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Introduction à la Chimie des anciens, p. 86 à

D'après V Abrégé des Merveilles^ le roi Nckraous fabriqua un oiseau qui sifflait chaque jour deux fois au lever du soleil et deux fois à son coucher et dont les sifflements permettaient de présager les événements.

Ailleurs, un oiseau battait des ailes, chantait à l'aurore, à midi et au soir.

Afraous érigea un phare, surmonté d'une tête d'homme en cuivre, qui criait à chaque heure.

Un autre roi construisit un nilomètre, sur le bord duquel il érigea deux aigles de cuivre, mâle et femelle. Au moment de la crue, l'un d'eux sifflait : si c'était le mâle, la crue était complète; si c'était la femelle, la crue était insufflsante.

Sarbâk flt un canard de cuivre, élevé sur des colonnes; lorsqu'un étranger entrait, ce canard battait des ailes et chantait.

Un pilier de cuivre, dressé par Koftarim, portait l'image d'un oiseau; lorsque les bêtes fauves approchaient de la ville, l'oiseau jetait un sifflement qui les mettait en fuite.

Sous le règne d'Ochmoun fut faite une oie de cuivre; lorsqu'un étranger voulait entrer dans la ville, cette oie criait et battait des ailes.

On voit que le même récit se reproduit, à peine varié, dans l'histoire de plusieurs rois. L'aigle placé

sur une colonne figure dans les récits des alchimistes grecs; c'était en fait l'image d'Horus l'Épervier.

Les statues animées sont également citées dans r Abrégé des Merveilles. Dans les parterres du roi Bilatis, il y avait des statues sifflant sur des tons variés.

Du temps de Koftarim, tout homme mettant le pied sur une certaine dalle, qui recouvrait des conduites d'eau, mettait en mouvement des statues qui le frappaient de leurs épées.

De même il est dit que Felimoun bâtit Damiette : dans son tombeau il disposa des statues mobiles sur des conduites d'eau et ayant en main des glaives, dont elles frappaient ceux qui voulaient entrer.

Ailleurs, la statue d'un dragon tuait quiconque en approchait.

Certes ces récits ont un caractère mythique et rappellent l'opinion populaire d'après laquelle chaque statue était la demeure d'un esprit et jouait le rôle d'un talisman, comme le fait observer M. Maspero. Mais la précision de certains détails, la mention surtout des conduites d'eau en connexité avec les statues mouvantes concordent singulièrement avec les artifices mécaniques décrits par Héron d'Alexandrie comme d'usage courant dans les temples de l'Egypte. Ce savant physicien explique en effet, avec les détails les plus précis, comment, lorsqu'on ouvre les portes

du temple, les dragons sifflent, les oiseaux chantent, un personnage fait sonner sa trompette. Le tout résultait du jeu des cordes et de Fair comprimé dans une boule, qu'un bras de levier enfonçait dans un réservoir rempli d'eau; le levier lui-même était commandé par une poulie sur laquelle tournait une corde, tirée par la porte mobile.

D'après un autre artifice, c'est le feu allumé sur l'autel qui détermine l'ouverture des portes. Il dilate l'air d'un réservoir placé au-dessous et refoule par l'intermédiaire de cet air l'eau qu'il surmonte. Cet air se rend à son tour, par un siphon, dans une marmite suspendue à une corde et faisant contrepoids. Quand on éteint le feu, l'eau, par un trajet inverse, rentre dans son réservoir et les portes sont refermées. Tout cet appareil est décrit minutieusement et son jeu est conforme aux principes de la physique.

L'air ainsi ditaté ou comprimé détermine dans d'autres systèmes le sifflement ou le chant des oiseaux, le sifflement du serpent, le son de la trompette, l'épanchement sur l'autel des libations versées pour les statues des dieux.

Dans une autre description, Hercule tire une flèche contre le dragon qui siffle, au moment où elle enlève une pomme placée sur le piédestal de la statue. Ailleurs les oiseaux chantent lorsqu'on tourne de leur

côté la figure d'un hibou. Ailleurs, on fait boire les oiseaux par un artifice semblable. Ailleurs on détermine leur chant périodique.

Tous ces mouvements, ces chants, ces libations sont produits par le jeu de mécanismes hydrauliques très simples et en conformité avec les récits de l'Abrégé des Merveilles sur la relation entre les conduites d'eau et les prodiges des statues.

