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Histoire de la Chimie au moyen âge, t. I, p

CLAMAGERAN

Clamageran a marqué parmi les hommes de la seconde moitié du xix° siècle, époque de si profonds changements dans l'état politique et économique des sociétés de notre temps. Ce fut un libre penseur, ferme dans ses convictions personnelles et dévoué à la République, un ami fidèle dans ses affections privées et dans ses actes officiels. Son caractère franc et décidé, la sincérité désintéressée de ses opinions, la direction toujours nette et rectiligne de sa vie en ont fait le type de l'homme loyal et du bon citoyen. Il a été mêlé d'ailleurs aux grands mouvements intellectuels et moraux de son époque, et son existence représente un chapitre de l'histoire de la période présente.

J'ai regardé comme un devoir d'apporter à la mémoire de Clamageran le témoignage d'un ami, mêlé depuis son enfance à sa vie, associé à ses affections et à son idéal. Pendant soixante-cinq ans, nos

carrières sont demeurées parallèles, dans des directions différentes au point de vue de leur objet scientifique, mais semblables, à celui des convictions morales et politiques.

Nous avons débuté ensemble au Collège Henri IV, à l'âge de onze ans ; nous avons été tous deux défenseurs de Paris, lors du siège de 1870, et nous finissons notre vie comme sénateurs démocratiques, aux débuts du XX® siècle. Le souvenir des années de la jeunesse est à la fois doux et amer : doux par la mémoire de ce que nous avons été, et de ce que nous avons aimé; amer par la douleur irréparable des affections que nous avons perdues. 11 y a là comme la cicatrice d'anciennes blessures, toujours prêtes à se raviver lorsque nous réveillons dans notre mémoire la vision des amis et des parents qui ne sont plus!

Clamageran (Jean-Jules) est né à la Nouvelle- Orléans le 29 mai 1827. Son père, d'origine bordelaise, s'y était établi et il y avait fait une certaine fortune. Il revint en France en 1830 avec son fils, âgé de trois ans, et se fixa à Paris, où il dirigea avec sollicitude l'éducation de ses trois enfants, son fils et deux filles, dont l'une, morte à Paris à l'âge de dix ans; l'autre fut depuis madame Risler, mariée à un grand industriel de Rouen.

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C'est en 1838 que nous nous sommes connus, dans la classe de sixième du Collège Henri IV. Cinq élèves de ce temps ont fait partie du Sénat : Clamageran, Delsol et Hamel, aujourd'hui décédés, M. Ollivier, sénateur des Côtes-du-Nord et moi-même; sans parler de plusieurs condisciples du même Collège et des mêmes classes, qui ont marqué en dehors de la politique, tels que Fouqué, membre de l'Académie des sciences, Leblanc, membre de l'Académie de médecine, Lenient, professeur à la Faculté des lettres de Paris; ni des contemporains, devenus depuis nos amis; tels qu'About, Taine et bien d'autres disparus : notre génération a été féconde en hommes, qu'il me soit permis de le rappeler!

Nous nous liâmes tout d'abord, Clamageran et moi, d'une affection d'autant plus vive que nous étions rivaux, nous disputant les premières places et les premiers prix dans les études littéraires et historiques : rivalité qui s'est prolongée pendant toute la durée de nos études jusqu'en 18Zi6. Le père de Clamageran, homme excellent, encourageait les amitiés enfantines de son fils. Il avait eu d'ailleurs quelques relations à la Nouvelle-Orléans avec un parent de ma famille, M. Manoury, cousin de ma mère et mon parrain, qui était revenu comme lui s'établir à Paris.

Clamageran perdit son père en décembre 18/i8 :

c'est l'annonce de ce malheur qui fait l'objet de la lettre la plus ancienne de lui que j'aie conservée.

A ce moment, nous étions tous deux étudiants, animés du même enthousiasme pour la République, proclamée en février 18Zi8, et attristés également par le développement d'une réaction cléricale et bourgeoise, qui grandissait chaque jour. Nous nous réunissions de temps en temps chez Clamageran, qui demeurait rue de l'Odéon et qui poursuivait ses éludes de droit.

