‹ Science et libre penséeChapitre 39 sur 68 · MARCELIN BERTHELOT · texte numérisé non relu

MARCELIN BERTHELOT

Déville, le 25 septembre 1849.

« Mon cher ami,

» J'ai reçu, il y a quelques jours, ton excellente lettre, dont les divers détails m'ont beaucoup intéressé. Je suis bien aise de te savoir toujours à Paris, car j'y serai de retour lundi prochain : nous pourrons ainsi reprendre de temps en temps nos conversations philosophiques. Il paraît que tu as l'intention de faire un voyage aux États-Unis dans quelques années. J'ai aussi formé ce projet, et je compte l'exécuter après mon doctorat, c'est-à-dire dans deux ans. Si nous pouvions y aller ensemble, ce serait bien heureux. Que de scènes de la nature à contempler, et quelles scènes! les forêts vierges, le cours du Mississipi, les grands lacs du Nord, les chutes du Niagara, le vaste développement de l'industrie, l'état physique et moral des ouvriers, l'abondance et la fertilité des terres, le

flot continuel de l'émigration vers l'Ouest, le mélange de toutes les nations, de toutes les religions sur un seul point du globe, la démocratie organisée sur des bases inébranlables et sincèrement respectée de tous ; enfin à côté de tous ces bienfaits, la plaie hideuse de l'esclavage, menaçant de compromettre tout l'édifice politique, et d'infiltrer dans tout le corps social le poison de la corruption; quel sujet d'étude sérieux et fécond! Mais hélas! Fénelon l'a dit avec raison : l'homme propose et Dieu dispose ; notre sagesse est impuissante à prévoir les obstacles que l'avenir réserve à nos desseins !

» En attendant, il nous faut être les témoins de toutes les hontes de la France, sous le gouvernement du prince Louis! As-tu lu la lettre de Joseph Mazzini à MM. Falloux et de Tocqueville? Quel éloquent plaidoyer en faveur de la République romaine! Quelle généreuse protestation contre les calomnies des gens prétendus honnêtes, qu'il convainc tous de mensonge, depuis le premier jusqu'au dernier! Les articles d'Emile Girardin dans la Presse et cette lettre de Mazzini portent le dernier coup aux fauteurs de l'expédition romaine : le procès du 13 juin est devenu moralement impossible, à moins qu'on ne retire aux accusés la liberté de la défense. En effet, s'il y a une chose évidente au monde, c'est que la Constitution a

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été violée; et que pour arriver à cette violation on a eu recours aux subterfuges les plus vils, aux moyens les plus honteux. Maintenant les accusés seront-ils acquittés? j'en doute : ce ne sont pas des juges qu'on leur a donnés, ce sont des ennemis ; mais l'opinion publique réformera tôt ou tard le verdict du jury. • » Tu me demandes ce que je pense du pays que j'habi(e en ce moment; ma réponse ne sera pas longue! sous le rapport de la vie intellectuelle et morale, la Normandie est la dernière province de France. Idées élevées, sentiments généreux, nobles instincts du cœur, tout cela est inconnu ici. Il n'y a qu'un seul et unique mobile de toutes les actions, c'est l'argent ! Dès leurs plus jeunes années les enfants respirent Tair impur de la cupidité, et à l'âge de cinq à six ans ils savent déjà (selon l'expression de l'un d'eux) que l'argent dans le commerce fait des petits. On a bien soin de leur apprendre ce que c'est que des actions de la banque de France, ou des chemins (le fer; mais on se garde de leur laisser soupçonner ce que c'est que de bonnes actions. La bourgeoisie est corrompue jusqu'à la moelle des os; c'est le type du positivisme et de l'égoïsme. Les paysans sont sous le joug des prêtres et des grands propriétaires, c'est tout dire !

