TROISIÈME PARTIE
SCIENCE
La presse danoise célébrant la fête de la presse civilisée, elle a demandé des articles à seize personnes, illustres ou populaires dans le monde. Le ministre de l'Intérieur en Danemark, a écrit en particulier dans ce but une lettre personnelle à M. Berthelot, en le priant de traiter la question de la fabrication chimique des aliments et il a transmis sa lettre par l'intermédiaire de M. J.-J. Jusserand, ministre de France.
Lettre de M. Jusserand,
2 juin 1902.
Monsieur le Sénateur, S. Exe. le Président du Conseil des Ministres Danois me prie de recommander à votre bon accueil une requête dont vous allez être saisi par son collègue le Ministre de l'Inlérieur, M. Sprensen.
Ce dernier sollicite de vous, en faveur d'une publication fondée à l'occasion de l'exposition historique de la presse danoise (laquelle s'ouvrira ici le 15 de ce mois), une réponse à une question d'ordre scientifique.
C'est une question qui vous est familière : celle de l'influence future de la chimie sur la production des aliments et sur la nutrition. Votre avis est sollicité à ce sujet. Bien que vous soyez accablé de travaux qu'il importe à tous de ne pas interrompre, cependant, en raison de la haute autorité intervenue auprès de la Légation dans cette circonstance, je me permets, non sans m'en excuser, de recommander à votre bienveillant examen la demande qui vous est ainsi adressée.
JUSSERAISD.
Réponse de M. Berthelot.
L'évolution du genre humain, depuis les temps obscurs où il s'est dégagé du sein des races animales, a traversé bien des périodes et il n'est certes pas au bout de ses transformations, pas plus dans l'ordre moral que dans l'ordre matériel, pas plus dans l'industrie que dans la politique.
Le sauvage trouve ses aliments dans la nature; la
chasse, la pêche et la cueillette les lui fournissent, et les anciens voyageurs européens prétendent avoir connu des tribus qui ignoraient encore l'art de les accommoder au moyen du feu. La première appropriation due à l'invention des hommes fut la domestication des animaux herbivores, qui assurent à leurs maîtres, sans grands efforts, des repas toujours à leur disposition. Aux tribus de pasteurs, demeurés nomades par la nécessité de chercher incessament, sans autre travail, de nouveaux herbages, l'invention de l'agriculture, divinisée par les Grecs sous les noms de Gérés et de Triptolème, fit succéder les peuples à habitation fixe, assurés de recueillir chaque année une nourriture abondante et variée, et d'amasser des approvisionnements, par la récolte de leurs moissons. C'était à la vérité le fruit d'un long et pénible travail antérieur de défrichement des forêts, d'assainissement des marais, d'endiguement des fleuves, dont l'histoire a conservé la tradition. 11 y fallait aussi un labeur renouvelé chaque année, pour ensemencer le sol et en entretenir la fertilité. C'est à ce prix que l'agriculture subvient aux besoins des nations modernes; elle représente l'accumulation d'un capital antérieur énorme et la mise en œuvre continue des bras de l'homme, aidé dans les temps anciens par l'effort des animaux et des esclaves. Les inventions
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mécaniques du xix* siècle en ont singulièrement accru la puissance, en même temps que les découvertes de la chimie relatives aux engrais multipliaient les rendements agricoles de toute nature.
Cependant, nous voyons en ce moment poindre l'aurore d'une nouvelle révolution, plus radicale peut-être que celle de l'agriculture, dans Talimentation de l'homme. La chimie, développant sans mesure l'audace de ses découvertes, prétend aujourd'hui fabriquer les aliments et substituer, aux industries agricoles, toutes fondées sur la production des êtres vivants, animaux et végétaux, la création de toutes pièces des matières nutritives. Aux fermes succéderaient les usines; aux paysans et aux laboureurs, les ingénieurs et les mécaniciens. Ce serait une transformation non seulement industrielle, mais sociale, plus profonde que celles que la race humaine a traversées depuis les temps historiques.
- Une semblable prétention a surpris tout d'abord les intelligences non préparées; elle excite encore le sourire des esprits conservateurs, qu'elle aurait dû épouvanter. Cependant, on doit y voir un signe des temps présents, où la science moderne commence à introduire dans la direction des choses humaines la domination de ses lois et de ses méthodes, avec une activité et un succès tous les jours accélérés. Le
monde tend à être régi par la physique et par la chimie, maîtresses du monde minéral — en attendant le jour, plus lointain, où la science entreprendra peut-être la transformation des êtres vivants.
