DE LA PLACE DE L'HOMME DANS LA NATURE
La science de Thomme se fonde. Elle grandit tous les jours, et c'est a peine si quelques theories arrierees, par exemple, celle du Regne humain, disputent encore le terrain au bon sens et a Tobservation sage. Mais si la mythologie scientifique se meurt, elle n'est point encore morte, et des livres comme celui de M. Huxley sont indefiment utiles. Le sol est fertile, les semailles sont faites, la moisson pousse, mais il faut sarcler soigneusement les parasites qui etoufferaient le bon grain.
Avant d'analyser brievement, mais topiquement, le substantiel travail de M. Huxley, nous devons examiner et critiquer Timportante introduction, dont le tra-
1 Sur la place de Vhomme dans la nature, trad. M. Dally. — J. B. Bailltere.
ducteur, M. Dally, a fait pr6ceder Tedition frangaise. Toutes les grandes questions, tous les grands problemes de philosophie scientifique actuellement debattus, y sont agites et discutes : la doctrine materialiste, le probl&me des origines, la vie, Tespece, la s6rie organique, la transformation des types, Torigine de Thomme, sont successivement passes en revue. Sur bien des points, nous sommes pleinement d'accord avec Tauteur ; sur d'autres, nous nous en separons absolument.
M. Dally est convaincu, qu'il n'est point materialiste. Insenses, nous dit-il, votre matiere n'est qu'un vain mot, une abstraction, une hypothese aussi fausse que Thypoth^se esprit. Elle est mSme plus inintelligible encore, puisque vous admettez des forces unies a la mati&re. (Test Tincessante objection, a laquelle nous sommes incessamment obliges de repondre, au risque d'etre fastidieux. Nous la comprenons, tout en taxant d'insanite, chez les quelques sceptiques k outrance, qui, niant la reality etendue du monde, ne voient partout que des actes et point d'agent, des mouvements et point de corps qui se meuve, des phenomenes et point de substance etendue. Aces quintessences descendants de Berkeley, nous ne nous donnons pas la peine de*r6pondre. Qu'ils lachent, si bon leur semble, la proie pour courir apres Tombre : c'est leur affaire. Mais M. Dally, si nous avons bien compris son texte, ne parait point se repaltre de ces subtiles fantasmagories. A ses yeux Tunivers est une reality et point une illusion; il parait mSme en admettre Teternit6 ou a peu pres, disant, avec M. Littr6 : « Pour la science moderne la matiere est, je ne dirai pas eternelle, mais sans commencement, c'est-a-dire qu'on ne peut lui assigner un commencement, et elle est telle avec ses proprietes de pesanteur, de caloricite, d'electricit6, de lumiere, d'affinite, de vie, dont elle ne peut jamais etre d6pouill6e : car la science moderne, qui renonce k concevoir tout commencement a la matiere, ne renonce pas
Nous defendre de comprendre dans notre definition les proprietes actives des Elements de l'univers avec la substance etendue qni les supporte, de ne point s6parer Facte de Fagent, est au moins Strange. De ce que FOcean a des vagues, s'ensuit-il qu'il ne soit plus FOcean ?
La realite de F6tendue de Funivers et la spontaneity, Factivite des elements qui le constituent etant admises, ce que Ton a si longtemps appel6 le redoutable, Finsondable probleme des origines, est bientot resolu, ou plutot il ne se pose plus. II n'y a plus dans le monde que des series de mouvements, des phenomfenes se succedant, se provoquant les uns les autres sur un fond eternel et eternellement actif. Et qu'y a-t-il done reellement derriere cette id£e de cause, sur laquelle on a bati tant de systemes? Rien autre chose qu'une notion d'ant£cedence et de succession necessaires.