» Quant aux ouvriers des villes, la misère la plus

profonde, avec tout ce qu'elle entraîne de dégradations pour l'homme, voilà leur sort! lu n'as qu'à lire à ce sujet la petite brochure de Blanqui. Dans les vallées autour de Rouen (vallées remplies de manufactures et d'usines), il y a plus d'aisance, des habitations moins malsaines, moins de chômages, plus de ressources diverses, la vie à meilleur marché, grâce à l'absence de l'octroi, de l'air enfin et du soleil : ce qui est beaucoup. C'est selon moi l'élément le plus sain de la population; le terrain le plus propice à recevoir les idées nouvelles. Mais là comme partout l'amour ou plutôt la fureur de l'argent {auri sacra famés) a envahi les cœurs, démoralisé les âmes. Là, plus qu'ailleurs, les patrons exercent une influence sans rivale et répandent avec soin les vieilles idées corruptrices.

» En outre, le socialisme, dès le début, a été mal représenté; ses propagateurs ne sont trop souvent que des personnes mal famées. 11 est vrai qu'il faut tenir compte des calomnies bourgeoises; mais néanmoins je ne crois pas que leur conduite soit irréprochable sous le rapport de la régularité et des bonnes mœurs; et elle devrait l'être : sans cela, au lieu d'avancer nous reculerons. Pour atteindre notre but il nous faut une nouvelle génération, génération plus austère, plus convaincue, mieux pénétrée de la sain-

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teté de sa cause et plus infatigable à la défendre. Espérons que cette génération surgira enfin et que si les Slaves doivent nous envahir, comme tu semblés le craindre, et rajeunir notre vieux sang, nous les envahirons nous-mêmes avec nos doctrines et nous les pénétrerons de notre foi. Adieu, mon cher ami, à bientôt.

>) Ton tout dévoué,

» J.-J. CLAMAGERAN. »

Ce langage est extrême et passionné jusqu'à l'injustice, comme celui de la jeunesse. Je ne sais si on le retrouverait dans les lettres privées du temps présent. On n'entretient plus à l'âge mûr de correspondance aussi explicite : tout se passe dans les brefs échanges du télégraphe, ou bien en conversations téléphoniques, sommaires aussi et dont il ne reste pas de traces. Notre vie a perdu surtout ce caractère individuel qui en faisait autrefois l'intérêt, pour confondre son cours avec celui du flux et du reflux des sentiments et des passions collectifs de la vie universelle.

En 1850, Clamageran réclama la nationalité française, dont son lieu de naissance aurait pu le séparer,

mais dont en bon patriote il revendiquait la solidarité nationale. A la même époque, il retourna une dernière fois en Amérique, comme il rêvait déjà de le faire l'année précédente. Sa thèse de docteur en droit {Des obligations naturelles) fut soutenue en 1851 et il obtint la première médaille d'or au concours de 1852. Son mémoire, Du louage (Vindustrie, du mandat et de la commission dans le droit romain, dans l'ancien droit finançais et dans le droit actuel (1856), fut couronné par la Faculté de droit.

Lors du coup d'État de décembre 1851, nous nous retrouvâmes parmi les citoyens obscurs qui tentèrent de résister par la force à la violation de la Constitution.

Glamageran compléta depuis son instruction par un voyage en Orient, qui le conduisit en Palestine et jusqu'à Palmyre, avec les petites péripéties et difficultés ordinaires de ce genre d'excursions. Sa connaissance du monde s'élargissait ainsi de plus en plus.

Alors vint l'un des moments décisifs de son existence, son mariage. Il épousa, le 2!i août 185/i, mademoiselle Hérold, la fille du célèbre musicien. Pour les esprits idéalistes, concentrés jusque-là dans le domaine des idées pures, il y a là une épreuve et

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une extension soudaine de l'horizon. L'art et les sentiments esthétiques, naguère un peu vagues et confus, s'introduisent dans leur évolution et y prennent une importance inoubliable. C'est ce qui arriva à Renan lors de son mariage avec la nièce du grand peintre Ary Scheffer. Glamageran, en s'unissant avec la fille d'Hérold, reçut aussi une empreinte nouvelle. Cette empreinte fut d'autant plus profonde que la mère de madame Glamageran, la veuve d'Hérold, conservant le culte du grand homme auquel sa vie avait été associée, cherchait à grouper autour d'elle des esprits indépendants, animés comme elle du culte de l'art et de la liberté.

