de la société. Elle subsistera surtout tant que vos dévouements demeureront pareils à ceux de vos fondateurs, à ceux des dignes conseillers de l'Association, que je vois autour de moi.
Elevons-nous plus haut encore : jusqu'ici j'ai insisté surtout sur le rôle utilitaire de la science. Mais ce n'est pas là son seul but, ni le seul objet des hommes de bonne volonté qui m'entourent. La science concourt au bien de l'humanité de deux manières différentes : à côté de son rôle matériel et utilitaire, qui éclate aux yeux les plus obscurcis et les plus réactionnaires, la science remplit un rôle éducateur idéal, d'ordre essentiellement moral et artistique, rôle inaperçu par cet esprit purement littéraire et rhétoricien, qui semble être demeuré depuis la fin du moyen âge le principal inspirateur de l'éducation secondaire. Certes je ne voudrais aucunement amoindrir le rôle des belleslettres dans l'éducation : j'ai été nourri moi-même dans ma jeunesse par le miel attique le plus pur de l'Université. Mais l'éducation morale d'un peuple et surtout celle d'un peuple moderne exige des ressources plus profondes et trop souvent méconnues par ceux qui prétendent la diriger à l'aide des anciennes méthodes. La bonne volonté, la rhétorique même n'y suffisent pas. Il faut surtout conduire les hommes par la raison etpar la science : non la science purement logique et rationnelle, mais la connaissance des faits observés et des lois expérimentales, qui résultent de ces faits généralisés.
Je dis les faits et les lois du monde moral, aussi
bien que les faits et les lois du monde physique. Cette double connaissance n'est pas moins indispensable pour améliorer la condition humaine. Les législations purement politiques et les décrets demeurent stériles, s'ils ne sont la traduction même des faits scientifiques. Parmi les vérités que le sentiment avait pressenties et que la science sociale a démontrées, parmi les vérités qui doivent servir de règles aux organisations de Tavenir, je vous en rappellerai une seule : c'est la solidarité, fatale à tous les points de vue, qui rattache les hommes les uns aux autres ; la science nous enseigne que telle est la base la plus certaine du bonheur pour les individus aussi bien que pour les sociétés : la vie humaine repose sur l'amour et sur la fraternité !
C'est au nom de ces idées que les républicains de 1848 ont fondé l'Association philotechnique, comme l'un des organes destinés au triomphe delà raison et delà justice, de la bonté et de la vérité. Les principes qu'ils invoquaient n'ont pas cessé de nous diriger, avec un effort toujours plus énergique, et couronné toujours d'un plus grand succès. Tandis que nous autres, hommes d'il y a un demi-siècle, nous disparaissons chaque jour avec la conscience du devoir accompli, nous avons la ferme espérance que nos successeurs, élevés dans notre esprit, profitant de notre dévouement, poursuivront notre œuvre et l'amélioreront toujours davantage.
Il le faut ! toujours du dévouement ! toujours du dévouement IC'estle grand cri des amis dupeuple,car notre œuvre est loin d'être accomplie. Elle ne le sera même, pas plus qu'aucune fin humaine, jamais entièrement. Mais nous devons tendre, avec une volonté inflexible, à diminuer sans cesse lasomme des misères, celle du mal phy-
sique et moral parmi les hommes. Nos espérances à cet égard vont bien au delà duprésent, encore si iùiparfait et si critiquable. Disons-le avec humilité : ce quiaété réalisé jusqu'à présent pour le peuple n'est qu'un début, qu'une ébauche ; nous sommes à Faurore d'un monde renouvelé : il faut sans cesse redoubler nos efforts pour en accélérer Féclosion. Mais j'ai la ferme confiance que les nouvelles générations n'y failliront pas.
J'en jure par les sentiments généreux qui animent les nombreux adhérents de notre Association, empressés dans cette enceinte, animés du même dévouement à la patrie, à l'humanité et à la république !
PRONONCÉ LORS DE LA DISTRIBUTION SOLENNELLE DES RECOMPENSES AUX ÉLÈVES DE l'aSSOCIATION PHILOTECHNIQUE
Le Dimanche 24 Juin 1900 AU PALAIS DU TROCADÉRO
Mesdames, Messieurs,
L'œuvre à laquelle nous présidons aujourd'hui est une œuvre éminemment démocratique et républicaine : nul bon citoyen ne s'en désintéresse. Il s'agit, en effet, de l'instruction et de l'éducation populaires, c'est-àdire d'une entreprise qui nous tient tous au cœur, vous, Monsieur le délégué du Ministre, comme représentant des pouvoirs publics ; nous, comme volontaires de l'étude et de l'enseignement. C'est une entreprise désintéressée et purement laïque à laquelle ont concouru, chacun à son heure, nos prédécesseurs : J. Simon, J. Ferry, Léon Bourgeois et moi-même, à la fois comme ministres, au poste de confiance que M. Leygues occupe aujourd'hui; et comme simples présidents de l'Association philotechnique, au poste de bonne volonté que je tiens ici devant vous.
42 L'ASSOCIATiON PHiLOTECHNIQLE
En effet, la chose publique, qui nous touche chacun à notre point de vue, est l'affaire de tous les citoyens ; de là cette bonne volonté spontanée et universelle pour Fœuvre nationale de l'éducation du peuple, bonne volonté que nous rencontrons également à Paris et dans toutes les villes de France. L'œuvre est immense : mais voici qu'il y répond tout un ensemble d'efforts, poursuivis à Paris, notamment, avec un esprit de rivalité toute fraternelle, par les 1.500 professeurs et les 30.000 élèves de l'Association philotechnique, de l'Association polytechnique, de la Ligue de l'enseignement et de nos plus jeunes sœurs en date, sinon en zèle, les Universités populaires.