Du retard constate dans la marche de certaines cometes, de la transmission de la lumiere par ondulations, nous sommes autoris6s a croire qu'une matiere gazeuze excessivement tenue, une atmosphere extrSmement rarefi6e, comble Fespace. Cette matiere que nous appelons provisoirement ether, mais dont la composition chimique nous est inconnue, nous supposons qu'elle se concrete, s'agglomere en spheres de plus en plus denses, d'abord gazeuses, puis liquides, puis solides. S'il en est ainsi, notre ether interplan6taire sera le pere des astres, leur cause. Sur la surface refroidie de ces astres, quelques parcelles liquides ou colloides se groupent en cristaux ou en cellules vivantes. Ces cristaux et ces cellules auront done pour cause la plan&te a la surface de laquelle les uns et les autres se sont produits. Mais, cette cause sera inconsciente, puisque pas un fait observe ne nous autorise a conclure qn'en dehors des cellules nerveuses, il y ait quelque chose de conscient.
Pour nous, la formation d'une monade n'est done pas plus merveilleuse que celle d'un cristal de chlorure de
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sodium. II en est tout autrement pour M. Dally : a ses yeux, entre ce qui vit et ce qui ne vit point, il n'y a pas de pont ; la vie doit 6tre Sternelle, Forganique ne peut descendre de l'inorganique, et pour expliquer Torigine ou plutot Tapparition du monde organise, il n'h6site pas a ressusciter la thSorie de la preexistence des germes et a douer ces germes hypothetiques d'une existence sans commencement. Pour lui done l'espace sans limites est satur6 de germes qui y vaguent de toute ^ternite, attendant patiemment pour se developper le passage fortuit d'une planete suffisamment mure pour leur servir de matrice.
Mais qu'est-ce done qu'un germe ? e'est bien a tort que M. Dally s'est abstenu d'en donner une definition, car pour beaucoup de gens le mot germe ne represente rien de pr6cis ; e'est une pure abstraction, une sorte d'entit6 representant la cause indeterminee d'un £tre organise quelconque. II est plus que temps de bannir du vocabulaire scientifique ce mot equivoque, qui n'a point de sens ou bien signifie oeuf, ovule, c'est-&-dire cellule contenant noyau, nuclide, et pouvant, dans un milieu convenable, devenir l'origine d'un 6tre organise, simple ou complexe, infusoire ou homme, vegetal ou animal. Or,supposerquede semblables cellules se prominent de toute 6ternite, comme une gr61e vivante,dans Tether celeste, e'est oublier la mSthode scientifique et passer un pied dans le vaste royaume du merveilleux.
M. Dally ne pose qu'un seul pied sur ce terrain glissant. D'autres sont moins sages : temoin M. Ch...., notre ancien collaborates de la Libre Penste, que la gr&ce, parait-il, vient de toucher et qui, sur cette base fantastique de la panspermie ether6enne, a bati toute une theorie digne des contes de Perrault. Consacronslui une petite parenthese, dont il est digne a tous egards.
Si M. Dally ignore ce que sont les germes 6th6reens, M. Ch...., lui, le sait parfaitement. Les germes sont dans la iumiere ou plut6t ils la constituent, car la lu-
miere n'est que la collection des germes. Ges germes pleuvent done sur la terre, enfantant ici une plante, la un animal, des hirondelles dans Fair, des baleines dans TOcean, des giroflees sur les talus des chemins de fer.
Pource dernier fait, M. Ch en est absolument sur.
II sait, dit-il, tres facilement distinguer les giroflees 6ther6ennes des giroflees grossierement ovulaires. II sait aussi, de science certaine, que lesunes et les autres sont de simples reflets d'une giroflee eternelle, qui doit exister quelque part! Et il en est de meme pour les especes organiques, qui toutes sont invariables et identiquement semblables & leurs prototypes kernels.
Tout cela est d6bit6 deux fois par mois, dans la salle des Conferences, boulevard des Gapucines, avec accompagnementd'eculubrationsspirites, degestes ataxiques, de textes sanscrits, eclatant k chaque instant, comme la crepitation d'un feu roulant de mousqueterie. Des injures aux brahmanes, avec lesquels Torateur a beaucoup vecu et a qui il doit certainement son intolerance, peut-etre sa logique fol&tre ; des injures aussi aux materialistes, qui sont naturellement des ignorants et des gens sans morale ; un profond dedain m£le de commiseration pour la pauvre Societe d'anthropologie de Paris, qui a la stupidity de ne point etudier le spiritisme : telle est la broderie bizarre de ce fond burlesque.
