DANS LA VILLE DE TRÉGUIER LE 13 SEPTEMBRE
Messieurs, La cérémonie qui nous réunit devant ce monument, consécration suprême d'un grand homme, au sein de la ville de Tréguier où Renan est né et dont il avait gardé un si tendre souvenir, a pour moi un caractère tout particulier. J'ai été son compagnon de route. Chacun de nous, développant sa carrière originale au
cours de nos destinées fraternellement conjointes, a été un témoin fidèle et dévoué de la vie de son compagnon. Nous avons lutté côte à côte, combattu le bon combat pour la Science et pour la Liberté, pour l'amour et le perfectionnement de nos concitoyens.
C'est un dernier devoir pour moi de m'associer à cet hommage de sympathie nationale et universelle rendu en l'honneur de l'existence de Renan, si pure et si digne !
Je vais essayer de vous présenter, en peu de mots, la physionomie de Renan, de résumer son évolution intellectuelle et morale et son œuvre, au cours des temps où je l'ai connu.
J'ai vu Renan pour la première fois en 18Zi5, dans une petite pension dont les élèves suivaient les cours du collège Henri IV. Un jour, au moment où je sortais de ma chambrette, située sous les combles, j'aperçus sur le seuil voisin une nouvelle figure, qui ne ressemblait à celle d'aucun de mes camarades. C'était un jeune homme sérieux et réservé, de tournure ecclésiastique. Le regard de ses yeux pers était franc et modeste, la tète grosse et ronde; le visage rasé ne
manquait ni de finesse ni d'expression. Il suivait à la Sorbonne les cours de littérature et de philosophie de MM. Le Clerc et Garnier; au Collège de France, les cours de sanscrit et d'hébreu de MM. Eugène Burnouf et de Quatremère. Nous nous observâmes pendant quelques jours, et nous ne tardâmes pas à nous lier d'une affection de plus en plus étroite, tous deux travailleurs acharnés, curieux de connaissanses > précises et de philosophie, et ouverts aux quatre vents de l'esprit, quoique poursuivant des directions ^ bien différentes : Renan, l'érudition historique et philologique, et moi-même, les sciences mathématiques et expérimentales.
Chacun de nous concourut à compléter l'éducation de son ami. Nous étions également initiés à l'histoire et à la littérature. 11 me communiqua son admiration pour les pastorales bibliques de Herder et même pour le lexique hébraïque de Gesenius ; je lui inspirai quelque estime pour la géométrie analytique et pour l'anatomie. Renan a retracé dans la préface de ses Dialogues philosophiques le tableau de cette élaboration commune. VAvenir de la Science, écrit alors, représente le résultat un peu confus de cette digestion en partie double de nos lectures des philosophes grecs et des philosophes modernes, depuis Galilée et Descartes jusqu'à Condorcet et Hegel.
, Nous entrâmes d'abord avec le même enthousiasme ï dans les espérances illimitées qui suivirent la Révoj lution de 18Zi8. Mais Renan ne tarda pas à être découragé par les fautes et les catastrophes qui amenèrent la ruine de la seconde République et il ne me suivit plus du même pas dans mes tendances démocratiques.
Tel fut le premier Renan que j'ai connu, celui dont la pensée a été peut-être le plus étroitement associée à la mienne.
Renan ne tarda pas à prendre une tournure plus séculière et à manifester au dehors une originalité, dont cette première période d'études et de tâtonnements contenait les germes. Soutenu par le dévouement de sa sœur Henriette, qui avait sacrifié sa propre destinée pour assurer celle de sa mère et de son frère, Renan poursuivit sa carrière avec quelque sécurité.
VHistoire comparée des Langues sémitiques, couronnée par l'Académie des Inscriptions en 18/i8, commença sa précoce réputation. Cette première œuvre est celle d'un érudit, d'un type un peu ans-
tère, tel qu'Henriette le rêvait alors pour son frère. Le style brillant et imagé que nous avons connu plus / tard n'y apparaît pas encore, quoique la finesse critique de ses vues et de ses hypothèses perce de tous côtés.