Permettez-moi d'ajouter, et j'insiste, qu'aux efforts de la libre initiative que nous représentons doit se joindre, pour un succès complet, le concours indispensable des municipalités et de l'Etat : ce n est pas trop pour une œuvre si vaste des forces combinées de l'individu, des associations libres, des villes et de l'Etat. Aussi nous vous remercions, Monsieur le délégué du Ministre, de venir nous apporter ce dernier concours. Nous le réclamons, non seulement à ce titre purement gracieux, en vertu duquel le Ministre de l'instruction publique s'est toujours empressé, disons-le hautement, de nous le donner, mais comme une dette des pouvoirs publics. Nous sommes, nous le savons, en acccord profond et intime avec lui à cet égard; permettez-nous d'espérer que le concours de 1 Etat grandira, en même temps que grandissent les services et par conséquent les besoins de l'œuvre que nous poursuivons.
Nous vous prions de transmettre en même temps nos remerciements et l'expression de nos besoins auprès de son collègue le Ministre du Commerce, dont Faide non
L^ASSOGIATION PHILOTEGHNIQUE 43
plus n'a jamais fait défaut à une œuvre dont il est à même, plus que personne, d'apprécier toute l'importance sociale.
Il est encore un concours nécessaire : c'est celui des pouvoirs publics autres que ceux de l'Etat, concours qui ne nous a pas davantage manqué et dont nous ne sommes pas moins reconnaissants : je veux parler des pouvoirs municipaux, de celui du Conseil municipal de Paris d'abord, ce corps si dévoué à la chose publique et qui tient une place si importante dans l'histoire de la patrie républicaine. Je veux aussi remercier le représentant du pouvoir central, le préfet de la Seine. L'appui matériel et moral des représentants de Paris a toujours été acquis à l'Association philotechnique, et cela sous des formes multiples : concession des salles d'école et locaux scolaires, concours continu des directeurs et directrices d'écoles communales, enfin subventions diverses.
Du reste, gardons-nous de regarder cette précieuse alliance des représentants de Paris comme l'aide purement bénévole d'un bienfaiteur ordinaire. Si le Conseil municipal intervient avec générosité, c'est que notre Association remplit elle-même le rôle de bienfaiteur du peuple parisien, tant pour le profit individuel de ses habitants que pour le développement de la prospérité générale de la cité. Nos associés le font par un patriotisme non moins généreux, en prodiguant leur temps et leur travail à titre purement gratuit et par pur amour du bien public. Certes, ce ne sont pas là des choseè arbitraires ou indifférentes, disons-le hautement.
Les Associations d'enseignement populaire, telles que la nôtre, remplissent une fonction indispensable dans toute société moderne, je dis non seulement au
4i L'ASSOCIATION PHILOTEGHNIQUE
point de vue moral, mais au point de vue utilitaire, technique, industriel et commercial. Cette fonction, je le répète, est indispensable aujourd'hui en raison de la concurrence chaque jour plus active des nations. Elle est particulièrement nécessaire dans une société telle que la république, où le développement intellectuel et producteur de chaque citoyen profite non seulement à Tindividu, qui l'acquiert, mais à tous les autres citoyens, en vertu du principe de solidarité qui caractérise les Etats démocratiques.
Aussi serait-ce une grave erreur de s'imaginer que le concours de l'Etat et des municipalités à l'éducation scientifique sous sa forme de sciences appliquées au développement technique, industriel et commercial des jeunes gens et des adultes, soit indifférent et facultatif, assimilable, par exemple, à celui que l'on peut donner à des arts d'agrément. Il ne Test pas plus dans l'ordre qui nous occupe que dans l'ordre moral et civique. Si notre œuvre venait à être amoindrie, ou même, — j'en écarte l'augure, — supprimée faute de ressources, ce jour-là il y aurait grand dommage pour la communauté tout entière.
Je n'ignore pas qu'il existe à Paris toute une série d'écoles commerciales et industrielles, entretenues soit par la municipalité, soit par des syndicats d'intérêts privés. Mais le nombre en est encore trop restreint et l'efficacité trop limitée, surtout si nous le comparons avec ce qui se fait à l'étranger. Par exemple, nous comptons en France seulement 11 écoles supérieures de commerce avec 1.300 élèves, et 23 écoles préparatoires avec 1700 élèves ; tandis qu'en Allemagne il existe 478 écoles de commerce, dont 47 consacrées aux femmes, avec un total de 31.000 élèves pour les deux
sexes. La proportion relative des écoles industrielles n'y est pas moins prédominante.
C'est pourquoi les associations désintéressées, telles que la nôtre, rendent des services immenses. Le jour où elles ne pourraient plus suffire au devoir social, dont elles s'acquittent par zèle volontaire, ce devoir retomberait tout entier à la charge des pouvoirs officiels, Etat et municipalités, et il est certain que cette charge pèserait alors incomparablement davantage sur nos budgets, pour ne pas parler d'autre chose.
C'est ici le moment d'insister sur l'exemple de l'Allemagne, dont je viens de dire quelques mots. Ce sont surtout les municipalités des villes qui sont chargées de l'enseignement technique et professionnel. A Nuremberg, ville de 160.000 âmes, par exemple, il existe, indépendamment de l'enseignement classique, tout un ensemble d'établissements techniques, tels qu'un Realgymnase et une Realschule^ cette dernière seule fréquentée par 800 élèves ; une école industrielle (celle-ci royale), laquelle prépare à une école supérieure comprenant trois sections (mécanique, chimie, constructions), deux années d'études et près de 200 élèves préparés méthodiquement pour les besoins des industries ; une école commerciale libre, une école commerciale municipale ; enfin, toute une série d'écoles professionnelles et de cours d'adultes. En Prusse, le nombre de ces dernières écoles s'élève à plus d'un millier.
La charge de semblables écoles pèse principalement sur les municipalités ; elle est lourde, sans doute, mais toutes s'y soumettent volontiers, parce qu'elles reconnaissent de quel profit elle est pour la nation entière. A ce prix, avec les élèves formés dans ce genre d'écoles, l'Allemagne a développé son industrie et son commerce,
46 L'ASSOCIATION PHILOTEGHNIQUE
chez elle et chez les peuples étrangers, d'une façon si extraordinaire, depuis un quart de siècle. C'est vous dire combien nous avons à faire en France pour atteindre nos voisins, sinon les surpasser ; vous voyez tous les devoirs de notre société française à cet égard.