Ah ! lecteurs, craignons, craignons les germes m6taphysiques, nullement lumineux, mais si t&ms et si habiles a se glisser insidieusement par la moindre fissure cranienne dans les ventricules cerebraux des pauvres humains, oii ils dansent ensuite des sarabandes echevelees, en titillant malicieusement les cellules multipolaires.
Nous ne faisons point & M. Dally Tinjure de le confondre avec un rheteur pris de magnetisme, gris de spiritisme et de metaphysique.Neanmoinsnousvoyons avec peine la belle introduction du traducteurd'Huxley deparee par la vieille hypothese panspermique. Lais-
sons la theorie des germes ethereens dormir son dernier sommeil a cote de la theorie, plus celebre encore, de reinboitement indefini des germes, et de celle des monades de Leibniz, qui les a toutes deux engendrees. Les reveries de Swammerdam, de Malebranche et de Bonnet, a ce sujet, sont bien mortes; Needhamles avait deja tuees.
(Test bien a tort aussi que M. Dally s'appuie sur le fameux adage : Omne animal ex ovo. N'est-ilpas constant, aujourd'hui, que nombre d'organismes inferieurs se reproduisent soit par gemmation, soit par scissiparite, et nullement par ovulation ? Et de quel droit rejeter, comme entachee de miracle, la generation spontanee ?
Ne ressort-il pas des observations de MM. Ch. Robin et Q. Bernard, des experiences du docteur Onimus, que des cellules vivantes peuvent se former de toutes pieces dans un blasteme, c'est-a-dire dans une solution de ces principes immGdiats que le chimiste commence a savoir cr6er ? Enfin les experiences de M. Pouchet et de son ecole sont-elles done si peu probantes et si fort adedaigner?
G'est avec aussi peu de raison que M. Dally croit pouvoir s'appuyer sur la phrase suivante de Diderot, ou il n'y a pas une ombre de theorie panspermiste : « Le philosophe abandonne a ses conjectures ne pourrait-il pas soupgonner, que Tanimalit^ avait de toute 6ternit6 ses Elements particuliers, epars et confondus dans la masse de la matiere, et qu'il est arrive a ces elements de se reunir parce qull etait possible que cela se fit ; que Tembryon forme par ces Elements a passe par une infinite d'organisations et de developpements... qu'il a eu ou qu'il aura un 6tat stationnaire ; qu'il s'eloigne ou qu'il s'eloignera de cet etat par un deperissementeternel, pendant lequel ses facultes sortiront de lui comme elles y etaient entrees; qu'il disparaitra pour jamais de la nature, ou plutot qu'il continuera d'y exister, mais sous
une forme et avec des facultSs tout autres que celles. qu'on lui remarque dans cet instant de la durSe. » II y a dans cette phrase deux hypotheses, toutes deux en train de devenir deux verites scientifiques; savoir: que le monde vivant est sorti du monde mineral par generation spontanee ; que les premiers-n6s du rfegne organique, fort simples, rudimentaires, ont ete, par une suite de lents perfectionnements, k travers les cycles 6coules, les ancdtres du monde vivant actuel.
Du moins, a partir de la, M. Dally est pleinement dans la large voie de la philosophie scientifique moderne. G'est avec une grande erudition, une vraie noblesse de style et de pensee, qu'il expose et defend la belle theorie de Darwin, apres avoir demontre combien est vague la notion de Tespece en histoire naturelle, combien l'opinion de la fixite des especes est insoutenable devant la succession demontrSe des divers types organises, devant Uncontestable existence d'une serie graduee des dtres. et des formes vivantes dans Tespace et dans le temps, dans Tempire organique actuel aussi bien que dans la paleontologie et Tembryologie.