Une mission philologique le conduisit en Italie, en 18/i9. En même temps qu'il consultait les manuscrits grecs du Vatican, il eut la révélation d'un monde l nouveau, celui de l'Art, qui transforma à la fois son î style et sa pensée. Une forme littéraire plus délicate et plus riche caractérise dès lors les articles délicats et les ouvrages de Renan; tandis que son autorité scientifique est sanctionnée par sa nomination à l'Académie des Inscripîions.
Cette nouvelle phase se manifeste à la suite de l'entrée de Renan dans le monde artistique dont s'entourait iVry Scheffer, et surtout de son mariage avec Gornélie Scheffer, nièce du grand peintre. Sous l'influence de Famour, la nature de Renan s'assouplit, son imagination se développe et les fantaisies des impressions personnelles de l'artiste tiennent dans ses compositions une part de plus en plus éclatante et goûtée du public.
L'expression la plus haute qu'il ait donnée à ce ' nouvel ordre de sentiments est assurément l'hymne de l'Acropole à Pallas-Athéné, rappelée dans la corn-
position qui immortalise à la fois Renan et sa ville natale, sur la place publique de Tréguier.
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Au cours de la période actuelle de sa carrière, Renan ne s'abandonnait pas à la fougue indisciplinée des conceptions purement artistiques. Dès sa jeunesse, il avait conçu comme l'objet et le but essentiel de sa vie l'accomplissement d'une œuvre fondamentale : l'étude des Origines du Christianisme. Ce fut l'axe fixe de sa carrière, le point sur lequel il ne varia jamais; c'est celte œuvre qui devait consacrer son autorité devant ses contemporains et sa gloire devant les historiens du xix^ siècle ; c'est par là qu'il est devenu l'un des grands adversaires de l'oppression théocratique, l'un des grands libérateurs de la pensée humaine.
Le problème des origines des religions est, en effet, capital dans l'histoire de l'humanité. Mais pour bien comprendre quelles relations il présente avec le développement de la Science et de la Morale, il faut remonter aux plus vieilles traditions de nos races; car les religions modernes sont des formations secondaires. Les religions les plus anciennes reposaient
sur une certaine intuition des puissances naturelles qui nous environnent et réagissent sans cesse sur notre destinée : puissances impitoyables, indifférentes au bien et au mal, et que les populations primitives s'efforçaient de se concilier par les prières et les sacrifices. Une perception confuse du pouvoir scientifique que l'homme devait acquérir un jour sur la nature, avait fait naître cette opinion d'autrefois qu'il était possible de conjurer et de dominer les dieux par la seule force de la méditation et des formules magiques, réputées si puissantes en Egypte, dans l'Inde, à Babylone.
Cependant, à mesure que la civilisation humaine se développait, l'évolution spontanée des instincts sociaux conduisit les races supérieures à une conception plus haute, étrangère aux premiers cultes, celle du devoir désintéressé et de la moralité. Au cours des siècles, ces notions avaient commencé à s'infiltrer dans les religions antiques de la Grèce, de Rome et des peuples orientaux. L'origine n'en est pas douteuse; quoiqu'on ait cherché à la dissimuler sous le nom équivoque de religion naturelle. En réalité, telle est la source purement humaine des inspirations de justice, de pitié et d'amour d'autrui, qui jouent un si grand rôle dans le second ordre des formations religieuses proclamées sous les noms de Bouddha et de
Jésus. Heureux les hommes, si les religions avaient pu s'affranchir en même temps des superstitions antérieures : le culte des images et des reliques, l'adoration de Taliment divinisé, la théophagie, la croyance aux prophètes et aux miracles, au pouvoir surhumain des anges et des démons, les terreurs mystérieuses de l'enfer et du paradis, et plus tard l'exploitation du purgatoire et l'organisation du monachisme! Plus
y heureux encore s'ils n'avaient point été livrés à l'intolérance des corporations sacerdotales, qui prétendaient à la théocratie, à la domination politique et intellectuelle du monde, en s'appuyant sur l'infaillibilité d'un dogmatisme, attribué à la révélation divine et maintenu par l'oppression sanglante de la science et de la libre pensée, pendant les longs siècles du
^ moyen âge !