Nul ne les comprend mieux que les chambres de commerce et les chambres syndicales de patrons et d'ouvriers, plus rapprochées des besoins qu'il s'agit de satisfaire et plus aptes à apprécier le fruit des efforts accomplis dans ce sens par notre Association. Aussi personne ne sera surpris de m'entendre constater le concours, tout volontaire d'ailleurs, de ces divers corps à notre œuvre, et de les remercier hautement. A fortiori devons-nous témoigner notre gratitude au concours individuel de tant de bons citoyens qui nous l'apportent librement avec un zèle inépuisable et une sympathie sans limite : concours d'argent, de temps, de travail, d'activité physique et morale, et cela sous des formes multiples, comme adhérents et souscripteurs, comme professeurs, comme administrateurs. Ces concours se manifestent sous des formes si variées que la durée consacrée à cette séance serait épuisée, si je prétendais seulement en donner l'énumération et le détail.
Messieurs et Mesdames, je vous remercie au nom de l'Association.
Le moment est venu de tracer à grands traits le tableau de l'enseignement que vous donnez, sous des formes multiples, et d'essayer de dégager les lignes générales et l'utilité essentielle de ce que vous faites aujourd'hui, ainsi que la direction dans laquelle vos efforts semblent destinés à donner les résultats les plus utiles.
L'ASSOCIATION PHILOTEGHNIQUE 47
L'œuvre d'enseignement populaire des adultes, poursuivie eu ce moment par l'Association philotechnique, est multiple. Elle comprend deux branches fondamentales : une branche relative à l'éducation générale, sous ses diverses formes, intellectuelle, morale, civique, artistique ; l'autre branche est spéciale et utilitaire. Sans méconnaître le vif intérêt delà première branche, c*est, s'il m'est permis de dire ici mon avis, dans la seconde branche, que l'Association peut rendre à la société française les plus grands services.
L'immense développement matériel de notre civilisation, attesté par l'Exposition universelle que nous avons en ce moment sous les yeux, repose sur de semblables applications de la science. Or, ces applications ne se font pas d'elles-mêmes : elles exigent un effort intellectuel universel, depuis le savant qui en découvre les principes dans son laboratoire, jusqu'à l'ingénieur qui déduit de ces principes abstraits les règles générales et spéciales des applications ; depuis l'inventeur qui s'offorce de trouver de nouvelles applications, jusqu'au contremaître, à l'employé technique, à l'ouvrier instruit, qui appliquent les mêmes règles aux appareils et aux machines qu'ils sont chargés de mettre en action et de diriger. Les connaissances acquises par chacun de ces travailleurs à tous les degrés profitent d'abord à la société en général et d'une façon plus spéciale aux capitalistes qui fournissent l'argent nécessaire pour la fabrication et pour la mise en œuvre de toute industrie. Ceci étant admis, il n'est pas moins nécessaire et équitable que les citoyens qui possèdent de telles connaissances aient droit à participer, pour une fraction très importante et légitime, aux profits que les fabricants y puisent effectivement.
Remarquons qu'un semblable profit, tiré des applications de la science, ne doit pas avoir pour effet de restreindre les avantages des uns au bénéfice des autres ; car il est fondé, ou plutôt il devrait Tétre, sur Taccroissement nécessaire et général du capital intellectuel et moral de Thumanité. Tous ceux qui prennent part à cet accroissement doivent participer aux bénéfices qui en résultent.
L'utilisation chaque jour plus étendue des forces naturelles donne lieu à une augmentation incessante de la richesse sociale et à une augmentation incessante de la capacité productrice de l'industrie : c'est là ce que signifie la domination croissante de la race humaine sur la nature. Or, la grande richesse de l'humanité, celle qui subsiste en l'absence de l'or perdu, des capitaux détruits par la guerre ou par la folie humaine^ c'est la science qui la reconstitue sans cesse ; c'est la science qui permet de reproduire incessamment ces capitaux p^dus, en en tirant une nouvelle provision de la mise en action méthodique des forces naturelles.
C'est cette richesse naturelle, je le répète, dont il s'agit de communiquer une part à chacun, en raison de son travail propre et des services qu'il rend à la communauté ; de façon à lui permettre d'élever sa force productrice et son]|salaire, à le faire passer de l'état d'organe servile d'un mécanisme inconscient et fatal, au rôle d'agent]directeur et intelligent.
Le travail de l'ouvrier, fondé sur l'avancement de ses connaissances, acquiert par là une valeur toujours grandissante, et cette majoration est telle qu'il devrait pouvoir consacrer désormais une portion toujours plus notable de son temps à sa culture artistique et intellectuelle.
L'ASSOCIATION PHILOTEGHNIQUE 49
Tels doivent être, tels sont, dans une mesure encore insuffisante assurément, mais qui sera sans cesse plus considérable dans nos démocraties ; tels sont, dis-je, les fruits de l'éducation scientifique. "Voilà dansi quel but légitime une multitude de travailleurs suivent les cours de notre Association. La science pratique qu'ils y acquièrent se traduit, pour eux d'abord, par un accroissement légitime de salaire et par un accroissement de leur capital intellectuel ; elle se traduit en même temps par une élévation du niveau et de la dignité morale de l'ensemble des citoyens : ce qui n'est pas pour la patrie française d'un moindre profit que la plus-value professionnelle.
J'ajouterai que de là résulte encore une tendance à un nivellement légitime des diverses classes sociales, nivellement par en haut qui doit les rapprocher toutes, en les faisant tendre vers un même idéal. Les citoyens d'une même patrie sont destinés à s'entendre dans la communauté des mêmes conceptions et des mêmes idées morales.