J'ai décrit ailleurs, en retraçant la biographie de son fils [Science et j^hilosophie, p. 370) cette petite société. Quelques hommes distingués et indépendants se réunissaient tous les dimanches aux Ternes, autour du foyer hospitalier, Glamageran et sa femme y jouaient naturellement le premier rôle, entourant de leur vive affection madame Hérold, leur mère commune. Après le jour douloureux où la mort frappa la chère maîtresse du logis (29 décembre 1861), ils se retrouvèrent quelques mois plus tard, pour reconstituer ce centre à la fois artistique et politique, un moment attristé par l'adhésion d'un de nous, Emile Ollivier, à l'Empire. Il subsista cepen-

dant jusqu'à la guerre de 1870. Glamageran y apportait le sérieux et la droiture de ses convictions, la résolution active et efficace de son caractère. Mais sa raideur masculine était tempérée par la grâce sympathique et la tendresse affectueuse de sa femme.

Dans nos réunions amicales des Ternes, présidées par les deux beaux-frères, Glamageran et Hérold, ils s'unissaient de cœur, de volonté et, dans l'occasion, de sacrifices pour la poursuite de leurs visées politiques communes. Mais leur conduite dans le détail donnait lieu à des contrastes, qui mettaient en évidence la différence de leurs caractères. Hérold, nature prime-sautière et spirituelle, parfois jusqu'à l'ironie, en tout cas particulariste, était plus prompt à exprimer ses sentiments et son enthousiasme : il s'emballait, comme on dit aujourd'hui. Tandis que Glamageran, non moins généreux au fond, mais plus profond, plus méthodique, plus systématique, pensait et agissait d'une façon froide, d'après des principes longuement réfléchis; en se rendant compte davantage des phases successives d'une entreprise, des difficultés et des conditions nécessaires de sa réalisation. Bref, l'un avait plus de raison, l'autre plus d'imagination : tous deux un égal dévouement.

Glamageran joua un rôle prépondérant dans notre petit groupe pendant la dernière période de l'Empire.

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L'œuvre dont il était alors l'organe était triple : Opposition républicaine, doctrine du libre échange et protestantisme libéral.

Parlons d'abord de son rôle politique, qui s'accentuait de plus en plus.

Les revanches de l'histoire sont longues à venir. Six ans de compression morale et politique avaient pesé sur la France jusqu'au jour où la détente se fit. Ce fut en 1857 seulement que l'opposition légale contre l'Empire devint possible, représentée par cinq députés dans le Corps législatif : Jules Favre, Emile Ollivier, Ernest Picard, Darimon et Henon. Deux d'entre eux, Ollivier et Picard, faisaient partie de notre société des Ternes.

Elle accueillit avec sympathie la guerre d'Italie, d'accord avec la fraction avancée de l'opinion française : tandis que cette guerre soulevait l'hostilité des cléricaux, il se produisit un mouvement d'opinion, qui obligea l'Empire à s'écarter de ces derniers pour chercher de nouveaux points d'appui. De là, en 1862, la restitution aux pouvoirs parlementaires de quelques-unes de leurs prérogatives.

C'est à ce moment que Clamageran entre en ligne

dans le petit groupe républicain, avec la détermination un peu rigide de son esprit, façonné par les souvenirs et les traditions des Américains du Nord, dont il était le frère par son lieu de naissance, ainsi qu'il aimait à le rappeler. Clamageran publia en 1861 un Manuel électoral, en collaboration avec Hérold, et ses amis Dréo, Durier, Ferry et Floquet; manuel réédité en 1869 et qui eut quelque importance, comme l'une des bases de la résistance légale contre l'Empire. L'un des épisodes les plus marqués de cette campagne fut le procès dit des treize (186/î), soutenu contre les chefs du parti républicain, et qui aboutit, comme on pouvait s'y attendre, à la condamnation de chacun d'eux à cinq cents francs d'amende; Clamageran était du nombre.