Espérons que l'humanité, affranchie de tout dogmatisme imposé, proclamera désormais comme son œuvre propre la morale du devoir et de la bonté, de la justice et de la solidarité, morale de l'avenir désormais séparée de tout symbole et de tout surnaturel !
i C'est à ce point de vue que se plaça Renan, quand 1 il entreprit d'étudier d'une façon purement rationnelle la création du Christianisme avec son mélange de grandes vérités morales et de grandes erreurs
scientifiques. « Le livre le plus important du xix° siècle, écrivait-il alors, avec l'enthousiasme d'un novateur, devrait avoir pour titre : Histoire critique des Origines du Christianisme. »
Certes un prophète aurait fort surpris Platon et Aristote, il y a vingt siècles, s'il avait annoncé que c'était le rêve messianique d'une peuplade syrienne qui allait hériter de leur civilisation et saisir pendant de longues générations la direction religieuse et philosophique du monde. Je ne sais si, dans un avenir de durée égale, je veux dire après vingt ou trente siècles nouveaux écoulés, le Christianisme ne sera pas à son tour oublié : je veux dire entré dans les limbes de l'histoire, comme les religions antiques qui l'ont précédé. Le culte égyptien a été aussi soutenu pendant cinquante siècles par la majesté de ses cérémonies, la science réelle ou prétendue de ses prêtres et le fanatisme de ses adorateurs, les plus superstitieux des hommes suivant Hérodote. Et cependant un jour vint où la foi tomba. Elle florissait encore au temps de Dioctétien; mais un siècle suffit pour que l'empereur chrétien ïhéodose, avec Tin tolérance brutale d'un souverain orthodoxe, pût fermer sans résistance les temples païens; et bientôt disparut toute trace du culte d'isis et d'Osiris.
Le Christianisme à son tour a atteint depuis deux
siècles son époque critique. Nous avons connu l'ironie de Voltaire, instrument de lutte ; il s'agit maintenant d'envisager les religions à un point de vue purement scientifique et avec plus de sérénité. Voilà l'œuvre à laquelle Renan s'est voué. On ne saurait contester qu'elle marque une date dans l'histoire de la civilisation moderne.
L'influence exercée par la publication de la Vie de Jésus a été d'autant plus profonde que ce livre ne renferme pas seulement une exposition systématique sujette à des revisions partielles; mais il fait appel aux instincts esthétiques et moraux les plus profonds de l'âme humaine. Le poète et l'artiste ont à cet égard des privilèges auxquels le savant pur ne saurait prétendre. Car leur œuvre conserve à jamais la marque de leur individualité, tandis que l'œuvre du savant est d'autant plus grande et plus solide qu'elle est plus impersonnelle.
Telle fut l'entreprise, le rêve de Renan, à partir du jour où il entra dans la vie laïque. Il s'attacha avec autant d'obstination que de génie à sa réalisation. Le point culminant de l'œuvre : la Vie de Jésus, en était en même temps le point de départ.
La vie des fondateurs de religion a toujours été racontée comme un mélange de mythes et de légendes, associés à des réalités incertaines. C'est ce mélange
que Renan s'est efforcé d'analyser, en dégageant les données historiques conservées dans le portrait idéal du Christ. Pour plus de vraisemblance, il est allé confronter sur place ses interprétations avec la vue des pays réels de la Galilée et de la Palestine, où l'existence du Christ s'est déroulée.
De cette étude est sorti un livre incomparable : la Vie de Jésus, Ce n'est plus le Dieu crucifié et into- é'
lérant, que le moyen âge a adoré, mais le Jésus tendre et miséricordieux, dont le culte subsiste dans tant de cœurs endoloris. Renan a retracé les traits de ce Jésus évhémérisé, avec une poésie, un charme de sentiment, une délicatesse de nuances, qui ont enchanté toute une génération de femmes et de philosophes mystiques. Les vrais croyants fermement attachés à l'infaillibilité du dogme furent à la fois séduits par cette œuvre exquise et émus jusqu'au scandale par les conséquences de ces affirmations.