C'était là ce que n'avaient pas compris les théocraties et les aristocraties d'autrefois, qui faisaient reposer l'édifice social sur la science égoïste, réelle ou prétendue, de quelques privilégiés et sur la force matérielle de quelques autres, tandis que la multitude était confinée dans des professions réputées serviles et maintenue avec soin dans son ignorance et son impuissance héréditaires. Aujourd'hui, la Révolution française a brisé toutes ces barrières : aucune classe, aucun corps ne possède plus de droits privilégiés à un certain état : ce qui tendait à les réduire tous à des traditions fermées au progrès scientifique. Il n'y a plus de corps de métiers consacrés par la loi. Les procédés de fabri-
50 L'ASSOCIATION PHILOTEGHNIQUE
cation ne sont plus soumis, comme autrefois, à une réglementation inflexible. Il faut, dès lors, que chacun, fabricant comme ouvrier, se maintienne constamment au courant de ces progrès incessants de la pratique, qui résultent eux-mêmes des progrès continuels de la science. L'idéal de l'industrie, aussi bien que celui de la science, n'est plus basé comme autrefois sur la constitution d'une doctrine et de règles immuables : elles évoluent sans relâche, et tous, savants, ingénieurs, fabricants, ouvriers, doivent se plier à cette évolution, déterminée par les besoins nouveaux qui viennent continuellement modifier la marche de la science et de l'industrie.
De là résulte la nécessité de faire disparaître cette tendance aveugle d'autrefois à la séparation absolue des classes sociales, en faisant disparaître les causes profondes qui ont servi si longtemps à l'entretenir.
Messieurs,
Nous avons, en ce moment, environ H.OOO élèves et auditeurs^ et 600 professeurs.
Notre enseignement général comprend d'abord 41 cours de langue française, distribués en trois années ; en outre 14 cours de lecture à haute voix, récitation et diction, et 11 groupes de lectures populaires. Si nous y joignons 6 cours d'enseignement historique, 7 cours d'enseignement géographique, enfin 4 cours de littérature grecque, latine et de philosophie, nous aurons complété un véritable cycle d'Université populaire, répondant à une sorte d'enseignement primaire supérieur, à l'usage des adolescents et des adultes des
L'ASSOCIATION PHILOTEGHNIQUE 51
deux sexes. La plupart de ces cours sont suivis par des hommes, 200 cours par des femmes; beaucoup sont mixtes. Quelques-uns de ces cours sont d'ordre pédagogique et scolaire, je veux dire applicables à la préparation des examens de diverse nature. Une autre portion des cours et conférences affecte une destination plus littéraire et plus artistique ; elle est consacrée au développement général de Tesprit, objet rempli d'attrait, comme l'atteste le succès mérité de nos conférenciers. Ajoutons encore l'œuvre des Lectures populaires, créée depuis quatre ans, et qui atteint les classes ouvrières profondes, les pères et mères des enfants qui vont à l'école primaire. Elles ont compté, cette année, jusqu'à 2.000 auditeurs par semaine.
Certes, ce sont là des services considérables rendus à l'éducation sociale proprement dite : par là nous concourons à former des hommes et des citoyens, non seulement utiles, mais accessibles à une culture plus haute et plus délicate.
Toutefois il convient de rappeler que dans cet ordre le but poursuivi n'est pas spécial à notre Association. Non seulement d'autres associations suivent une direction semblable, — aucun concours ne doit être tenu en oubli, — mais le développement officiel des cours d'adultes, faits par les instituteurs communaux, tend à remplir la même destination et nous apporte — je me garderai de dire, en pareille matière, nous oppose — une concurrence redoutable. Elle est d'autant plus redoutable que l'Etat et les municipalités sont entraînés à réserver de plus en plus, pour ce genre d'enseignement, leurs subventions à leurs propres serviteurs et à amoindrir ainsi le rôle de l'initiative privée.
52 L'ASSOCIATION PHTLOTECHNIQUE
Peut-être serait-il préférable pour notre Association détourner de préférence ses efforts vers la branche utilitaire, où son rôle est mieux indiqué et où la nécessité indiscutable de ce genre d'enseignement justifierait plus rigoureusement les subventions des pouvoirs publicsetdes municipalités.
Dans le domaine utilitaire et pratique, le concours des bonnes volontés privées, plus promptes et plus souples, est d'autant plus efficace qu'il s'adapte mieux que les organisations officielles et stables, c'est-à-dire moins mobiles, aux conditions changeantes de la vie ; il se prête assurément mieux à la nécessité de modifier et de perfectionner sans cesse nos enseignements pratiques, en profitant immédiatement de tout progrès accompli, autour de nous, en France et à l'étranger. Il nous est permis d'affronter les tâtonnements, et parfois même les insuccès partiels, toutes choses que l'opinion accepte plus difficilement pour les institutions d'Etat. Aussi, à mon avis, la seconde branche de nos enseignements est-elle capitale pour cette éducation utilitaire, qui se répand partout chez les nations voisines. Nous sommes forcés de l'orienter vers la concurrence vitale des industries et du commerce, qui se poursuit si âprement aujourd'hui, tant entre les travailleurs d'une même nation qu'entre ceux des différentes nations. Or, une semblable concurrence s'exerce en vue de destinations diverses, quoique connexes, et qui doivent se retrouver dans léducation des citoyens. Il s'agit d'abord de la création incessante d'un capital intellectuel, qui doit s'accroître sans relâche, à la fois pour le profit des individus qui l'acquièrent et pour le développement de la nation que constituent ces individus. Il s'agit, je le répète, de l'enseignement indus-
L'ASSOCIATION PHÏLOTECHNIQUE 53
triel et de renseignement commercial, appuyés l'un et l'autre sur la base solide des sciences appliquées, depuis leurs formules élémentaires jusqu'aux formules de Tordre le plus élevé.
Donnons en quelques mots Ténumération succincte des services que rend à cet égard l'Association philotechnique.
Le fondement de tout enseignement technique, ainsi que je viens de le rappeler, est d'ordre scientifique. Les données empiriques et traditionnelles des différentes professions sont aujourd'hui rattachées à des principes scientifiques, et ces principes interviennent surtout dans les perfectionnements et transformations , incessantes que subit l'industrie : la concurrence universelle ne permet plus à personne de s'endormir, comme les maîtrises d'autrefois, dans les routines immuables d'un apprentissage réglementé.
Or, nous donnons : dans l'ordre des sciences mathématiques, 19 cours d'arithmétique, 8 cours d'algèbre distribués en deux années, 1 cours de calcul des probabilités ; 10 cours de géométrie générale, 2 cours de géométrie descriptive, 2 de perspective ; 6 cours d'algèbre supérieure, etc., 4 de trigonométrie et courbes usuelles.