Les fautes du régime impérial s'accumulaient, et elles amenèrent la catastrophe nationale de 1870.

Au moment du siège de Paris, Clamageran remplit son devoir, avec son zèle ordinaire pour la chose publique. Comme il arrive souvent dans la vie des nations, ce furent les victimes du régime, ceux qu'il avait d'abord écrasés qui affrontèrent la tâche cruelle de relever la patrie. Il fut adjoint dès le 5 octobre 1870 à la Mairie de Paris et accepta une besogne pénible, toute de dévouement : celle de veiller à la question des subsistances, dont l'existence et la durée

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formèrent pour ainsi dire le point fondamental dans la prolongation de notre résistance. La question de la psychologie morale de la population y joua un rôle plus important, peut-être, que les problèmes de pure statistique. La clarté calme de son esprit, sa connaissance approfondie des questions économiques, sa méthode exacte et sa fermeté dans les décisions administratives ont rendu alors à la patrie des services parfois méconnus. Les Parisiens se sont souvent, à tort ou à raison, plaints du pain de siège, ou plutôt de la fm du siège. Les erreurs qui ont pu être commises à cet égard ne sont pas attribuables à Clamageran.

11 a exposé lui-même, non sans une profonde tristesse, toute cette histoire dans ses Souvenirs du siège de Paris.

En février 1871, le siège était fini. Nous avions fait tous deux, chacun suivant ses aptitudes et sa science spéciale, notre devoir. Nous avions besoin d'un peu de repos matériel et moral. Accompagnés de nos fidèles compagnes, qui nous avaient soutenus durant cette pénible épreuve, nous nous retrouvâmes le 15 février dans un wagon de chemin de fer, traversant avec des sauf-conduits délivrés par l'étatmajor ennemi, les environs de Paris et le centre de la France occupés par les Prussiens. Nous échangions

les amers souvenirs des incidents du siège et les tristes pressentiments de l'avenir; la guerre civile imminente et la réaction qui allait se déchaîner! A Vierzon, nous nous séparâmes, pour poursuivre chacun une destination différente.

Quelques mois après je retrouvais Glamageran et Hérold à Paris, reprenant avec fermeté la lutte politique interrompue. Mais, avant de retracer cette nouvelle phase de sa vie, il convient de compléter le tableau de la précédente, en rappelant Tœuvre poursuivie par Glamageran dans Tordre religieux et dans l'ordre économique.

En effet Glamageran, en même temps qu'il participait à l'action des gens avancés en politique, s'était associé à une entreprise analogue parmi les protestants, dont il faisait partie par ses traditions de famille. 11 s'était joint à une tentative généreuse, un peu oubliée aujourd'hui, mais qui a joué un certain rôle dans l'histoire morale du second Empire; je veux parler du protestantisme libéral. Le pacte conclu entre le cléricalisme et l'esprit conservateur, pacte qui amena la chute de la seconde République et le succès du coup d'État en décembre 1851, avait eu

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pour résultat depuis 18/i9 une oppression officielle contre la libre pensée. Un lien étroit a toujours existé entre les adversaires des esprits indépendants, dans l'ordre intellectuel et moral et dans Tordre politique. Cette oppression atteignit son plus haut degré au temps où le ministère de l'Instruction publique fut tenu par Fortoul et elle ne commença à se détendre un peu que vers 1860, à l'époque de l'expédition d'Italie.

Or pendant cette période , un esprit nouveau apparut dans le protestantisme français. Un certain nombre de ses adhérents crurent qu'il était possible de le transformer suivant une direction plus d'une fois accusée dans son sein depuis le xvi" siècle : je veux dire en mettant en première ligne le lien qui résulte entre les hommes de la communauté des idées morales, envisagées, comme élément fondamental et officiel d'une association religieuse; tandis qu'on abandonnait aux appréciations individuelles les affirmations dogmatiques. Toute une école se forma ainsi, sous la direction d'hommes tels que les Goquerel, Fontanès, Réville et autres en France. Un certain nombre parmi les personnages les plus distingués de cette époque étaient disposés à se rallier au protestantisme ainsi entendu : il devenait par là un centre officiel et une garantie, à la fois pour le gouverne-

ment d'alors et pour la liberté scientifique. Si cette alliance avait pu se constituer en France, elle aurait singulièrement accru la puissance du groupe protestant; et peut-être arrêté ou ralenti révolution qui eut lieu depuis, vers des solutions philosophiques et sociales plus absolues. Glamageran était l'un des représentants les plus sérieux et les plus convaincus de cette manière d'entendre le protestantisme, et il s'en fit l'organe.