Renan avait prévu les sympathies et les haines qu'il allait exciter, et il rappelait souvent à cette occasion une parole attribuée au Christ par l'évangéliste Mathieu : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre. Je suis venu apporter non la paix, mais l'épée. « Ce fut en effet la lutte de toute sa vie.
A cette époque, ce n'était pas une entreprise banale
que de ramener, dans un enseignement officiel, le Dieu aux proportions humaines. Nul ne l'avait osé jusquelà parmi nous. Renan a été acclamé par la jeunesse, lors de sa première leçon au Collège de France, où il exposa ses opinions avec une sincérité aussi éclatante que respectueuse. Mais le téméraire fut aussitôt foudroyé. Dès le lendemain, son cours était suspendu et le professeur ne tarda guère à être destitué. - Pendant sept ans, il ne cessa de réclamer, au nom de la liberté de pensée. Ce fut seulement après la chute de l'Empire et au milieu du siège de Paris que je pus rappeler au Gouvernement de la Défense nationale que le moment était venu de réintégrer Renan dans sa chaire. « 11 faudra voir ce que dira Trochu », me répondit Jules Simon. Pelletan appuya ma demande. ïrochu ne dit rien, et un décret réintégra Renan dans la chaire des langues sémitiques, qu'il devait occuper encore pendant vingt-deux ans.
11 n'avait pas attendu cette réparation pour poursuivre son entreprise. A la Vie de Jésus succédèrent six volumes, embrassant l'histoire des Origines du Christianisme, appuyée sur des documents qui devenaient plus certains à mesure que leur composition s'éloignait de la période des légendes initiales. Le talent de l'auteur, sa forme Uttéraire incomparable, en même temps que la profondeur de ses vues ne
iMONUMENT ÉRIGÉ A RENAN A TRÉGUIER. 13
cessaient de s'accroître. Son âge mûr constrnisit ainsi jusqu'au bout le monument rêvé par sa jeunesse.
Renan avait accompli son œuvre : il était parvenu à une réputation universelle et à une sympathie partagée par tous les esprits indépendants. Sa figure avait changé, ainsi que ses façons d'agir et même de philosopher. Sa curiosité était toujours en éveil et sa sincérité inflexible. Mais le nombre des vérités dont nous sommes certains diminue avec les années. Renan vieillissant glissait de plus en plus sur la pente d'un scepticisme apparent, sympathique pour tout sentiment naturel, pour toute pensée de bonne foi.
La sévérité de sa vie privée lui donnait le droit d'être indulgent pour autrui, pourvu qu'il retrouvât le souci de Fart et de l'idéal. Il souriait avec une bienveillante ironie aux jeux des enfants et aux dires des hommes. Ses dernières publications : Caliban, VEau de Jouvence^ le Prêtre de Nemi, VAbbesse de Jouarre, le font apparaître sous un nouvel aspect. Les systèmes auxquels il consentait autrefois à s'associer dans une certaine mesure ne sont plus à ses yeux que les aspects fuyants d'une vérité incarnée dans les
personnages symboliques de ses romans. La beauté vaut pour lui la vertu.
Mais il a quelque désenchantement de la politique. C'est sur ce point que nous nous séparions parfois, parce que je croyais davantage au triomphe, ou plutôt à la prépondérance finale de la liberté, de la justice, et de la raison : « Sans doute les flots de la démocratie, lui disais-je, sont mobiles comme la mer; mais n'importe! Ayons la foi. Ces flots nous porteront; ils por-. ront le vaisseau de la raison et de la démocratie, construit avec tant de souffrances et souvent d'amertumes, par nous et par nos prédécesseurs, et dont la solidité a déjà été éprouvée par tant de tempêtes. Confions-nous à l'onde agitée et à notre propre énergie. Fions-nous aux nobles instincts de la nature humaine. Non seulement le dévouement au bien, au vrai, au beau, trouve en lui-même sa propre récompense : mais soyons convaincus qu'un jour il dominera le monde. «
Ainsi nous finissions toujours par confondre, comme aux heures de notre jeunesse, nos pensées, nos désirs, nos espérances et notre amour invariable de la France, du Peuple et de l'Humanité!