Le nombre de ces cours mathématiques, les quartiers dans lesquels ils sont donnés, la bonne volonté avec laquelle ils sont enseignés, l'empressement avec lequel ils sont suivis, en attestent l'utilité. Les connaissances qui y sont exposées sont, en effet, indispensables pour les travailleurs de tous genres qui fabriquent les machines, pour ceux qui les ajustent et pour ceux qui les mettent en action : ouvriers du fer, du cuivre, des métaux, du bois, de la pierre, de la céramique.
54 L'ASSOCIATION PHILOTEGHNIQUE
aussi bien que conducteurs de ponts et chaussées auxquels nous consacrons quatre cours.
Ajoutons, comme tirant profit de ce premier groupe de cours et dans un ordre plus étendu, les dessinateurs, praticiens, publicistes et ornemanistes, les ouvriers de luxe^ les modeleurs, les architectes, les arpenteurs, les typographes, les constructeurs de tous genres : tous ces travailleurs ont sans cesse un besoin professionnel de certaines connaissances mathématiques.
Parmi les nombreux cours que je viens d enumérer, chacun choisit les siens, et il tire de ses connaissances, non seulement une satisfaction intellectuelle, mais un profit matériel, et, disons-le, bien légitime, du labeur exceptionnel qu'il s'est imposé pour perfectionner son éducation.
Les femmes même acquièrent dans l'étude des arts géométriques des connaissances qui leur profitent pour la pratique du modelage, de la coupe, de la couture et de l'assemblage, aussi bien que pour celle de la broderie, de la tapisserie et des dessins d'ornement, de décoration de toute nature, accessibles à leurs talents personnels.
Plusieurs de ces cours ont un caractère mixte, en partie mathématique, en partie artistique. Tels sont les dix cours donnés pour la peinture sur faïence, sur porcelaine, aquarelle, etc.
Le groupe des sciences physiques est aussi l'objet d'enseignements fructueux de l'Association philotechnique. Elles sont représentées par 9 cours de chimie générale, minérale, organique, technologique, etc.,
9 cours pour la photographie et les applications industrielles congénères ;
5 cours de physique générale ;
L'ASSOCIATION PHILOTECHNIQUE oo
8 cours d'électricité et de ses applications à l'éclairage, à la mécanique, à la chimie, etc.
J'en passe et des meilleurs.
Gardez-vous de croire que le groupe des sciences naturelles proprement dites soit négligé par nous, ou qu'elles aient moins d'application dans une ville telle que Paris. Nous consacrons : 3 cours à la zoologie ;
7 cours à l'hygiène, à Tanatomie et à la physiologie, qui sont les facteurs de Thygiène ;
Un cours à la botanique ;
Un cours à Fétude des minéraux et à Tindustrie des mines ;
5 cours à Tagriçulture, arboriculture, fleurs, plantes potagères ; un à la cuisine pratique ; un cours à Tindustrie laitière, etc.
Vous voyez que les applications des sciences physiques et naturelles à l'industrie sont innombrables, ainsi que les catégories de travailleurs qui en tirent avantage pour enrichir à la fois leur capital intellectuel et leur force productive.
Mais je ne m'arrêterai pas à énumérer ici les grandes familles de praticiens empressés à ces études.
Je préfère arriver immédiatement à un autre groupe général d'enseignements donnés par l'Association philotechnique, enseignements non moins utiles et non moins recherchés : je veux parler des enseignements commerciaux. Ceux-là aussi sont fondés sur certaines doctrines scientifiques, d'où découlent les règles et principes des applications.
Telle est, par exemple, la connaissance des langues étrangères ; je dis la connaissance pratique, effective, l'art de les parler et de les écrire, c'est-à-dire de s'entretenir sur les sujets commerciaux et industriels avec
56 L'ASSOCIATION PHILOTEGHNIQUE
les nationaux des pays avec lesquels on est en r( tions. A cet égard, notre enseignement est riche.
Il comprend 26 cours de langue allemande, avec c< trôles et examens volontaires ;
33 cours de langue anglaise ;
13 cours de langue espagnole ;
4 cours de langue italienne ; ,
2 cours de langue portugaise ;
2 cours de langue russe ; 1
1 cours de langue roumaine. ^
Ces chifTres vous donnent une idée de Tétendue di nos rapports avec les peuples qui nous entourent et d^ Tintérét que nos concitoyens portent aux cours qui leur facilitent ces fructueuses relations.
Elles exigent non seulement la connaissance des langues, mais aussi celle des lieux et de Tétat social dei autres nations. De là l'utilité de nos 5 cours de géogra^ phie commerciale, industrielle, physique, agricole el politique. i
La pratique même du commère dans notre propr^ pays exige quelques connaissances spéciales, telles qu^ celle des lois, c'est-à-dire du droit commercial et industriel, usuel et procédurier (4 cours), de la législation usuelle (2 cours), des principes de l'économie politique (2 cours), etc.
Les règles de la comptabilité générale et spéciale sont enseignées par nous dans 28 cours ;
Celles de la banque, escompte, arbitrage, etc., dans 3 cours ; les règles des assurances dans o cours.
Nous ne négligeons pas un ordre pratique plus humble, mais non moins nécessaire, abordé dans nos 17 cours de calligraphie, nos 21 cours de sténographie, notre cours d'autographie, nos 3 cours de machines à écrire.
ai
° le nombre et la dénomination de ces cours spéciaux en ' entrent bien l'utilité immédiate pour les travailleurs. ^ nTels sont les enseignements offerts par T Association ilotechnique, tous donnés par le dévouement volonîre des professeurs à la cause populaire. J'ai cru utile xposer les détails, l'organisation de cet ensemble rveilleux de dévouements.
Je Tai fait au nom de la société française, qui vous mercie, et j'ai cherché à en montrer les fruits coUecfs. Avant de terminer, je vous demande la permission î me placer à un point de vue, je ne dirai pas contraire, ais différent ; je veux montrer que la société n'est is seule à en profiter, — ce bénéfice serait déjà déterinant pour notre zèle et pour celui des citoyens qui Vocurent l'enseignement, puisque l'avantage de la col- "tctivité se confond en définitive avec celui des indivi- %s qui la composent — ;
r Mais il convient de mettre en pleine lumière quels k'ofits particuliers chacun de nos élèves peut et doit rentrer du supplément de travail volontaire auquel il se We en suivant les cours de l'Association philotech- 'hique.