Mais elle rencontra presque aussitôt une résistance et une barrière dans l'esprit étroit et attaché au dogmatisme de la majorité des Conservatoires parisiens. Guizot apporta dans cette discussion le même esprit dénué de souplesse et ennemi de toute conciliation, qui avait amené sa résistance à la Réforme électorale, comme président du Conseil des ministres, et la chute de la Monarchie constitutionnelle. Depuis, le malheur n'avait abattu ni sa fierté, ni son intransigeance. Il fut soutenu par les banquiers et autres protestants riches, dont les contributions alimentaient le culte protestant et ils se hâtèrent de fermer la porte aux esprits plus avancés et plus intelligents parmi les pasteurs déjà engagés dans la carrière ecclésiastique et qui s'efforçaient d'élargir leur groupement religieux, en l'étayant sur des vues et des méthodes nouvelles. Ceux-ci furent appuyés énergiquement par l'adhésion de Clamageran, adhésion manifestée par une brochure

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sur l'état du protestantisme en France (1857), par diverses publications dans les revues protestantes et par son intervention dans les débals du Synode général des Églises réformées de France en 1872.

L'œuvre la plus durable peut-être de Glamageran, c'est son œuvre économique. Il a exprimé à cet égard ses opinions et résumé ses recherches dans un certain nombre d'articles imprimés par le Journal des Economistes. Il s'est rattaché à la doctrine du libre échange, avec la fermeté ordinaire de ses convictions. On trouve également l'exposé de ses opinions dans ses publications intitulées : La France républicaine, études constitutionnelles, économiques et administratives (1873) ; la Réaction écojiomique et la démocratie (1891). Le témoignage et l'expression des mêmes idées figurent encore consignés dans des articles sur la Liberté de la boucherie et de la boulangerie; Sur la réaction économique en 1871 et 187*2; où il agite la question des droits sur les matières premières et celle des traités de commerce; dans son Etude des résultats du travail national depuis 1872 (1880); sur la question si controversée de V Impôt sur le revenu, sur la Surtaxe sur les blés (1887).

Il y est resté fidèle jusqu'à ses derniers jours, malgré les réserves faites depuis à cet égard dans beaucoup d'esprits éclairés et surtout dans les décisions législatives et règlements des différentes nations.

Son œuvre capitale dans l'ordre économique est une Histoire de V impôt en France^ grand traité en trois volumes fortement documentés et dont la publication l'a occupé pendant dix années. L'autorité que lui donnait ce vaste travail l'aurait assurément, de l'avis des gens compétents, conduit à Tlnstitut, à la section de l'Académie des sciences morales et politiques, si, par un scrupule exagéré, mais respectable, d'indépendance, il n'avait récusé toute candidature. Ses études sur les Finances de la France depuis J8i 4, et sur le Budget de 1885 peuvent être considérées comme la suite de cette première enquête.

J'ai exposé l'œuvre principale et le rôle de Glamageran dans l'ordre économique, religieux, politique : ce dernier seulement jusqu'à la fin de la guerre de 1870. Il convient de reprendre et de résumer sa carrière politique pendant le tiers de siècle écoulé depuis.

Jusque-là ses opinions l'avaient écarté de toute fonction qui lui permît de prendre part à la direction

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officielle des choses; le triomphe de la République, proclamée le li septembre 1870, ne devint définitif qu'après une longue lutte intérieure, par la proclamation de la Constitution de 1875.