Un substantiel expose de la theorie darwinienne et des inductions, que l'anthropologie et l^tude comparee des singes anthropoides permet de formuler au sujet de Torigine de Thomme, termine ce beau travail, tres net, tres lucide, tres hardi aussi, puisqu'il faut aujourd'hui de la hardiesse pour oser discuter librement ces grander questions.
Le livre de M. Huxley, dont nous avons maintenant a parler, se compose de trois etudes speciales, trois monographies peu ou point reliees ensemble. Occupons-nous particulierement de la seconde, la plus importante des trois, celle qui forme vraiment le corps de Touvrage ;,
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c'est une 6tude relative & l'embryog^nie et a Tanatomie compares de l'homme et des animaux.
Tous les animaux superieurs naissent d'un oeuf, d'un ovule. M. Huxley decrit d'abord cet ovule, rudiment n^cessaire de tous les vert6br6s. II est bien interessant de suivre avec lui les divers animaux depuis ce point commun d'origine, et de noter les phases diverses de leur Evolution .
Tout imparfaite que soit encore Tembryogenie comparee, on en pent deja sentir toute l'importance.
C'est probablement & cette belle branche de l'histoire naturelle, qu'est reserve l'honneur d'eclairer pleinement l'origine des divers types organises, d'en retrouver la filiation, d'en constater la consanguinite et d'en donner une classification definitive 4 .
La plupart des animaux, et sans exception tous les vertebras, naissent d'un oeuf analogue ou identique. VoilA deja un fait capital, destin6 a faire de fortes breaches dans beaucoup de pieux romans. Comment croire, apr6s cela, avec les brahmanes, que l'homme est sorti d'une partie quelconque du corps de Brahma; avec les rabbins, que Jehovah a pris pour modeler Adam a son image une argile surperfine? Comment admettre avec certains naturalistes que l'homme forme alui tout seul un r6gne k part; avec toute une tribu de psychologues, qu'il suffit de jeter le moi humain dans un alambic eclectique pour y trouver des equivalents, des elements incorporels, qui manquent absolument aux autres animaux, mSme tres eleves dans la serie ? Tout de suite on se prend a penser que les dogmes mythiques des uns, que les insaississables subtilitesdes autres sontpeut-6trefortcontestables.
Soit en effet un ovule feconde. Soumettons-le a l'examen minutieux d'un habile naturaliste. Peut-etre hesitera-t-il a nous dire si le mammifere qui doit veg^tersur
1 Depuis que ces lignes ont ete ecrites, M. E. Haeckel a realise en grande partie la prediction cju'elles contiennent, en publiant son Anthropogenie (Remwald, 18/7).
cet inchoatum, sera un chien, un singe ou un homme. Peut-etre mSme n'y saura-t-il pas reconnaltre un mammifere ; car Toeuf d'un taret ne diflfere pas extrGmement de Toeuf humain. Dans Tun et Tautre cas, nous avons affaire k une cellule ayant une enveloppe vitelline analogue, un vitellus analogue, qui, apr&s la fecondation, evolue par une segmentation analogue.
Penible incertitude, qui heureusement cesse bient6t. Voici, en effet, que dans Tovule feconde, se creuse un sillon indiquant deja Taxe du corps futur, les fondations de la colonne vertebrale et du cerveau. Nous avons done sous les yeux un oeuf de vert6br6, et cette pr6coce differenciation prouvecombien est naturel rembranchement des vertebres, combien Lamarck a eu raison de le delimiter. Mais que sera ce vert6bre? Nul moyen encore de le reconnaltre, et nos perplexites recommencent.
Ge sera peut-6tre un homme; qui sait? un Platon ou un Voltaire. Ne nous rejouissons pas trop, peut-6tre n'obtiendrons-nous qu'un gorille ou un maki, un caniche ou un kangurou. Th6ologiens, m6ditez sur cette 6trange confusion. Quelbeau th^me pour un sermon sur Thumilite ! Nous le recommandons aux predicateurs de cour. Qu'il serait beau et courageux et rare de rappeler aux monarques, Cesar, Auguste et Charlemagne (ne parlons pas de Fhistoire moderne), qu'a un certain moment de leur existence, Toeil et le flair du courtisan le plus plat et le plus habile, eussent 6te impuissants a les distinguer de leur epagneul. Mais, h61as! il n'est peut- 6tre plus de Bridaine.