Je ne rappelle pas ici les tuyaux acoustiques cachés dans les murs, par lesquels un homme caché faisait parler les statues des dieux. Ce procédé est plus grossier que celui des statues mouvantes et parlantes, dont l'arliflce est fondé sur des dispositions purement hydro-pneumatiques. La tradition de ces prestiges survécut d'ailleurs à la ruine des temples.

Lorsque le Lombard Luitprand, ambassadeur de Lothaire, roi d'Italie, et secrétaire de Béranger, marquis d'Ivrée, fut reçu à Constantinople, en 948, par l'empereur Constantin VII Porphyrogénète, dans le palais de Magnaure, il vit devant le trône un arbre de cuivre doré ; des oiseaux du môme métal, perchés sur les branches, faisaient entendre leur ramage. Le trône était large, ses bras formés par deux lions dorés. A l'approche de Luitprand, les lions se mirent à rugir, les oiseaux à chanter; puis le trône s'éleva jusqu'au plafond par le jeu de ressorts.

Ce récit romanesque a trop d'analogie avec les procédés décrits par Héron pour que l'on puisse en révoquer en doute, sinon tous les détails, au moins le fond véritable.

Il en est d'autres encore qui se rencontrent à la fois dans r Abrégé des Merveilles et dans Héron d'Alexandrie. Ainsi le premier auteur rapporte que le roi Markounos possédait des vases de verre que l'on pouvait peser à vide, puis pleins d'eau; leur poids n'avait pas augmenté. Dans d'autres vases, l'eau versée prenait la saveur, la couleur et la force du vin; on en aurait trouvé de semblables au temps de la reine Gléopâtre. Rapprochons-en encore l'histoire d'un vase intarissable remontant à Adam, et cité dans le Supplément aux dictionnaires arabes de Dozy (t. I, p. /i98).

Tous ces récits correspondent avec des appareils et des expériences décrits par Héron d'Alexandrie ; bien entendu, sauf quelques altérations introduites par l'imagination populaire.

Les vases merveilleux, en effet, sont décrits dans les Pneumatiques. Tel est un vase qui demeure toujours plein, quelle que soit la quantité d'eau qu'on en retire. C'est qu'il est en communication avec un grand réservoir, caché par un vase intermédiaire, dont le niveau est maintenu invariable: Toritice de

communication étant muni d'un système de contrepoids. Voilà le vase intarissable d'Adam.

Quant au vase dont le poids ne changerait pas quand on le vide, cette indication serait évidemment erronée, s'il ne s'agissait d'une disposition par laquelle le liquide écoulé disparaît, tout en demeurant versé dans le fond du vase, par l'aide de quelque siphon.

Le vase rempli d'eau qui verse du vin rentre également dans les procédés des faiseurs de tours. En fait, Héron indique comment on le construit, à l'aide d'un diaphragme intérieur, qui le partage en deux compartiments, où l'on introduit séparément l'eau et le vin. 11 décrit en même temps un vase duquel on peut tirer, à volonté par le même goulot plusieurs espèces de vins.

Ceci rappelle la notion alchimique du vase aux sept essences coulant sans se mêler dans V Abrégé des Merveilles.

Tous ces détails concordent et établissent le parallélisme qui existe entre les merveilles décrites par l'auteur égypto-arabe et les traditions scientifiques de l'école d'Alexandrie.

Les statues mouvantes décrites jusqu'ici semblent rapportées à des artifices hydrauliques ou hydropneumatiques. Mais ce n'étaient pas les seuls. Héron

en signale plusieurs autres dans son livre des Automates.

Nous allons poursuivre ces rapprochements, en nous attachant à un autre ordre de connaissances : il s'agit de l'alchimie. L'alchimie est originaire d'Egypte et, dès l'époque romaine, c'était une tradition très répandue que les anciens rois avaient tiré leurs richesses de cette science. Dioclétien fit même brûler les livres qui en traitaient, s'imaginant ôter ainsi aux Égyptiens rebelles les secours qu'ils pourraient y trouver.

On prétendait expliquer par là les trésors trouvés dans les sépultures violées, trésors réels et dont l'ouverture des lombes de Dahchour, même de nos jours, a démontré la réalité.

On a revu ce jour-là le cercueil d'or du roi, décrit à la page 176 de V Abrégé des Merveilles, enfermé dans une arche (sarcophage), avec des trésors qu'on ne peut évaluer : pierres précieuses, joyaux d'or et d'argent travaillés avec perfection.

