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POUR L'ARMENIE

européennes ont été constamment et impudemment éludées.

A la vérité, permettez-moi de le rappeler, le gouvernement français, en novembre 1895, sur ma proposition, a envoyé sa flotte dans les eaux de l'Archipel, et cet envoi a eu pour résultat d'empêcher les massacres d'Arménie de se propager parmi les populations de la Syrie, déjà menacées du retour de la catastrophe qui les avait frappées trente ans auparavant.

Les instructions que j'avais adressées à M. Gambon, alors notre ambassadeur à Gonstantinople, ont été soutenues par lui avec un zèle et une énergie dignes de tout éloge, et il a rappelé à la Porte « les graves responsabilités encourues par un certain nombre de ses fonctionnaires et l'obligation qui s'impose à elle d'appliquer dans leur intégrité les réformes auxquelles elle a donné son adhésion ». (Dépêche du 11 février 1896.)

Mais la France n'est pas assez puissante pour agir seule, au milieu des rivalités d'ambition et d'intérêts internationaux, qui ont paralysé jusqu'ici nos efforts et permis aux crimes commis en Arménie de reprendre leurs cours. Il y faudrait le concours de toutes les grandes puissances.

Certes, ce concours peut et doit être obtenu. Il a

déjà été réalisé à plusieurs reprises, au courant du xix^ siècle, et il a amené les affranchissements successifs de la Grèce, de la Roumanie, de la Serbie, de la Bulgarie, de la Crète, constituées en États plus ou moins indépendants. Voilà comment ces populations ont été délivrées de la tyrannie d'une domination originaire du dernier flot des invasions barbares du moyen âge et qui en a conservé les traditions de ruse et de cruauté implacable.

Je connais quelqu'un à qui un personnage autorisé a proposé, il y a huit ans, sous forme contîdentielle, ainsi sans doute qu'aux autres gouvernements, le partage de l'empire ottoman.

Je ne sais si telle sera la solution de l'avenir. En attendant, continuez votre légitime campagne pour soulever l'opinion publique parmi les peuples civilisés : nos races sont parfois entraînées par les sentiments généreux plus loin que par les intérêts?

DANS LE DÉVELOPPEMENT DE LA CIVILISATION MODERNEi

Je VOUS souhaite, Messieurs, la bienvenue au nom du groupe parlementaire français pour l'arbitrage international, au nom de la nation française tout entière, avec laquelle vous avez tant de traditions historiques communes !

Vous êtes venus de vos trois belles capitales nous rendre visite à Paris, comme à des amis; je dis mieux, comme à des frères; alin de nous entretenir ensemble de questions qui concernent l'avenir et la sécurité de l'humanité civilisée.

Cette réunion offre un caractère original; elle procède suivant une méthode nouvelle au point de vue

I. Discours prononcé, le 28 novembre 1904, au banquet de l'Arbitrage international, offert aux délégués des Parlements de Danemark, Norvège et Suède.

international : ce n'est pas un acte officiel et diplomatique des gouvernements, comme la conférence de La Haye, à laquelle nous adhérons d'ailleurs et que nous voulons appuyer. Ce n'est pas non plus un congrès formé de citoyens isolés, poursuivant et accomplissant une œuvre purement individuelle; telle que celle poursuivie par nos précurseurs, les penseurs et les philosophes du xviii^ et du xix* siècle, dont nous continuons les grandes traditions.

Sans doute l'opinion publique et la presse, son organe naturel, ont toujours eu à cet égard un rôle, mais toujours un rôle indirect. La nouveauté, c'est que la réunion de personnes assemblées dans cette enceinte n'est pas, ainsi que dans les congrès ordinaires, celle de simples particuliers, sans mandat et sans autorité légale. Nous représentons ici, à titre réel quoique purement officieux, nos parlements respectifs de Danemark, de Suède, de Norvège et de France, c'est-à-dire des corps électifs, organes constitutionnels du progrès dans nos différentes nations et dont le concours est indispensable pour la confection des lois et la marche normale des gouvernements. Nous avons, je le répète, un droit légal d'intervention dans l'évolution et la réforme des institutions, dans la poursuite et l'accomplissement des améliorations sociales : soit entre individus, pour chaque État