Cette partie du livre de M. Huxley est des plus interessantes. Clairement traitee, sans pedanterie, sans ce fatras facile de mots techniques, qui inspire au lecteur profane ou un profond ennui ou un religieux respect, elle fait bien voir les grands traits de la fructification animale, identiquement les m6mes chez tous les mammiferes. Chez tous, en effet, un oeuf identique se segmente de la meme maniere en cellules pareilles, en bri-
ques organiques semblables. Chez tous, on voit se creuser dans l'oeuf un sillon analogue, autour duquel germent et bourgeonnent, par les mSmes procedes, les premiers lineaments du futur animal. Pendant une periode plus ou moins longue, les embryons de tous les vert6bres se ressemblent non-seulement dans la forme generale, mais encore dans tous les details de la structure. Seulement la duree de cette periode confuse varie selon les especes, et c'est la un fait gros deductions.
Tous les vertebres partent d'un meme point, s'engagent dans la m6me route ; mais ils ne la suivent pas pendant le m6me temps; car le but du voyage n'est pas le meme pour tous. I/un incline a droite, Tautre a gauche. Certains cheminent amicalement pendant longtemps, et semblent ne se s6parer qu'a regret. La loi generale est que les embryons se ressemblent d'autant plus longtemps qu'ils different moins a Tage adulte. La distribution embryogenique du r&gne animal est done tout a fait comparable a un arbre, ou, d'un tronc commun, se detachent d'abord les branches maltresses, lesquelles emettent des rameaux importants encore, qui supportent des ramuscules, des branchilles, des feuilles enfln.
Ainsi les embryons du serpent et du lezard restent ressemblants plus longtemps que ceux du serpent et de Toiseau. Le chien embryonnaire abandonne Thomme plus tot que ne fait le singe. L'embryog6nie comparee des races humaines n'est point encore faite, mais on peut pr6dire k coup sur qu'elle decelera une differenciation plus tardive encore, mais non moins reelle. Qui sait ? Peut-6tre cette science nous demontrera-t-elle un jour, que, m6me dans chaque race, les types individuels foitement accentues se caracterisent avant la rupture dela membrane amniotique; que, des avant de naltre, un Diderot se differencie deja tres nettement d'un Veuillot, tandis que distinguer a la meme periode de la
vie un Escobar d'un Tartufe sera toujours une chose impossible a Tembryogeniste le plus experimente.
Quoique bien moins avancSe, la science de nos jours constate deja que Thomme, longtemps confondu embryogeniquementavec le chien, s'en distingue enfin par divers caracteres : une membrane vitelline plus spheroidale, une moindre dimension de Tallantoide, etc. Dansle genre Homo, le placenta est discoide, en g&teau; il est en ceinture dans le genre Canis.
H&tons-nous d'ajouter que ces caracteres distinctifs ne nous doivent point donner d'orgueil, car le singe en est orne tout comme nous et ne se peut distinguer de Thomme que dans les pSriodes les plus avanc6es de son developpement. Gratiolet avait bien cru remarquer une difference dans Tordre devolution des plis cerebraux, des circonvolutions. Suivant lui, les circonvolutions anterieures, frontales, apparaltraientles premieres chez Thomme, tandis que, chez le singe, les circonvolutions moyennes (temporo-sphenoidales) auraient la priorite. Mais cette faible dissemblance est fortement contestee, et, fut-elle reelle, qui connait Fembryogenie cerebrale des races inferieures, probablement autre que celle de la race blanche ? Gar, c'est surtout par le cerveau et par le crane que le negre inferieur differe du blanc, et Gratiolet lui-m6me nous a appris que la solidification des sutures cr&niennes s'effectue d'avant en arriere chez le noir, d'arriere en avant chez le blanc, d'ou, chez Tuithiopien, l'arret precoce du developpement des lobes frontaux.