; L'acquisition de la science peut en effet être envisagée à deux points de vue : au point de vue de la culture générale de l'esprit et de la curiosité satisfaite: p'est ainsi qu'Aristote disait autrefois : « Toute science lestnée del'étonnement » : et ailleurs, « Chaque homme désire savoir par nature ».
Cependant ce besoin de la science ne fournit pas à l'homme d'une façon directe les ressources nécessaires à son existence. Aussi s'est-il développé surtout dans les temps qui nous ont précédés, chez les gens qui avaient du loisir, par suite de leur fortune ou de leur
situation personnelle. Il faut vivre d'abord, la réflexion philosophique vient ensuite, d'après un ancien proverbe.
Or nous avons appris, et il se confirme chaque jour de plus en plus, que la science n'est pas nécessairement stérile pour les besoins matériels de celui qui la possède.
Savoir c'est pouvoir, c'est-à-dire acquérir des aptitudes nouvelles, profitables à la personne qui les acquiert et à celles qui ont besoin de son travail.
L'homme qui se procure une connaissance individuelle dans l'ordre pratique et industriel, acquiert par là une faculté productive nouvelle, utilisable, et dont l'utilisation se traduit par un accroissement de salaire. Il acquiert, en un mot, un capital nouveau, de l'ordre de ces capitaux immatériels que chacun transporte avec lui et qui ne sont pas exposés à être volés ou perdus.
C'est ce que nous avons expliqué plus haut, en exposant l'utilité des sciences mathématiques pour une multitude de professions mécaniques, industrielles et artistiques ; l'utilité des sciences physiques, chimiques, naturelles pour des professions non moins nombreuses, telles que la teinture, la fabrication des métaux, des acides, du savon, et en agriculture, la direction méthodique des cultures, l'emploi des engrais, la fabrication du vin, la bière, la préparation des matières alimentaires. Dans des ordres plus restreints, citons la photographie, l'éclairage, l'application des méthodes de l'électricité aux réactions chimiques, physiques, mécaniques, de toute nature, etc., etc.
En cela l'œuvre de notre Association devient particulièrement favorable à l'établissement de la paix sociale,
L'ASSOCIATION PHILOTEGHNIQUE 5^
car nous nous efforçons de remplir, chacun dans la mesure de notre capacité et de nos moyens, le devoir qui incombe aux citoyens les plus favorisés, soit par la fortune, soit par l'instruction, soit par la moralité ; je veux parler du devoir d'aider ceux dont la vie est plus difficile et les ressources moindres, en raison de leur origine, ou des circonstances. Savants et ignorants, privilégiés et propriétaires, riches et pauvres, patrons et ouvriers^ nous devons tous nous tendre la main, rapprocher nos esprits et nos cœurs, et nous unir dans un esprit de bonne volonté réciproque et de sympathie fraternelle, fondée sur le sentiment de la solidarité qui enchaîne les uns aux autres les citoyens d'une même patrie et les membres de Thumanité tout entière !
ET
Une sorte d'enquête s'est ouverte depuis quelque temps sur Tétat de renseignement secondaire en France, et spécialement sur la comparaison entre l'enseignement classique d'aujourd'hui, héritier des traditions séculaires de l'Université, et le nouvel enseignement, dit moderne, qui a remplacé l'organisme incomplet de l'enseignement spécial. Certaines personnes m'ont demandé mon avis sur ces graves questions, encore agitées aujourd'hui presque dans les mêmes termes où elles l'étaient à Tépoque de Diderot et de Condorcet.
Nous devons constater d'abord que, suivant une opinion de plus en plus répandue, renseignement moderne ne remplit que d'une façon fort imparfaite sa destination, qui serait de former les esprits des jeunes gens en vue des nécessités de la vie présente et de les
(1) Article publié dans le Temps^ le samedi 10 décembre 1898.
armer pour Taction. S'il les prépare plus ou moini^ exactement au baccalauréat moderne et aux examens d'entrée des grandes écoles de l'Etat, il n'est guère propre à instruire des industriels, des commerçants, des agriculteurs, ou des colons.
A cet égard, l'idéal de l'enseignement moderne, tel qu'il est formulé dans ses programmes, ne répond, pas plus que l'idéal de l'ancien enseignement classique, aux besoins pratiques de notre société laborieuse et créatrice.
L'enseignement classique prétendait conduire ses élèves, par la connaissance des langues et de la culture antiques, à celle de la langue et de la culture françaises. Même de nos jours, il a conservé cette direction essentiellement littéraire et contemplative. A peine a-t-on consenti à y ajouter une dose variable de connaissances scientifiques, admises àregret comme d'ordre inférieur et qui seraient réputées surérogatoires, dit-on, par plus d'un professeur de rhétorique, n'était l'obligation impérieuse de préparer les candidats aux écoles polytechnique, centrale, agronomique, et aux études médicales : la science, aux yeux des partisans les plus fervents de ce vieil enseignement, n'aurait pas une véritable vertu éducatrice.
Les promoteurs du nouvel enseignement moderne, en lui assignant sa forme actuelle, il y a quelques années, se sont bornés à remplacer l'étude du grec et du latin par celle de l'allemand et de l'anglais ; encore ont-ils eu quelque peine à y faire entrer ces deux langues simultanément. En tous cas, ils ne se sont guère écartés des errements qui ont donné jusqu'ici à l'enseignement public une base essentiellement littéraire. Ils n'en ont changé ni les moules, ni le caractère général
des programmes. Tout leur effort s'est porté vers un système qui a constitué fidèlement l'enseignement appelé moderne d'après les méthodes^ les règles, l'organisation des études et des examens, consacrés par l'usage de renseignement d'autrefois : on lui a conservé jusqu'au nom trompeur de classique. Une même durée, un même nombre d'heures de travaux, accomplis dans des établissements de même nom et de même organisation : lycées, collèges, internats; une même répartition de ces travaux entre des heures de classe et des heures d'études, sous la discipline de deux ordres pareils d'éducateurs : les professeurs et les maîtres répétiteurs ; les professeurs é.tant recrutés par des concours d'agrégation similaires, après avoir été préparés parallèlement dans l'école normale supérieure et dans les conférences des Facultés ; enfin, comme sanctions finales, des examens et un diplôme de même nom, je veux dire un baccalauréat, avec programmes encyclopédiques également circonstanciés. Bref, toutl'appareilde l'enseignement moderne a été calqué de point en point sur le système de l'enseignement classique; ilaétéainsi enfermé dès ses débuts dans les routines d'autrefois.