Deux questions dominent la nouvelle évolution : je veux dire la question de la production des matières alimentaires, la seule dont je veuille parler aujourd'hui; il s'agit de sa possibilité et de son économie. La possibilité de former par synthèse toutes les matières organiques, contestée et réputée chimérique jusqu'au milieu du xix* siècle, est aujourd'hui démontrée en fait par trop d'exemples particuliers et réalisée par trop de méthodes générales, pour donner désormais lieu à aucune discussion.
On sait que les aliments appartiennent à trois classes fondamentales : les corps gras, les sucres et hydrates de carbone, les principes albuminoïdes. Or, j'ai accompli, en 185/i, la synthèse des corps gras naturels, au moyen de leurs composants prochains : acides gras et glycérine; et j'ai exécuté expérimentalement la synthèse, par les éléments, des carbures d'hydrogène, c'est-à-dire des générateurs mêmes des acides gras et de la glycérine. La production chimique des corps gras est donc démontrée. Elle permet d'obtenir non seulement les corps gras naturels, mais une infinité d'autres, formés en vertu des mêmes lois
et susceptibles des applications les plus diverses. Il en est de même de la fabrication chimique des sucres et hydrates de carbone, ou du moins de la plupart d'entre eux, depuis les découvertes de M. E. Fischer. Restent les principes albuminoïdes, plus compliqués et plus altérables. Mais les méthodes de fabrication qui leur seront applicables sont poursuivies avec zèle par la génération d'aujourd'hui et je ne pense pas qu'aucun chimiste réputé mette en doute la réalisation prochaine de la synthèse de ce dernier groupe.
Voilà pour la possibilité.
Quant à la question économique, c'est en définitive de sa solution que dépend l'évolution que nous pouvons prévoir. Or, des problèmes du même genre ont déjà été résolus et chaque jour amène à cet égard une invention nouvelle. On sait produire dans nos usines l'alizarine et l'indigo à des prix plus rémunérateurs, surtout pour la première, que ne le fait l'agriculteur; la culture de la garance et des plantes productrices des couleurs de la pourpre est aujourd'hui abandonnée. Les laboratoires préparent en outre des centaines de matières colorantes artificielles, qui rivalisent.avec les couleurs naturelles. Il en est de même des parfums. Dès 1860 j'avais fait la synthèse du camphre avec un carbure d'hydrogène. Depuis, les succès des chimistes dans cet ordre se comptent par douzaines.
Mais, dira-t-on, il s'agit là de matières rares et précieuses, dont le prix assez élevé peut supporter les frais des opérations chimiques. Sans doute! Mais l'expérience de chaque jour dans l'industrie prouve que, dès qu'il y a intérêt à fabriquer à bas prix, l'esprit ingénieux des inventeurs finit par tourner toutes les difficultés.
Dès à présent, parmi les produits synthétiques qu'il est facile de produire d'une façon économique, on peut citer des exemples frappants : l'acide formique, fabriqué avec l'oxyde de carbone; l'acétylène, carbure synthétique dont la préparation est devenue assez simple et assez peu coûteuse pour remplacer aujourd'hui avec un grand avantage d'éclat, et même dans l'éclairage domestique, les huiles tirées des végétaux.
Rien n'est plus légitime que de concevoir la probabilité d'application des méthodes de synthèse à la fabrication économique des matières alimentaires. 11 y faudra sans doute du temps et des ingéniosités spéciales : mais notre science a surmonté bien d'autres difficultés, depuis le temps où les Égyptiens fabriquaient le cuivre au moyen des turquoises des mines du Sinaï, à un prix de revient qui serait comparable aujourd'hui à celui de l'argent, jusqu'à la période actuelle où le prix du cuivre est devenu cent fois moins élevé. L'industrre de l'aluminium n'a pas vu.
de notre vivant même, de moindres variations, et ce métal est devenu d'un emploi économique. En pareille matière, toute espérance est permise.