Ces traditions étaient courantes chez les Arabes. Le Kitab El-Fihrist a consacré à l'alchimie égyptienne toute une section, dont j'ai publié la traduction, dans le volume que j'ai consacré à l'alchimie arabe. Parmi la liste des noms des philosophes qui ont parlé de l'œuvre, -on rencontre ceux d'Hermès, Tolh, Ares

(Horus), Ostanès, Marqounès; les autres se rapportant à des personnages purement grecs, syriens ou arabes. Marqouch, roi d'Egypte, figure également comme alchimiste dans le manuscrit arabe de Paris n° 1074.

Rapprochons ces indications de celles de V Abrégé des Merveilles.

Sous le règne de Nekraous, il est question de la connaissance des onguents composés et des poisons meurtriers, associée à celle des pierres et métaux précieux. Ce sont là des réminiscences du livre d'Hénoch, réputé l'un des fondateurs légendaires de la chimie dans les premiers siècles de l'ère chrétienne.

Plus loin on lit le nom du roi Markounos, ami de la science et de l'art grec, et alchimiste qui fit de l'or C'est le Marqounès ou Marqouch, indiqué plus haut et sur lequel je reviendrai tout à l'heure.

On parle aussi d'un autre roi, adorateur d'une étoile, qui pratiqua l'alchimie, et fit de l'or en plus grande quantité que ses prédécesseurs.

Adîm possédait une table de mercure fixé, dont le bord et les pieds étaient de mercure jaune et qui supportait un vase de mercure rouge.

Le roi Kalkan fut le premier qui rendit publique en Egypte la pratique de la chimie, art caché auparavant afin que les rois des autres nations ne pussent

s'en emparer. Par suite une richesse générale régnait dans le pays.

Ces assertions et ce langage correspondent avec les dires des alchimistes sur le secret imposé à leur science \ « Étant amis des rois d'Egypte, dit Olympiodore, et s'honorant d'occuper les premiers rangs en dignité parmi les prophètes, comment auraient-ils pu révéler au public des connaissances contraires aux rois, et donner à d'autres le pouvoir dominateur de la richesse? » Et auparavant : « Les artisans préposés aux opérations faites par la voie du feu, ainsi que ceux qui avaient la connaissance du lavage des minerais et de la suite des opérations, étaient chargés d'accroître les trésors royaux. C'était une loi chez les Égyptiens que personne ne divulguât ces choses par écrit. »

L'auteur arabe rapporte que Tarik, conquérant de l'Espagne, trouva un livre qui exposait les secrets de la teinture des métaux et du verre et la façon de produire les couleurs de l'hyacinthe. C'était quelque traité de l'ordre de ceux qui sont venus jusqu'à nous. Tarik découvrit de grandes corbeilles remplies avec la pierre philosophale des alchimistes.

Voici maintenant des indications plus spécialisées.

i. Collection des Alchimistes grecs, pp. 98 et 231.

Dans un passage, notre auteur distingue le sel ammoniac volatil, qui est notre chlorhydrate d'ammoniaque, et le sel ammoniac tiré de terre, qui était un sel de soude fixe, et il ajoute qu'il en existe des montagnes en Chine. Cette dernière indication ne saurait évidemment remonter aux Égyptiens. Mais la première distinction était déjà connue des anciens \

Le temple et l'idole de Vénus (Hathor) figurent dans ces récits, aussi bien que dans ceux des alchimistes arabes ^ Notre auteur ajoute que dans ce temple exislait une fontaine d'où coulait une eau qui guérissait tous les maux : c'est la panacée alchimique, ou élixir de longue vie du moyen âge. Or elle dérive du remède d'immortalité des anciens Ég^-ptiens, liqueur inventée par Isis, mentionnée par Diodore de Sicile^, et dont Galien donne la formule.

Deux choses me frappent dans ces renseignements : d'une part, les mentions relatives à l'alchimie, qui se rapportent aux idées et connaissances des alchimistes grecs, c'est-à-dire à une période qui remonte au moins au lu^ siècle avant notre ère; d'autre part, le nom du roi Markounos, dont le nom en grec est dérivé évidemment de Marcos. Ce personnage

1. Introduction à la Chimie des anciens et du moyen âge, p. 237.

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