Ce qui ne paraît être venu à personne, c'est l'idée que, pour faire quelque chose d'essentiellement nouveau, il fallait d'abord rompre les cadres traditionnels : on avait oublié le proverbe antique, d'après lequel on ne doit pas mettre du vin nouveau dans de vieilles outres .
Je ne voudrais pas que l'on se méprît sur ma pensée. Le zèle et le dévouement des professeurs de l'enseignement moderne est ici hors de cause, et je connais, aussi bien que personne, l'habileté des pédagogues et des directeurs de l'instruction publique. Mais je veux si-
gnaler le vice fondamental de la conception adoptée pour constituer le prétendu enseignement moderne ; je me propose de mettre en évidence la cause pour laquelle il ne répond pas aux espérances qu'il a excitées. Empêtré dans les mêmes ornières, il laisse le problème de l'éducation de la jeunesse française à peu près au même point que l'enseignement classique : il ne forme pas davantage ces industriels, ces commerçants, <;es oolons, ces agronomes que Ton avait prétendu instruire et que la société est en droit de lui demander.
Ajoutons qu'il ne donne même pas cette connaissance des langues modernes dont il porte le nom, à un degré beaucoup plus avancé que le vieil enseignement ne communique la connaissance du latin et du grec : vice rédhibitoire attribuable d'ailleurs à la même cause que les précédents, je veux dire au parti pris des programmes adoptés pour les langues modernes, programmes à peu près calqués sur ceux des langues mortes. Ils n'ont pas été rédigés davantage en vue de la connaissance efficace de l'allemand et de l'anglais, envisagés comme des langues vivantes, c'est-à-dire des langues destinées avant tout à être parlées et écrites pour l'usage des affaires, la pratique des industries et Fintelli* gence des derniers progrès des sciences, sous le double rapport de la théorie et des applications. Tout a été sacrifié, ou tout au moins dominé, par l'idéal d'autrefois, celui d'une éducation littéraire proprement dite. Erreur d'autant plus profonde et préjudiciable à la tradition nationale que le succès d'une semblable méthode tendrait à substituer à la culture littéraire française, qui fait notre honneur et notre force dans le monde, la culture de langues étrangères d'un génie tout différent I
Certes^ je ne méconnais pas la part éminente que
r Allemagne et TAngleterre ont prise et continuent à prendre aux progrès incessants delà civilisation ; je
j sais aussi bien que personne combien il est profitable à l'éducation de l'esprit de connaître les écrivains originaux de ces deux grandes nations. Mais je n'en proteste que plus hautement contre une semblable
i tentative de les substituer à la fois aux génies de
f l'antiquité et à ceux de la France, pour en faire les principaux maîtres de la jeunesse. Si nous sommes tenus d'introduire des langues étrangères daos l'enseignement moderne, ce doit être surtout en vue de la destination propre de cet enseignement, c'est-à-dire pour une intention utilitaire.
' En somme, les élèves de renseignement moderne
arrivent à la fin de leurs études avec des notions aussi vagues qu'insuffisantes, et avec un diplôme aussi stérile que les élèves de l'enseignement classique. Déjà d'ailleurs les deux diplômes ouvrent la plupart des carrières d'Etat. Le baccalauréat moderne réclame maintenant des sanctions plus étendues, et il ne tardera guère à les obtenir. Mais quand la péréquation des deux enseignements sera complète, leur commune impuissance éclatera dans tout son jour.
Voilà pourquoi s'élève une protestation chaque jour plus pressante de la part d'excellents esprits. J'ai cherché à montrer les fautes qui ont été commises lorsqu'à été instituée la nouvelle organisation. Quelquesunes pouvaient être évitées au début, car on avait table rase ; à ce moment le champ était libre : on n'avait pas encore créé ces intérêts, ces droits, ces prétentions, avec lesquels toute réforme devra désormais compter. Ces fautes sont aujourd'hui plus difficiles à réparer ; il y faudrait la suite d'idées et l'énergie d'un ministre,
dont Taction fût durable et prolongée pendant plusieurs années. Ce n'est certes pas que nous n'ayons eu à Tinstruction publique, depuis vingt ans, plus d'un homme supérieur. J'ai connu tous ceux qui ont été à la tète de ce département sous la République ; je suis demeuré dans des termes intimes avec plusieurs d'entre eux, et je dois déclarer que c'est peut-être celui qui a compté parmi ses chefs le plus de personnalités de premier ordre. Mais, à l'exception de Jules Ferry, qui a fait faire à l'enseignement primaire un pas décisif, le temps a manqué aux autres ministres pour approfondir par eux-mêmes les questions relatives à renseignement secondaire, trouver les solutions convenables et les appliquer.
Il y aurait quelque témérité de ma part à proposer, dans l'espérance de le faire triompher, le plan complet des réformes qui me semblent de nature à revivifier l'enseignement moderne. Qu'il me soit permis cependant de dire qu'il aurait été préférable d'adopter dès l'origine un système intermédiaire entre celui des Ecoles centrales de la Révolution et celui des Ecoles primaires supérieures, au lieu de décalquer le système de l'enseignement classique. Je ne serais pas surpris d'ailleurs que le développement spontané de l'enseignement primaire supérieur, s'il n'est pas entravé ou faussé, n'aboutit à une solution sutïisante du problème. Les écoles privées ont déjà obtenu à cet égard des résultats significatifs. Mais elles l'ont fait en restant dans le cycle imparfait des programmes d'examens actuels.