A partir de la naissance, Thomme et le singe anthropoide different tr6s manifestement ; mais laloi, que nous avons formulee plus haut, persiste encore, et Timportance, la nettete des caracteres distinctifs croissent avec T&ge. L'enfant gorille n'a encore ni les machoires saillantes et effroyablement armies qu'il aura plus tard, ni les cretes osseuses qui herisseront son crane ; il a aussi des moeurs plus douces, nn cerveau relativement plus
gros. Le chimpanz6 jeune se rapproche assez du type humain pour qu'il soit fort difficile de distinguer son crane et sa face du crane et de la face d'une jeune fille microcephale.
Mais arrivons a T&ge adulte. Ici les differences entre rhomme et le singe, m6me entre le dernier des Australiens et le premier des chimpanz£s, sont fortement accuses. C'est toujours en etudiantcomparativementcette phase de la vie que les naturalistes, acharnes a faire de Thomme un etre a part, cueillent sans peine un bouquet de caracteres distinctifs. Mais quelle est la valeur taxinomique de ces caracteres? G'est ce que M. Huxley determine sans contestation possible, et sa conclusion, qui est d'ailleurs Tidee maitresse de son livre, est qu'entre Thomme et les singes anthropoides les differences anatomiques sont & peine equivalentes a celles qui distinguent les diverses tribus du groupe simien. M. Huxley arrive a cette proposition generale par Texamen comparatif du squelette, du pied et de la main, du cerveau, chez Thomme et le singe.
Le bras (bras et avant-bras) du gorille est beaucoup plus long que la colonne vertebrale, tandis qu'il est chez Thomme beaucoup plus court. Mais dans quelque proportion que les membres du gorille different de ceux de Thomme, les autres singes s'eloignentplus encore du gorille. Ainsi le rapport de la longueur des bras de Yhylobates (gibbon) au gorille est le m6me que celui des bras du gorille a Thomme, tandis que chez ces m6mes hylobates, les jambes sont relativement plus longues que celles de Thomme.
MSme nombre de vertebres chez Thomme et le gorille ; seulement, chez le gorille, la premiere vertfebre lombaire porte ordinairement une paire de cotes. Mais Thomme a parfois treize paires de cotes, Torang n'en
a quelquefois que douze. Plusieurs singes inferieurs ont douze vertebres dorsales et six ou sept lombaires, ou bien quatorze dorsales et huit lombaires, etc.
Les courbures ondulatoires de la colonne vertebrate, deja moins accusees chez le negre que chez le blanc, sont encore visibles chez le jeune gorille et manquent chez l'orang. Le bassin du gorille, tr£s different du bassin humain, differe encore plus de celui du gibbon.
MSme gradation dans la saillie en avant des dents et des m&choires. Ce n'est que du prognathisme chez le negre d'Afrique et m6me chez celui d'Australie, mais ce prognathisme s'exagere chez le chimpanzS, chez le gorille, pour devenir un vrai museau chez le babouin et les lemuriens.
La comparaison des capacites cr&niennes conduit a la meme conclusion. Le cerveau moyen, dans la race blanche pese 1,450 grammes (Welcker), et tombe a 1,228 chez les Australiens (Morton); mais il peut descendre chez le blanc entre 1,000 et 900 grammes. Le maximum, chez le gorille, ne s'elevant guere qu'a 500 ou 550 grammes : c'est bien la certainement le plus grand des hiatus entre Thomme et le singe. C'est pour n'avoir point connu cette difference que Buffon, embarrasse par la grande analogie qui rapproche le premier des singes du dernier des hommes, en etait reduit a dire que les singes anthropoides se distinguaient des hommes uniquement par l'absence d'une ame (Nomenclature des singes), Mais, en tenant compte des differences de taille, on trouve que les capacites cr&niennes de quelques-uns des singes inferieurs descendent audessous de celles des singes les plus eleves autant que ces dernieres s'eloignent de celles de rhomme. Et M. Huxley ne parle pas des cerveaux d'idiots et de ceux des microcephales, chez qui le poids cerebral tombe a 500 et mSme a 300 grammes.