11 manifesta tout d'abord l'énergie sincère de ses convictions, lorsque l'expédition dirigée contre la République romaine provoqua la protestation et la tentative d'insurrection de Ledru-Rollin, le 13 juin 18/i9. Clamageran y prit une part tellement active qu'il crut nécessaire de disparaître après l'échec de l'entreprise et l'arrestation de Ledru-Rollin. Il trouva un asile secret rue du Faubourg-Saint- Jacques, et j'ai encore la lettre par laquelle il me prie de passer à son domicile régulier, à dix heures du soir, pour lui rapporter, avec les précautions nécessaires, le petit bagage indispensable.

A la même époque remontent les lettres suivantes

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que nous échangions et qu'il n'est pas sans intérêt de transcrire, pour montrer les opinions de la jeunesse avancée d'alors, l'ardeur des convictions de Clamageran et leur invariabilité jusqu'à la fin de sa vie; tout en faisant la part de l'expression, parfois excessive dans sa sincérité, des sentiments déjeunes gens de vingt-deux ans.

Déville, le 23 août 1849.

« Mon cher ami,

» Je te dois bien des excuses pour n'avoir pas été te rendre une petite visite depuis quelques jours; mais tu sais ce que c'est qu'un examen : j'étais tellement absorbé que je ne pouvais songer à autre chose. Enfin j'ai fini par trouver une place lundi dernier, et j'ai été reçu avec trois boules blanches et deux rouges. Maintenant je suis auprès de ma sœur à la campagne, et je me repose jusqu'au mois d'octobre. Et toi que deviens-tu? Es-tu encore plongé dans de nouveaux examens? Tu ferais bien de prendre quelques semaines de vacances.

» Je ne te parle pas de la politique : décidément la démocratie en est à sa période d'épreuves et de malheurs. Les courageux Hongrois ont succombé.

L'Europe entière est maintenant livrée à la réaction ;

il faut courber la tête et attendre des jours plus heureux. A ce propos je te demanderai si tu as lu le Nouveau-Monde de Louis Blanc. Je t'engage bien à le lire : il y a de très belles choses. Si tu écris à Blanchet, rappelle-moi, je te prie, à son souvenir et félicite-le de la bonne voie où il est entré. Adieu, mon cher ami, je te serre la main bien affectueusement. » Ton tout dévoué,

» J.-J. CLAMAGERAN. »

(( Mon cher ami,

» J'ai tardé quelques jours à te répondre pour deux motifs : d'abord j'avais à terminer à mon laboratoire un travail, avant de cesser d'y aller pour trois mois. Ensuite les affaires de Hongrie étaient si obscures au début que je voulais avoir quelque chose de certain avant d'en causer avec toi. Ce brusque dénouement m'a causé comme à toi la plus vive impression... Et c'est en présence de tels faits que nos boutiquiers, prévoyant une invasion, et sentant qu'il faudrait simuler un peu de résistance, parlent hautement de donner dans cette hypothèse la dictature à Changarnier. Voilà ce qu'on nous prépare! c'est une chose effrayante.

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» Dans les villes le socialisme languit et semble prêt à s'affaisser dans le découragement et l'impuissance : à cela quoi d'étonnant? N'a-t-il pas voilé ses nobles doctrines, ses idées vitales, pour mettre uniquement en avant ces questions matérielles, incapables à elles seules d'exciter de grands dévouements? Et dans les campagnes, comme le dit la Presse, ce n'est pas l'idée de solidarité, le vrai socialisme qui exaspère les esprits, c'est la haine du 2^erce'pteur . L'absence de toute idée de dévouement et de générosité, le culte exclusif des idées matérielles, l'impuissance théorique des sciences, si ce n'est au point de vue critique : voilà des symptômes fatals . Serons - nous donc cosaques?

» J'ai lu dès son apparition les deux numéros de l'ouvrage de Louis Blanc: le second surtout m'a fait plaisir.

» Mais je m'aperçois que depuis le commencement de cette lettre je ne t'ai pas encore dit un seul mot qui te soit relatif. Comment vas-tu là-bas et qu'y fais-tu? Jouis-tu un peu de la nature? Quels sont tes délassements, tes promenades, tes travaux? conte-moi tout cela en détail : tu me feras grand plaisir. As-tu dans ton voisinage quelque ancien camarade? si tu es seul, bien qu'on puisse toujours s'occuper, je ne t'en plains pas moins.

» Lis-tu un peu : as-tu lu la Nouvelle Héloïsel Je viens de la lire; dis-moi ton avis là-dessus et je le donnerai le mien après. A bientôt ta réponse, n'est-ce pas?

» Tout à toi,

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