Clamageran débuta dans cette nouvelle carrière par son élection au conseil municipal de Paris, comme représentant du quartier des Bassins en 1876. Réélu en 1878, il y rendit les services prévus d'après ses connaissances économiques et ses aptitudes administratives.

Il avait été nommé conseiller d'État le l!i juillet 1879. Le 1" janvier 1882, il fut atteint par un cruel deuil de famille, la mort de son beau-frère, Ferdinand Hérold, son compagnon de vie et de lutte depuis un tiers de siècle.

Mais la vie humaine se poursuit à travers les douleurs : chacun doit remplir son devoir jusqu'au bout. Clamageran fut élu sénateur inamovible, en remplacement de l'amiral Pothuau, le 7 décembre 1882. Il était l'un des premiers désignés, depuis le moment où la majorité de l'Assemblée passa des réactionnaires aux républicains. Il fit partie avec moi du groupe de l'Union républicaine, le plus avancé de cette époque, et déploya dans les discussions une science financière exceptionnelle, qui répondait à l'ordre spécial de ses études. A ce titre, il prit le portefeuille de ministre

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des Finances, le 6 avril 1885, au sein du ministère Brisson.

C'était le légitime objet de ses ambitions. Mais, il était trop tard! Trop souvent, hélas! nous parvenons au but désiré, au moment où nos forces physiques épuisées ne nous permettent plus d'en jouir. C'est ainsi que Clamageran, dans le cas actuel, eut la douleur de ne pouvoir fournir le travail réclamé à son mérite et à son dévouement. Dix jours après sa nomination, il fut obligé de se retirer. Sa santé demeura dès lors ébranlée par des indispositions et des maladies réitérées, qui l'empêchèrent de donner sa mesure et de rendre les services qu'on attendait de lui.

Sa parole était toujours écoutée avec respect dans les commissions et dans les séances publiques, où il exprimait avec clarté et bon sens des idées souvent fort avancées : également opposées à l'esprit des conservateurs, qui repoussent tout changement, et à celui des rêveurs qui poursuivent des réformes chimériques, dont l'espérance les enivre et les dégoûte de celles qui seraient actuellement réalisables.

Son autorité trouva encore quelque exercice dans la présidence de la commission de l'Algérie, contrée dont il avait pris une connaissance spéciale dix ans auparavant au cours de ses voyages {U Algérie y impressions de voyage, 1873-1881).

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On sait avec quelle ardeur il s'était associé aux protestations soulevées au nom de la justice dans l'affaire Dreyfus, qui a si profondément divisé la France.

Durant la lutte engagée au cours de ces dernières années, à Toccasion des lois relatives aux associations et aux congrégations, il avait également pris parti d'une façon très nette contre ces dernières, éternelles ennemies de l'esprit scientifique et de la République.

Sa vie privée conservait pendant ce temps sa régularité ordinaire, affligée en 1892 par la perte de sa sœur, madame Risler : ce fut l'une des grandes douleurs de son existence. Sa santé d'ailleurs ne cessait d'être troublée par le retour périodique d'affections rhumatismales.

Je le vois encore, au sein de sa résidence estivale de Limours, inslallé dans une maison modeste, où il recevait quelques amis, jouissant du soleil et de la campagne avec madame Clamageran et poursuivant ensemble leur vie d'affection et de dévouement réciproque depuis un demi-siècle. Originaire d'un pays chaud, il avait conservé le besoin d'une température un peu supérieure à la moyenne de nos climats et qu'il trouvait dans les vérandas de sa villa, et aussi sur la pente d'une colline sablonneuse, plantée de pins et chauffée par le soleil. Nous y avons tenu plus d'une fois les dernières conversations de vieillards,

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rappelant les traverses de notre vie, demeurés toujours bienveillants pour nos contemporain s et prompts à accueillir et à encourager les jeunes.

Ainsi, invariablement fidèle aux sentiments et aux convictions de sa jeunesse, Clamageran mena jusqu'au bout une existence heureuse, avec peu de péripéties personnelles, et sans autres souffrances physiques et morales que celles que comporte la destinée humaine. Il s'endormit du sommeil des justes le Zi juin 1903.

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