Voila pour le poids. Au point de vue de la forme, la serie est mieux graduee encore, et de tous les caracteres
cerebraux distinctifs successivement invoques et decouverts, au fur et a mesure des besoins,par tout un groupe de naturalistes, pas un n'a subi victorieusement le controle d'un examen impartial. Depuis le cerveau si luxueusement sillonne d'un Guvier ou d'un Byron, toutes les etapes se peuvent constater : l'orang, le gorille, le chimpanze et m6me le Hottentot, marquent les principales. C'est partout la m6me architecture; seulement les details s'accusent de plus en plus : en sorte que le cerveaji si mien le plus inferieur est un plan rudimentaire, un schema, du cerveau humain et m6me du cerveau des singes anthropoides.
II nous reste a dire quelques mots d'un dernier criterium, au sujet duquel on a ecrit un bon nombre de ces dissertations byzantines qui egayent doucement certains traites d'histoire naturelle et d'anthropologie; je veux parler de prStendues differences de conformation entre la main humaine et la main simienne. Gombien de docteurs graves (c'est 1'auteur des Provinciates qui nous fournit cette epithete),combien de docteurs graves ont gravement discute pour savoir si l'homme est superieur a l'animal parce qu'il a une main, ou bien s'il a une main parce qu'il est superieur a l'animal ! opinant qui pour, qui contre, ce qui nous laisse plonges dans une incertitude aussi grave que la gravite des docteurs. II n'y a pas bien longtemps, l'honorable M. Pruner-Bey a tente aussi de trancher la question, en affirmant que la main du singe n'est pas une main, mais bien une patte. Une patte! Fi,Thorreur ! Du coup, le regne humain etait sauv6. Mais cette opinion n'a pas prevalu, et Ton s'accorde generalement k reconnaitre que le singe aussi a des mains. Mais combien en a-t-il! Ici laDiscorde seme encore des zizanies farouches entre les naturalistes. En donnant liberalement aux singes anthropomorphes quatre mains, on sauvegarderait encore, dans la mesure du possible, les bons principes, la morale, etc. Mais, a en croire M. Huxley, il faudrait aussi deguerpir de ce
dernier refuge. En effet, comparant, os a os et muscle a musle, le pied et la main de Thomme d'abord, puis te pied humain et ce qu'on a appele la main posterieure du singe, d'autre part, M. Huxley conclut que cette main posterieure est incontestablement un pied prehensile. Poursuivant ensuite la mSme comparaison entre les diverses especes de singes, il constate que, la encore, la difference entre Thomme et le chimpanz6 est moins grande qu'entre le chimpanze et les autres singes.
Enfin M. Huxley formule la conclusion generate, d6eoulant des premisses qu'ilV successivement exposees, et cette conclusion, c'est que Thomme forme seulement une famille de Tordre des Primates. Non pas, dit-il, qu'il n'y ait pas de ligne de demarcation entre Thomme et le gorille, par exemple, mais une distance pareille et mSme plus grande separe le gorille de Torang, Torang du gibbon, etc.
Bien plus, il semble, dit notre naturaliste, que la nature ait voulu refuter par avance la doctrine du regne humain et toutes les doctrines analogues, en etablissant dans Tordre des primates une gradation plus menag6e que dans aucun autre ordre, entre Tespece la plus elev6e, Thomme, et les singes les plus humbles, qui continent aux rongeurs et aux chauves-souris. Pour nous, nous avons peine a croire qu'il y ait en premeditation dans Tetablissement de ce fait contrariant, mais nous y voyons une raison de plus et une raison majeure pour nous rallier a la grande theorie darwinienne, et nous sommes convaincu, avec Tauteur anglais, « que si cette theorie n'est pas exactement vraie, elle s'approche de la verite pour le moins autant que Thypothese de Gopernic, par exemple, relativement a la vraie doctrine des mouvements celestes. »
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