Ici, d'ailleurs, comme l'ont montré d'abord la synthèse des corps gras, puis celle des matières colorantes et des parfums, la puissance créatrice de la science surpasse la nature vivante. En effet, les lois découvertes par les savants ne conduisent pas seulement à produire les composés naturels, mais aussi à former à volonté une infinité de corps artificiels analogues, qui se prêtent à une variété extrême d'applications. De même que nous préparons aujourd'hui une multitude de couleurs industrielles, égales ou supérieures aux couleurs végétales, nous obtiendrons des matières alimentaires plus sapides, plus parfumées, d'une digestion et d'une assimilation plus promptes et plus faciles que les aliments naturels.
Gardons-nous pourtant d'une illusion fort répandue. Quelques personnes s'imaginent que les aliments chimiques permettront de réduire la nourriture à quelques pastilles, ou petites tablettes. C'est là une pure illusion. L'homme brûle chaque jour, dans son état de santé, une quantité d'aliments renfermant 250 à 300 grammes de carbone, et il élimine 15 à 20 grammes d'azote. Il convient même d'ajouter un supplément d'un septième environ de ces éléments pour les déchets. Telle en est
la dose contenue dans les aliments naturels, dose indispensable à notre nutrition quotidienne et à l'entretien de notre activité. Il ne faudrait pas s'imaginer que cette dose puisse être réduite à une quintessence et concentrée dans les aliments purement chimiques, à la façon des alcalis thérapeutiques fournis par les écorces ou les extraits végétaux. Ainsi le poids et le volume des aliments, quelle qu'en soit l'origine, demeurera toujours considérable.
Pour mettre en évidence le caractère du problème économique qui se présente ici, il convient de faire les remarques suivantes. S'il fallait aujourd'hui fonder une compagnie industrielle chargée de fabriquer le pain au moyen du blé, avec les seuls moyens d'un pays neuf et privé des ressources actuelles de la civi- Usation, la compagnie devrait d'abord entreprendre le défrichement du sol, puis repasser h grands frais par toutes les découvertes et fabrications accomplies pendant le cours des siècles ; bref réaliser en peu d'années tous ces progrès, pour arriver à tirer profit de ses capitaux. Or, c'est dans ces conditions de début que l'on se trouve pour la préparation chimique des aliments.
Mais ce qui permet d'en entrevoir la réalisation plus prompte, c'est que la science moderne dispose d'énergies naturelles, inconnues des civilisations d'autrefois. Nous devons même entrevoir le jour où elle
pourra mettre en œuvre la réserve illimitée des énergies gratuites empruntées au soleil; énergies que nous tirons déjà, sous une forme imparfaite, du transport à distance de la force, tirée des chutes d'eau des montagnes. Or ce n'est là qu'un premier pas. Les énergies gratuites empruntées à la chaleur centrale du globe terrestre, et bien d'autres sans doute, seront à leur tour mises en œuvre, avec le concours de l'électricité, cette transformatrice universelle des forces naturelles. C'est avec ce concours des énergies révélées et dirigées par la science que procédera de plus en plus la race humaine. Par cela même que Ténergie sera partout présente, la fabrication des aliments pourra être entreprise, sur tous les points du globe, et dans tous les climats, même les plus déshérités, au lieu d'être localisée, comme aujourd'hui, dans les localités favorables à notre agriculture naturelle. La terre deviendra ainsi partout utilisable et peuplée; l'inégalité dans la distribution des avantages et des agréments de la vie entre tous les hommes tendra à diminuer sans cesse, suivant la loi invariable des progrès réalisés depuis quelques siècles, par suite des créations incessantes delà science.
Ne nous imaginons pas cependant que la somme de travail imposé à Tindividu pour l'accomplissement de sa destinée en soit diminuée. La perfection n'est pas
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une œuvre de repos et de contemplation extatique. Le vieux sage disait déjà : Qui auget doctrinam, auget laborem. La science est collective; si elle profite à tous, elle impose le travail à tous, parce qu'elle résulte du concours incessant de tous à la découverte de la vérité. Mais cet accroissement de travail est surtout d'ordre intellectuel et moral. Il implique un développement de plus en plus complet de toutes les activités de chaque individu, de chaque peuple, et, par une conséquence nécessaire, un sentiment moral de plus en plus profond de la solidarité de tous les individus et de tous les peuples, dans l'accomplissement de l'œuvre universelle de l'humanité.