particulier; soit entre nations, pour l'ensemble des États civilisés, destinés à réaliser, dans un avenir prochain, la sainte alliance des peuples. Les délégués des parlements sont donc spécialement désignés pour une semblable propagande : je veux dire à la fois pour agiter ces problèmes, les éclaircir par la discussion, et pour signaler les règles qui devront être proposées à la sanction officielle des pouvoirs nationaux. Voilà pourquoi et avec quelle autorité morale nous nous assemblons aujourd'hui, animés d'un même esprit de progrès et de solidarité!

L'initiative des penseurs et des associations libres du XX* siècle n'est pas stérile d'ailleurs. Elle est déjà sanctionnée par ces traités internationaux, signés entre les États civilisés et qui tendent à étendre et à préciser chaque jour davantage les questions susceptibles de rentrer dans le domaine de l'arbitrage international. Ce sera sans doute l'un des traits caractéristiques du XX* siècle, l'honneur des Souverains et des Républiques qui poursuivent aujourd'hui avec tant de générosité cette grande révolution dans l'histoire de l'humanité !

C'est à juste titre. Messieurs, que les nations Scandinaves s'associent à ce noble mouvement; votre rôle a toujours été grand dans l'histoire, depuis deux mille ans. Il reculerait bien haut, s'il fallait donner

créance aux vieilles traditions faisant venir de la Chersonèse cimbrique, c'est-à-dire du Danemark, les Cimbres et les Teutons, qui ont failli détruire à ses débuts la domination romaine. Vos origines remonteraient ainsi à la jonction des grandes races celtique et germanique, dont le mélange et l'association constitue le fonds commun des populations de l'Europe occidentale : Français, Allemands, Anglais, et même Italiens et Espagnols du Nord, aussi bien que des peuples Scandinaves, et cette descendance générale s'étend aujourd'hui aux peuples américains. Quelle que soit la valeur de la légende que je viens de rappeler, il est certain que nous avons dans nos lointaines origines quelque fraternité ethnique, quelque communauté physiologique, propre à rendre compte de la similitude du développement matériel et moral de nos civilisations nationales.

Cette communauté d'origine apparaît avec plus de certitude au moyen âge. Elle devient à la fois plus profonde et plus manifeste, au moment de la prépondérance des races Scandinaves, à l'époque où vos Vikings possédaient l'empire des mers, ce rêve des plus grands peuples.

Pendant deux siècles ils ont étendu leur action sur tous les rivages européens, de la Baltique et de la mer du Nord, à l'océan Atlantique et à la Méditer-

ranée. Ils ont fondé en Russie les États varègues, c'est-à-dire la première organisation de cet empire devenu si considérable; ils ont colonisé l'Islande, les côtes des États Britanniques, le nord de la France, le sud de l'Italie, et leur influence a rayonné depuis le nord de l'Amérique, jusqu'à l'Archipel et l'Empire byzantin, jusqu'à la mer Noire et la Géorgie. Partout oii ils ont passé, ils ont semé des germes durables et leur trace demeure fortement imprimée.

Permettez-moi de rappeler à cet égard des souvenirs personnels. Il y a un quart de siècle, j'ai visité vos Étals : d'abord le Danemark, où j'ai admiré Copenhague, l'Athènes du Nord, reproduisant toute la civilisation artistique et raffinée de notre midi de l'Europe; puis j'ai connu Christiania et la forte individualité politique et intellectuelle des Norvégiens; j'ai été heureux de parcourir Stockholm et Upsala, avec la vision du grand développement scientifique, les souvenirs inoubliables des longues relations des Suédois avec la France, et de recevoir le bon accueil que leur souverain réserve aux compatriotes de ses ancêtres.

