MARCELIN BERTHELOT
Déville, le 11 septembre 1849.
« Mon cher ami,
» Me voici de retour d'une petite excursion que j'ai faite sur les bords de la mer aux bains de Dieppe; le ciel m'a été favorable : tous les jours un beau soleil, tous les soirs une belle nuit étoilée. Quelquefois des vagues écumantes, soulevées par le vent du Nord, venaient animer ces magnifiques scènes de la nature et exercer la patience des nageurs. A part cette muette contemplation de Dieu dans ses œuvres et de l'infini dans son image, j'ai mené pendant cette dernière semaine une vie peu intellectuelle; mais tu sais que l'esprit a besoin de repos. Cependant je recevais et je lisais toujours avec intérêt mes trois journaux : le National^ la Presse et la Réforme. La trahison de Gœrgey m'a fait éprouver comme à toi et à tous les bons patriotes une bien vive douleur. Comment un homme peut-il être assez lâche pour
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flétrir ainsi ses lauriers, et pour courber la tête comme un esclave devant un ennemi tant de fois vaincu? La conduite de Kossulh a été admirable jusqu'au bout; son plan de concentration pouvait seul sauver la Hongrie.
» Les affaires de Rome s'embrouillent de plus en plus. Après avoir renversé la République à coups de canon, on veut faire la loi au Pape : le Pape résiste, que va-t-il sortir de tout cela? Malgré la triste situation des affaires politiques, je ne désespère pas autant que toi; j'ai foi dans le socialisme et je crois qu'il régénérera l'humanité. 11 fait des progrès de plus en plus; il pénètre même dans les classes moyennes et les classes élevées. Je sais bien que Louis-Philippe nous a légué comme un ver rongeur une démoralisation presque générale; mais ce sera le triomphe des idées nouvelles d'arrêter les ravages du mal. Ce qui manque au socialisme, selon moi, c'est, pour employer le langage de Proudhon, une vigoureuse synthèse, qui embrasse tous les systèmes, qui les rapproche, qui les coordonne, qui en fasse ressortir une religion, une morale, une économie sociale, règle future de l'âme vers le bien.
» A ce propos je te demanderai ce que tu penses des idées de Litlré et Auguste Comte. Le National ouvre ses colonnes à leurs théories...
)) Je vois qu'au milieu de tes occupations scientifiques lu as trouvé quelques loisirs pour la Nouvelle Héloïse, Je ne sais quels sentiments cette lecture a éveillés chez toi; mais il me semble que ce livre a été jusqu'ici bien mal apprécié, on Fa éconduit comme dangereux, comme immoral; pour moi je voudrais le voir dans les mains de tous les jeunes gens, de toutes les jeunes femmes. L'âme s'élève et s'épure au contact de tant d'idées généreuses, de tant de sublimes pensées. Les premières pages, il est vrai, sont bien voluptueuses, et la faute de Julie semble tacher cette naissante création de J. -Jacques. Mais par là Rousseau voulait atteindre un double but; il voulait d'abord combattre ce préjugé de tous les siècles que la jeune fille qui succombe est à jamais flétrie, tandis que la femme mariée commet à peine une peccadille en violant la foi conjugale; ensuite Rousseau voulait faire voir comment une âme humaine peut s'élever à la plus haute et la plus sublime de toutes les passions.
» Je te parle longuement d'anciennes lectures; mes lectures du moment ne sont pas bien fréquentes. Cependant je lis quelques ouvrages anglais et je me propose bientôt de relire V Ordre dans Inhumanité; je serais curieux de connaître ton opinion sur ce dernier ouvrage.
» Du reste, je n'ai ici aucun ancien camarade; mais
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avec ma sœur je ne me trouve jamais seul. Dans quelques semaines je serai à Paris : écris-moi à quelle époque tu y seras, afin que nous puissions nous joindre. J'espère que tu prends quelques vacances et que tu respires un peu après avoir passé tant d'examens, pour te préparer à en passer encore tant d'autres.
» J'attends avec impatience de tes nouvelles. Adieu, mon cher ami, reçois l'expression bien sincère de mes sentiments dévoués.
» J.-J. CLAMAGERAN. ))
Mon adresse jusqu'à la fin de septembre :
Monsieur J.-J. Clamageran, chez M. Risler. Démlle-les-Rouen {Seine-Inférieure).
Paris, le 14 septembre 1849.
« Mon cher ami,
» Je suis toujours à Paris et j'y resterai cette année tout entière; j'ai pris l'an dernier mes dernières vacances. Dans les études que j'ai commencé à suivre, le côté matériel et pratique est tellement mêlé au travail intellectuel que l'esprit n'a pas besoin, pour reprendre ses forces, d'un repos intermittent. Si donc lu viens à Paris, tu me trouveras à la maison.