Or, c'est ce cycle dont il faudrait sortir, et on peut le faire, même sans entreprendre de corriger de tous points les graves défauts de l'organisation adoptée. Il suffirait de bien comprendre la lacune fondamentale de
renseignement moderne. 11 pèche en effet par cette direction originelle, qui a prétendu en faire un enseignement principalement littéraire et similaire sous ce rapport avec l'enseignement classique, dont on a même voulu usurper le nom; au lieu d'en faire un enseignement profondément distinct par son esprit scientifique et par conséquent applicable aux nécessités pratiques de nos sociétés.
Un enseignement de ce genre serait cependant facile à concevoir et à réaliser, avec son double caractère d'éducation utilitaire, comprenant à la fois les desiderata que chacun réclame, et ceux d'une éducation intellectuelle et morale de l'ordre le plus élevé. Je dis utilitaire avec Diderot, et malgré l'espèce de dédain aristocratique que les rhéteurs littéraires professent pour ce mot. « L'objet des écoles publiques », en effet, comme le disait ce grand philosophe, « est l'utilité ».
Ce mot utilité, auquel on attachait autrefois une sorte de signification servile, embrasse en réalité tous les fruits du travail humain, dont la dignité n'est pas moindre dans l'ordre manuel que dans l'ordre intellectuel. La civilisation tend, d'ailleurs, à rapprocher de plus en plus ces deux ordres par l'obligation d'une éducation scientifique, indispensable pour l'exécution même des travaux mécaniques et agricoles : nous retrouvons ici le caractère essentiel que devrait posséder l'enseignement moderne. Hâtons-nous d'ajouter, pour le relever encore davantage, que l'utilité, entendue dans le sens le plus compréhensif et le plus conforme à la nature humaine, touche à la fois aux nécessités matérielles de l'existence et au perfectionnement moral et esthétique de l'individu humain.
J*ai déjà développé cette notion supérieure de la
science éducatrice dans mon livre Science et Morale, et je ne saurais entrer ici dans de longs détails à ce sujet. Il est cependant convenable d'insister fortement sur ce point de vue, trop méconnu par les partisans d'une éducation essentiellement littéraire. Us ont souvent reproché à l'éducation scientifique d'être incapable de former des hommes complets et, surtout, ils se sont imaginé qu'elle avait pour effet d'exclure ou d'éteindre dans l'esprit de ses élèves le sentiment du bien et celui du beau, pour n'y laisser subsister qu'une sorte de fatalisme, égoïste et indifférent.
Ce sont là des erreurs et des préjugés, résultant de l'ignorance où les lettrés d'autrefois avaient été entretenus par la vieille éducation mystique et classique. On sait, au contraire, quel parti les esprits les plus originaux, parmi les littérateurs, les romanciers, les dramaturges de notre temps, ont su tirer de l'intervention des idées de la science moderne au milieu des mobiles les plus puissants des actions humaines : je dis des actes de l'individu, aussi bien que des actes sociaux.
Dans le monde moderne, la science possède dès à présent une vertu éducatrice au moins aussi élevée que tout autre mode de culture. Sans nous étendre sur une démonstration, à laquelle on pourrait consacrer des volumes, est-il nécessaire de rappeler quelle est la vertu des enseignements généraux de la science, non seulement au point de vue pratique, que nul ne conteste sans doute, mais au point de vue intellectuel et moral?
Le caractère efficace des doctrines scientifiques donne à l'homme la confiance en lui-même et trempe sa volonté. La science, en eflet, apprend à ses adeptes que le bonheur et le bien-être nes'acquièrentpasparde vaines
paroles, ni par une vie purement contemplative et par des pratiques mystiques, aussi stériles pour l'individu que pour la société. On y parvient surtout par la connaissance exacte des faits, par la conformité de nos actes avec les lois constatées des choses, par Texercice de la puissance humaine sur la nature, qui en est la conséquence. En même temps que la science nous révèle le monde, elle nous enseigne le respect absolu de la vérité ; car il est puéril et insensé de vouloir tricher avec les lois naturelles, ou en forcer Texercice. Par là nous apercevons les limites assignées à notre intervention, et par conséquent la nécessité de nous soumettre à ces lois avec modestie, et nous demeurons convaincus de Tobligation de purifier notre cœur et notre intelligence de toute erreur, de toute chimère, issue du fanatisme ou de la superstition.
Le sentiment du beau, c'est-à-dire Tamour de Fart, naît en même temps de la vue du développement harmonique des êtres vivants ou inanimés, tel qu'il résulte de l'application des lois mécaniques et physiques qui président aux phénomènes du monde extérieur. C'est ce développement que l'artiste représente en l'idéalisant, c'est-à-dire en en exprimant la conformité avec les lois internes de la nature humaine.
En même temps que l'éducation scientifique nous élève en quelque sorte au-dessus de notre propre personnalité par les conceptions et les puissances qui résultent de la connaissance des lois naturelles, elle nous apprend que cette connaissance ne saurait être acquise et perpétuellement mise en œuvre que par la réunion et le concours indéfiniment prolongé des efforts individuels de tous les hommes civilisés, dans le temps et dans l'espace : c'est-à-dire qu'elle fait pénétrer jus-
qu'au fond de notre cœur et de notre esprit la notion vivifiante d'une solidarité plus haute que les concepts des religions d'autrefois, qui étaient fondées sur des imaginations mystiques et extra-naturelles.
Voilà comment le caractère collectif de la science et de ses applications nous montre que, pour être tout à fait efficaces, elles doivent être dirigées, non seulement en vue d'accroître le bien-être égoïste de l'individu, mais surtout en vue d'augmenter sans cesse l'intelligence et le bien-être général de tous les hommes : ils y ont un droit d'autant plus légitime que la collectivité sociale réclame continuellement leur participation. La science nous conduit par là à un profond sentiment de nos devoirs, en nous révélant la solidarité invincible de nos joies, comme de nos souffrancesaveccellesdesautres hommes. Sous tous ces rapports, la moralité de l'éducation scientifique se confond avec la moralité supérieure de la culture moderne dans nos démocraties.