Ce n'est pas ici le lieu de vous rappeler toutes les choses qui m'ont frappé, ni la sympathie que j ai partout rencontrée, du lac Mœlar, au grand Belt et à l'île d'Odensée. Je vous dirai seulement comment en

me promenant sur le port de Copenhague et sur le port de Stockholm, j'ai été surpris de retrouver la plupart des physionomies et des façons d'être de nos marins du Havre et des côtes de Normandie. Certes ils ne parlent pas la même langue; mais leurs gestes, leur active énergie, leur dévouement à leurs devoirs maritimes sont pareils et les feraient regarder comme appartenant à une même nation.

L'importance du rôle des peuples Scandinaves pour la civilisation et pour la liberté des croyances et des opinions, s'est manifestée de nouveau et d'une façon capitale au xvii^ siècle, au moment où la réaction catholique menaçait d'étouffer, en Allemagne et dans l'Europe civilisée, toute liberté dans la religion, dans la science et dans la pensée. Les Danois, les premiers, ont engagé la lutte contre la puissance alors colossale de l'Autriche, et les Suédois n'ont pas tardé à la poursuivre, seuls d'abord, puis avec le concours de cette France, que vous venez visiter aujourd'hui.

11 ne s'agit pas maintenant d'une œuvre de lutte, comme au lemps de la guerre de Trente ans, mais d'une œuvre de pacification; nous la continuons ensemble, dans l'espérance de la rendre universelle et définitive.

Pour cette œuvre nouvelle le concours de tous est

nécessaire; et vous avez la juste prétention que les peuples Scandinaves jouent dans la réalisation de cette entreprise de civilisation un rôle non moins considérable qu'autrefois dans la guerre. Vous avez pour cela ce qu'il faut : l'énergie nécessaire à toute initiative, la haute culture qui ne le cède à celle d'aucun autre peuple, môme plus favorisé par le nombre ou par le climat. Vous avez les grands hommes, promoteurs de tout progrès dans la civilisation.

Qui pourrait méconnaître l'importance de vos institutions. Universités, Académies scientifiques et littéraires, Musées et écoles de tout genre et surtout le mérite des génies individuels, par lesquels les institutions sont vivantes et fécondes? Je veux parler de vos grands savants, de vos grands artistes, de vos littérateurs d'autrefois et d'aujourd'hui, célèbres dans le monde entier : Scheele et Berzelius, parmi les fondateurs de la chimie; Oersted, qui a découvert l'électromagnétisme ; Thorwalsden et vos écoles d'artistes en tout genre. Vous avez les grands explorateurs des mers polaires, Nordenskiold et Nansen, dignes héritiers des anciens Vikings; vous avez Ibsen, l'un des rénovateurs du théâtre moderne; Brandès, le grand critique; Bjoernson, ce philosophe si profond et si original, et tant d'autres hommes illustres que je ne

saurais énumérer ici. Bref, vous avez une pléiade d'hommes de génie, qui perpétuent l'action des races Scandinaves sur le développement de la civilisation moderne. Leur gloire est le patrimoine commun de vos trois nations : c'est aussi celui de l'humanité tout entière!

Ce n'est certes pas dans cet ordre immatériel et idéal que les esprits chagrins pourraient prétendre que le nombre brut devient de plus en plus prépondérant au sein de nos sociétés d'aujourd'hui; ni que ceux-là ont le plus grand poids parmi les peuples, qui comptent la plus grande multitude de soldats.

Sans remonter jusqu'à l'antiquité, où la petite Grèce a triomphé du tout-puissant empire des Perses, nous n'avons encore oublié ni les cantons suisses, défendant avec succès leur indépendance contre l'Empire germanique; ni la Hollande, victorieuse après une lutte séculaire, d'un empire sur lequel le soleil ne se couchait pas. La Suisse et la Hollande ont été pendant plusieurs siècles le refuge de l'indépendance religieuse et intellectuelle, l'asile des opprimés par les grandes monarchies d'alors. Elles ont montré que la vraie puissance d'un peuple, ce n'est pas le nombre, c'est l'énergie morale et la vigueur intellectuelle de ses citoyens.