» Tu me demandes ce que je pense de t Ordre dans V humanité de Proudhon? Je ne l'ai pas lu. Quant à la Nouvelle Héloïse, je partage complètement ton avis sur ce livre, et c'est parce que je pensais le connaître à l'avance que je ne t'ai pas dit le mien, afin d'avoir le tien. Quelles critiques de détail on pouvait et l'on a en effet adressées à ce livre, tu le sais mieux que moi; mais ce que je regarde toujours dans un ouvrage, c'est l'idéal que l'auteur s'y est proposé, pourvu que l'exécution n'y soit pas restée trop inférieure et en indique bien l'étendue. Or, à ce point de vue, la Nouvelle Héloïse me paraît comme à toi un livre admirable, propre à élever l'âme et à l'épurer.
» Ce qui a contribué à établir sur ce livre le préjugé dont tu parles , c'est que la plupart des lecteurs l'abordent avec un cœur impur; ils n'y voient que le côté sensuel de la première partie. Le reste est à peine parcouru d'un œil négligent, et plus tard quand ils parlent de ce livre, c'est l'impression sous l'empire de laquelle ils l'ont lu, qu'ils blâment sans s'en douter, bien plus que le livre lui-même.
» Auguste Comte et Littré? Je ne les connais qu'un peu superficiellement. La forme sous laquelle tu les résumes demanderait quelques distinctions; mais au fond je suis du même avis que toi, sur leur compte.
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Cela n'empêche pas M. Liltré d'être un homme d'une haute et délicate moralité.
» Je connais Dieppe et ses environs; j'y ai passé plusieurs mois de ma première enfance à l'âge de cinq ans; c'est de là que datent mes premiers souvenirs. Aussi c'est toujours avec plaisir que je pense à ce pays. Ce qui dans ma mémoire a laissé le plus de traces, ce n'est pas l'immensité de la mer, chose un peu abstraite pour un enfant : ce sont les falaises et la marée montante. Dès que j'aurai quelque répit, je compte faire une tournée de ce côté. Ce ne sera sans doute pas avant un an.
» Voyager c'est l'une des choses qui me plairaient le plus. En sortant d'un milieu que l'habitude a émoussé, on sent bien plus vivement la vie des autres hommes et la vie de la nature. Si j'étais riche, ce serait là l'un des premiers emplois de mon argent. Voir les divers peuples, vivre au milieu d'eux pour mieux connaître leurs mœurs, étudier l'action de la civilisation sur eux et l'état de ceux que l'Europe n'a pas encore comprimés ou déviés dans leur développement normal : c'est une étude que je voudrais faire et qu'il faudrait se hâter d'entreprendre. C'est à peine s'il en est encore temps. Combien de peuples ont été déjà modifiés ou détruits depuis quelques années? Combien dans cinquante ans en restera-t-il à con-
naître dans leur virginité native? C'est un triste état pour les peuples que celui qui succède à l'état spontané primitif. La première invasion de l'esprit réflexe se traduit d'une manière souvent hideuse, par le déchaînement de toutes les passions, gardant à la fois l'empreinte de la brutalité du sauvage et des raftinements du civilisé. Si tu retournes jamais visiter la Nouvelle-Orléans, dans quelques années, j'espère être libre de faire le voyage avec toi.
» Et les gens de la Normandie, qu'en dis-tu? As-tu été témoin de la concentration de la propriété et de la misère effroyable de certains cantons de ce riche pays? De ton côté, quel est l'état des personnes et celui des esprits? L'idée religieuse, l'idée de dévouement du socialisme s'y répand-elle? Ou bien n'est-ce que l'appel aux instincts et aux intérêts? Hélas ! nous sommes bien vieux, bien réfléchis, bien critiques pour entreprendre une nouvelle religion! et nous sommes bien ignorants et bien égoïstes pour être dirigés par la seule raison.
» Les Slaves sont plus naïfs, plus mystiques, moins raffinés que nous. Il y a là des qualités encore en réserve, un peuple neuf en un mot. Je ne sais si tu as connu les tentatives religieuses, la plupart à demi communistes, faites parmi eux? Si le progrès est de ce côté? Pourquoi non...? Nous tomberons peut-être,
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dévoués combattants d'une cause perdue à nos propres yeux! Nous aurons défendu nos traditions, tout en voyant l'avenir d'un autre côté; nous aurons eu le courage de lutter sans espoir, après la trahison des meilleurs amis de leur patrie, et tout sera dit. » Ton dévoué,