L'histoire nous apprend ainsi que la vie est souvent plus intense chez les peuples peu nombreux ; de même que dans les cités antiques et dans les petites républiques de l'Italie du moyen âge. Les relations directes entre citoyens, leur émulation, la confiance réciproque qu'ils ont les uns dans les autres, les sympathies et jusqu'aux jalousies et rivalités qui les animent, entretiennent une ardeur singulière dans ces petits foyers. Ce sont en quelque sorte les ferments qui excitent et multiplient la vie intellectuelle, artistique et morale de l'humanité. L'un de nos poètes disait :

Dieu ne mesure pas nos sorts à l'étendue. La goutte de rosée, à l'herbe suspendue, Y réfléchit un ciel vaste, aussi pur Que l'immense Océan dans ses plaines d'azur.

C'est pourquoi il est utile et nécessaire de faire appel à tous pour le progrès de la civilisation. Une concorde de ce genre doit devenir la règle et la garantie universelle des peuples, quel que soit le nombre de leurs citoyens. Une semblable ligue pour le bien public tend à nous préserver tous des surprises et des agressions subites de la force brutale, qui a livré jusqu'ici trop souvent le monde à l'esprit de conquête.

La civilisation moderne doit reposer de plus ca

plus sur ces grands principes, proclamés par la raison et la philosophie, en vertu desquels nul n'a le droit d'imposer son empire par la force. Toute domination doit reposer désormais sur le libre consentement des populations. Nul différend entre les peuples ne doit aboutir à l'asservissement des citoyens, au démembrement des territoires, au pillage de la fortune privée ou de la fortune publique du vaincu par le vainqueur.

La science nous enseigne d'ailleurs que la guerre et le pillage ne sont pas les moyens véritables et durables d'acquérir le bien-être et le bonheur. Elles détruisent le fruit du travail des vaincus, en le livrant à l'arbitraire des vainqueurs, qui s'empressent trop souvent de gaspiller ces biens mal acquis. Ni la guerre, ni la violence ne créent aucune source nouvelle de richesse dans le monde. Toute richesse doit être le fruit du travail; mais c'est la science qui l'accroît sans cesse. Oui! les seules sources inépuisables de richesse et de puissance sont celles que la science moderne multiplie chaque jour pour le bien des hommes, par l'utilisation pacifique des forces naturelles que le labeur des ouvriers et des paysans met en OQuvre et féconde. L'œuvre de la science a grandi surtout depuis deux siècles, en faisant reculer devant elle l'antique ignorance, l'antique fanatisme et l'an-

lique barbarie. La science a enseigné comment on prolonge la vie moyenne des hommes; comment on les préserve, dans une mesure chaque jour plus étendue, de la maladie et de la souffrance; comment on peut combattre la misère et développer le bienêtre et la fortune des peuples et des individus, en même temps que leur instruction et le dévouement réciproque. Ce sont là les trésors qu'il importe désor^ mais de multiplier; c'est la robe blanche de l'agneau sans tache que toute race doit suivre dans l'avenir!

Tel est l'idéal que proclament la raison et la science, appuyées sur une connaissance de plus en plus profonde de la nature humaine, de ses instincts de sociabilité et, par conséquent, de solidarité, seule base fondamentale et certaine de la morale privée et de la morale collective.

Sans doute, la réalisation de cet idéal, comme celle de tous les autres, ne saurait être ni instantanée ni absolue; sans doute le règne de la vérité, de la justice et de l'amour ne sera jamais absolu dans le monde. Mais notre devoir, notre volonté est d'y tendre d'un effort soutenu, sans jamais nous lasser et de le faire triompher de plus en plus dans les relations entre les peuples, comme entre les individus .

Voilà le but que poursuit notre association pour l'arbitrage international. Notre réunion dans cette

enceinte manifeste une nouvelle preuve du désir des nations civilisées d'accomplir désormais l'arrangement pacifique et diplomatique de tous leurs différends; c'est-à-dire celte double chimère du passé, cette double réalité de l'avenir : la libre fédération des États civilisés d'Europe et d'Amérique et la paix universelle!

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